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Nº 2918 du vendredi 11 octobre 2013

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Rendez-vous manqué entre Rohani et Abdallah. Les dessous d’une rivalité

Surprenant tout le monde, le début de rapprochement irano-américain semble rebattre les cartes dans la région. Longtemps frères ennemis, l’Arabie saoudite et l’Iran pourraient, dans cette optique, se rabibocher, avec forcément, des conséquences pour le Liban. Mais qu’en est-il vraiment?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le sensible – mais déjà historique – dégel entre l’Iran et les Etats-Unis, il y a une dizaine de jours à New York, ne sera pas passé inaperçu. Du côté des Occidentaux, bien sûr, on attend encore des preuves par les actes des autorités iraniennes, mais du côté des Arabes, du Golfe notamment, le rapprochement a choqué. Voire effrayé. Ce n’est pas un vain mot que de dire que le rapprochement de l’Iran avec le Grand Satan d’hier a surpris l’ensemble des monarchies du Golfe. D’autant que leurs alliés de toujours, les Etats-Unis, ont semblé tout faire pour instaurer un rapprochement en douceur avec Téhéran, sans les consulter. Washington est même allé jusqu’à admettre le droit de l’Iran au nucléaire civil, tout en souhaitant des preuves que cette technologie n’ouvrirait pas l’accès à la bombe nucléaire.
Du côté du Golfe, l’inquiétude est de mise. Et c’est sans doute pour ne pas se retrouver en queue de peloton qu’est intervenue une rumeur faisant état de l’invitation par le roi Abdallah d’Arabie saoudite du président Hassan Rohani, pour les fêtes de l’Aïd el-Adha, la semaine prochaine. Depuis l’Onu, où se déroulait l’Assemblée générale annuelle, le président iranien avait multiplié les appels du pied en direction de Riyad, parlant du royaume wahhabite comme d’un pays «frère» et «ami», appelant de ses vœux à des relations apaisées avec les monarchies du Golfe. Il faut dire que les mêmes mots avaient été employés par le souverain wahhabite dans sa lettre de félicitation au président Rohani, lors de son élection.


Un signe de Riyad
Une fois lancée, la rumeur de l’invitation a fait son chemin, même si elle ne s’est jamais traduite dans les faits par une invitation officielle de l’Iran. Les jours qui ont suivi, l’entourage du cheikh diplomate iranien a semblé dire que, vraisemblablement, Hassan Rohani pourrait effectivement se rendre à La Mecque à l’occasion du hajj. Coup de théâtre, quelques jours plus tard. Le vice-ministre des Affaires étrangères iranien, Hussein Amir Abdollahian, fait savoir que le président iranien ne se rendra finalement pas en Arabie saoudite pour la fête de l’Adha, pour cause d’agenda trop chargé.
Une surcharge de travail serait donc à l’origine de ce rendez-vous manqué. Décidément, le nouveau président Hassan Rohani semble crouler sous un agenda bien trop chargé. Après avoir refusé une rencontre historique avec son homologue américain Barack Obama, lors de l’Assemblée générale de l’Onu par manque de temps, le voilà qui repousse à une date ultérieure une invitation à se rendre au hajj, en Arabie saoudite. Malgré son offensive de charme à l’égard de l’Occident, le cheikh diplomate semble vouloir se faire prier.
Débordé, le nouveau président iranien? Peut-être. Surtout quand on prend conscience des multitudes de contacts avec des pays, hier hostiles − Grande-Bretagne, et plus largement les nations européennes −, qui semblent vouloir réintégrer l’Iran dans le concert des nations.
En revanche, il paraît plus plausible que l’Iran fasse languir son hôte saoudien, en attendant que Riyad fasse également quelques pas dans sa direction. Malgré ses appels du pied, Hassan Rohani a dû estimer que l’heure n’était pas encore venue d’un rapprochement avec le frère ennemi, l’Arabie saoudite.
Talal Atrissi, directeur du Centre de recherches stratégiques à Beyrouth et professeur à l’Université libanaise, souligne que si «Rohani, proche en cela de Rafsandjani, semble vouloir faire cette visite en Arabie saoudite, les autres acteurs en Iran, qu’il s’agisse du guide Ali Khamenei, ou des Gardiens de la révolution, ne sont pas aussi enthousiasmés». «De manière générale, ils veulent voir comment vont se passer les négociations avec les Etats-Unis et attendent, aussi, un pas en avant de la part de Riyad», note-t-il. Car au contraire des Etats-Unis, qui ont justement fait preuve d’ouverture à l’égard de l’Iran, l’Arabie saoudite est restée silencieuse. Par ailleurs, estime Talal Atrissi, «les Iraniens ne sont pas tant isolés que ça dans le Golfe, ils ont noué des liens avec plusieurs monarchies, comme le sultanat d’Oman, le Koweït ou encore Qatar (voir encadré), et se disent qu’ils n’ont pas plus d’intérêt que ça à renouer avec l’Arabie saoudite, avec qui ils ont plusieurs points de désaccord».
De son côté, l’Arabie saoudite a très mal vécu le rapprochement entre son allié de toujours, les Etats-Unis, et l’Iran. Et regarde toujours avec la plus grande méfiance la puissance iranienne, suspectée de vouloir étendre son influence, bien au-delà de ses terres. Rappelons que le roi Abdallah lui-même avait annoncé son intention, en parlant de l’Iran, de «couper la tête du serpent», comme l’avaient révélé les câbles WikiLeaks. Du côté iranien, on n’avait pas été plus aimable envers le royaume, dont la famille régnante était accusée de «baigner dans la corruption et dans la prostitution».
Les Saoudiens ont tellement été irrités par le dégel irano-américain qu’ils se sont abstenus de prononcer leur discours à l’Assemblée générale de l’Onu cette semaine. Selon Ardavan Amir-Aslani, spécialiste du Moyen-Orient, c’était une manière de «montrer leur mécontentement envers les Etats-Unis en pratiquant la politique de la chaise vide». «Il faut savoir que toute la politique étrangère et intérieure de l’Arabie saoudite est fonction de l’Iran», indique-t-il encore. «100% du pétrole saoudien est situé dans les provinces de l’est où la population est dans sa très grande majorité chiite», souligne l’expert. «Cette province vit quasiment en situation insurrectionnelle depuis le ‘‘printemps’’ du Bahreïn renversé dans un bain de sang, avec le concours de l’armée saoudienne», note-t-il encore. Toujours sur le plan énergétique, «la levée des sanctions sur l’Iran permettra au pays de revenir sur le marché pétrolier (…) l’Iran passera du statut d’Etat paria à celui d’Etat indispensable», souligne 
Amir-Aslani.

 

L’attente
Mais les points de friction entre ces deux grands pays du Golfe ne s’arrêtent pas là. Ce que craint Riyad par-dessus tout, c’est «le retour de la Perse, comme ce fut le cas sous le Shah dans les années 70, jusqu’à la révolution islamique de 1979», analyse le spécialiste. Le Pr Talal Atrissi souligne, de son côté, que le problème majeur entre les deux pays est de savoir «qui est le chef du monde islamique». «L’Arabie saoudite a le sentiment que l’Iran est un concurrent, comme l’était, jusqu’aux accords de Camp David, l’Egypte. Nous assistons à une lutte d’influence entre l’Iran chiite et l’Arabie saoudite wahhabite», indique encore Atrissi. Une lutte pour le leadership islamique qui se traduit dans les faits sur le terrain syrien, entre autres. «A l’échelle régionale, les Saoudiens sont en conflit avec les protégés de l’Iran. Qu’il s’agisse de la Syrie, où les Saoudiens soutiennent des mouvements salafistes à l’instar de l’ISIS contre le pouvoir central, allié de l’Iran, ou des jihadistes à Fallouja et dans la province de l’Anbar en Irak contre le pouvoir chiite de Bagdad, etc… l’Arabie saoudite mène une guerre larvée contre l’Iran», analyse Ardavan Amir-Aslani. Un Iran accusé aussi de fomenter de troubles au Yémen avec les Houthis au sud, Bahreïn, mais aussi au sein du royaume wahhabite. Sans oublier la tentative d’attentat déjouée contre l’ambassadeur d’Arabie à Washington.
Le rapprochement, un temps envisagé, va-t-il pouvoir se produire? Pour Talal Atrissi, «jusqu’à maintenant, les Saoudiens tentent de saboter les négociations entre les Etats-Unis et l’Iran pour ajourner leur réconciliation. Je ne pense pas qu’une éventuelle visite de Rohani aura lieu ce mois-ci, il faudra attendre, peut-être, le mois prochain, car les négociations de l’Iran avec le groupe P5+1 auront eu lieu», analyse-t-il. Téhéran a fait savoir, après avoir décliné l’invitation au hajj, que Rohani pourrait se rendre en Arabie saoudite après les festivités.
Le dossier syrien et l’évolution du conflit et des négociations de Genève II, prévues pour l’instant en novembre, pèseront également lourd dans la balance. «Il faut attendre de voir si l’on parvient à un début de solution politique de la crise syrienne, dans laquelle l’Iran autant que l’Arabie sont des acteurs essentiels», estime Atrissi. «Si on y arrive, il pourra peut-être alors y avoir un changement des relations entre sunnites et chiites».
Un point de vue que ne partage pas Ardavan Amir-Aslani. «A mon sens, confie-t-il à Magazine, il n’y aura pas de rapprochement entre les Iraniens et les Saoudiens. Trop de conflits les séparent».

 

Plus une priorité
Les prochaines semaines seraient donc cruciales pour assister, ou pas, à une amélioration des relations entre les pays du Golfe et l’Iran. Les deux principaux acteurs, Hassan Rohani comme le roi Abdallah, se sont déjà retrouvés par le passé, quand le premier était à la tête du Conseil de sécurité nationale, en 1998. Leurs relations, si elles devaient avoir lieu, devraient se dérouler dans un climat plus propice que du temps de Mahmoud Ahmadinejad. Propice mais empreint de méfiance. A tel point que le quotidien Saudi Gazette estimait, dans un éditorial, paru la semaine dernière, que «Téhéran fait les mêmes tours, mais avec un prestidigitateur différent».
La conférence de Genève II, si elle se tient dans les délais, permettra peut-être d’y voir plus clair. Avec un point d’achoppement déjà annoncé dans les négociations, le départ de Bachar el-Assad du pouvoir. L’Iran a déjà refusé de participer à la conférence si des conditions préalables étaient exigées. Pour les pays du Golfe, il serait très difficile d’accepter que le leader syrien reste en place. Ils avaient d’ailleurs exprimé leur scepticisme lors du report des frappes occidentales contre le régime, après l’accord russo-américain, faisant remarquer que cela ne stopperait pas l’effusion de sang.
Dans ce contexte, qu’advient-il du Liban? Suspendu à un potentiel rapprochement irano-saoudien, le pays pourrait attendre encore quelque temps un déblocage qui mènerait à la formation d’un gouvernement. Reste à savoir si Beyrouth est toujours inscrit en tête des priorités saoudiennes. Rien n’est moins sûr. Talal Atrissi juge que «Michel Sleiman et Tammam Salam, n’ayant pu former un gouvernement conforme aux souhaits de Riyad, le Liban n’est plus une priorité actuellement. Ils ont d’autres choses plus importantes à gérer sur le plan régional». C’est sans doute dans ce cadre qu’il faut placer le report surprise de la visite de Michel Sleiman en Arabie saoudite à une date ultérieure. Un report qui a ouvert la voie à de nombreuses spéculations que l’ambassadeur d’Arabie saoudite au Liban a tenté de désamorcer tant bien que mal. S’il ne croit pas à un rapprochement irano-saoudien, Ardavan Amir-Aslani estime néanmoins qu’un «retour de la Perse» sur la scène régionale, s’il devait se produire, mènerait à un apaisement, notamment du côté du Hezbollah, qui pourrait «même accepter de se désarmer, car leur ennemi est aujourd’hui davantage le salafisme qu’Israël».
Depuis Genève, où il assistait à l’Assemblée de l’Union interparlementaire, le chef du Parlement, Nabih Berry, a souligné mardi «l’importance du rapprochement irano-saoudien et de ses répercussions sur la situation dans la région, puisqu’il permet des percées dans la crise syrienne, ainsi que sur la situation au Liban et en Irak». Les Libanais paraissent donc, une fois de plus, suspendus aux déroulements régionaux. Si les nombreux différends entre l’Iran et l’Arabie saoudite ne s’apaisent pas, le Pays du Cèdre paierait encore une fois la note, au niveau de la formation du gouvernement et dans la tenue du dialogue national. Que les Libanais se rassurent, toutefois, les contacts entre les deux puissances ne sont pas rompus, uniquement remis à une date ultérieure, comme l’a notifié le vice-ministre des Affaires étrangères iranien, qui a déclaré que «des rencontres auront lieu entre de hauts responsables à la première occasion». Il suffit donc d’attendre…

Jenny Saleh

Rafsandjani invité au hajj?
Selon l’agence iranienne Mehr News, le roi Abdallah d’Arabie saoudite aurait envoyé une lettre d’invitation à Ali Akbar Hachémi 
Rafsandjani pour le convier à assister au 
pèlerinage, à La Mecque. L’information a été révélée par le conseiller du chef du Conseil de discernement iranien, Gholamali Rajaie. Celui-ci précise qu’il s’agirait de la troisième fois qu’une telle invitation est envoyée par le souverain saoudien. Il a ajouté que la missive était signée d’un accommodant «Abdallah, votre frère».
Quant à savoir si Rafsandjani acceptera 
l’invitation, aucune information n’a été livrée.

Le Qatar en embuscade?
Si l’Arabie saoudite ne semble pas encore décidée à renouer complètement des liens solides avec l’Iran, un autre Etat est en 
embuscade.
Le Qatar a affiché son intention d’accroître sa coopération à plusieurs niveaux avec Téhéran. L’ambassadeur du Qatar en Iran, Ibrahim Abdulrahman el-Mighaseibn, s’est en effet entretenu avec le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, sur l’expansion de leurs relations, tant sur le plan économique que politique et régional.

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