Magazine Le Mensuel

Nº 2859 du vendredi 24 août 2012

general

Partout au Liban. Les fronts se multiplient

Totalement impuissantes face aux débordements qui agitent le pays, les autorités de l’Etat et les leaders politiques se contentent de gérer l’urgence et de lancer des déclarations d’intention, laissant aux populations en colère le contrôle du terrain.

Vendredi dernier, à l’occasion de la journée d’al-Quds, Hassan Nasrallah s’est enfin exprimé. En réaction à des rumeurs faisant état de la mort de l’un des pèlerins chiites otages en Syrie, la communauté s’est enflammée. Las des tergiversations politiques, le clan Mokdad a pris les choses en main; et de quelle manière. Depuis le début de la contamination du pays par la crise syrienne, les référents traditionnels sont totalement débordés. L’Etat est inerte, l’Armée et la police sont ostensiblement bafouées. Face à ce déchaînement de colère, où se situent les partis politiques? Tentent-ils de canaliser l’inquiétante spirale dans laquelle s’est engouffré le pays ou accompagnent-ils en sous-main la révolte de leurs partisans? Les générations qui l’ont connue ne cessent de le rappeler, la période ressemble furieusement aux quelques mois qui ont précédé le début de la guerre civile. Dans ce contexte qui sent le soufre, la lecture des événements que propose le secrétaire général du Hezbollah à l’adresse de ses sympathisants et de la population libanaise en général, prête à analyse.

Le Hezbollah débordé?
«Dès le début, nous avons considéré que le Hezbollah n’avait rien à voir avec l’affaire des otages, cette question étant de la responsabilité de l’Etat. Ce qui s’est passé a échappé au contrôle du Hezbollah et du mouvement Amal. L’idée selon laquelle nous contrôlons la situation, que nous pouvons bloquer des routes ou retirer des gens de la rue doit être reconsidérée». Hassan Nasrallah explique que son organisation a été débordée par une partie de ses fidèles dont il comprend la colère et que, par conséquent, le Hezbollah ne saurait être tenu responsable de ces excès. C’est dans la véracité de cette thèse que repose toute la question du moment. Ce processus, le Courant du futur l’a mis en avant lorsque les habitants du Akkar se sont soulevés contre l’Armée libanaise après la mort de deux cheikhs. Devant les caméras, le parti sunnite expliquait que l’armée était une ligne rouge mais, en même temps, qu’elle s’était comportée de manière cavalière. Le discours de Nasrallah, dont le parti participe au gouvernement, relève de la même logique.
Le Hezbollah se montre prudent, et pour cause. Il est, depuis plusieurs mois, au carrefour de toutes les crises qui secouent le Liban. L’Exécutif est impuissant, le régime de Bachar el-Assad est pilonné et Israël menace. Mais la menace du moment est autre. La crise syrienne, de plus en plus difficile à contenir, pèse lourdement sur la situation au Liban. Les discours du président Michel Sleiman, du Premier ministre Najib Mikati et du président du Parlement Nabih Berry, qui se sont exprimés ce mardi comme pour marquer l’existence, la simple présence de l’Etat, ne sont que de vains signaux. Le destin du pays appartient désormais à ceux qui contrôlent le terrain.
Malgré quelques anicroches, s’était installé à Tripoli une sorte de calme précaire qui a violemment été rompue lundi dernier, en pleine fête du Fitr. En une journée, les affrontements qui ont opposé les combattants de Jabal Mohsen et de Bab el-Tebbané ont causé la mort de sept personnes, et blessé 70. Les accrochages auraient débuté à la suite d’une rixe qui avait eu lieu entre les enfants des deux quartiers. Ces derniers jouaient à la guerre avec des fusils en plastique et des feux d’artifice. Les combats se sont déroulés autour de la rue de Syrie où des tirs à l’arme lourde ont été signalés. Dans un communiqué, l’armée a fait état de dix soldats blessés par les tirs ayant pris pour cibles des postes et des patrouilles dans la zone. Quelques-uns de ces soldats ont été visés par un obus B7 qui a terminé sa course sur un char de l’armée.
Dans ces quartiers, des incendies se sont déclarés dans plusieurs immeubles, des voitures se sont embrasées à coups de cocktails Molotov. A Mohsen et à Tebbaneh, ceux qui avaient un endroit où se réfugier ont déjà quitté la zone. Les malheureux otages de ces combats ne peuvent qu’assister hébétés à ces scènes de guérilla urbaine. Pourtant présente dans ces quartiers, l’armée n’a pu que gérer l’urgence.

Dérapages communautaires
Le combat s’est ensuite déplacé sur le terrain politique. Dans la journée de mardi, les députés et les figures religieuses de la ville se sont réunies au domicile de Mohammad Kabbara qui a expliqué que les résidants (sunnites) de Bab el-Tebbané ont accepté d’établir un cessez-le-feu, à condition que les responsables des violences soient arrêtés par les autorités et jugés pour leurs actes». Le député du Courant du futur accuse, par l’intermédiaire des combattants alaouites de Mohsen, le régime syrien. «Après avoir échoué à exécuter ses plans terroristes à travers Michel Samaha, le régime syrien tente de provoquer des troubles à Tripoli. Nous appelons les résidants de Jabal Mohsen à ne pas se laisser entraîner dans les plans du régime syrien». Kabbara a également demandé aux soldats de l’armée de s’abstenir de riposter aux sources des tirs afin de ne pas mettre en danger la population civile qui se trouve en pleine zone de combats.
Jusque-là plutôt enclin à céder aux voix du populisme tripolitain, Najib Mikati a exhorté les autorités politiques de la ville «à cesser leurs surenchères, car surenchérir sur le sang des citoyens est une honte». Surfant sur la vague du Printemps arabe qui a consacré l’émergence d’une nouvelle identité sunnite, les membres libanais de la communauté sont en ordre de bataille. La semaine dernière, des dignitaires salafistes du Liban-Nord, regroupés autour du cheikh Salem Rafeï, ont proposé de créer un comité militaire sunnite à Tripoli, pour faire face aux troubles sécuritaires qui agitent la ville.
Une idée rejetée par le Courant du futur qui estime qu’un organisme de ce type maintiendrait Tripoli en état de vive tension «conformément aux désirs de Bachar el-Assad qui a déjà expliqué que la Syrie pourrait exporter son conflit sur la scène régionale».
Les attaques du Courant du futur se concentrent sur le Hezbollah, accusé par Ahmad Fatfat d’avoir provoqué les incidents de Tripoli.
Pour l’opposition, la messe est dite. Le régime syrien essaiera jusqu’à son dernier souffle d’enflammer le front libanais. En fait, l’importation du conflit syrien a fini par exacerber les communautarismes. Les tensions entre sunnites et chiites sont extrêmement préoccupantes, d’autant que personne ne semble être en mesure d’enrayer la spirale. L’armée entraînée dans un guet-apens dans le caza de Denniyé, des tirs visant la police à Beyrouth, des partis embarqués dans un double jeu, luttant pour que son champion en Syrie finisse par l’emporter, la réémergence des enlèvements qui, dans les années 80, avaient fini de ternir la réputation de Beyrouth l’instable, la dangereuse. C’est sur ce chemin que le Liban s’est embarqué.

Julien Abi-Ramia  

 

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