Magazine Le Mensuel

Nº 3030 du vendredi 4 décembre 2015

Salon du livre

Syrie, la révolution orpheline de Ziad Majed. Le régime d’Assad ou l’aliénation de la société

Réflexion critique sur les origines du soulèvement du peuple syrien et sur ce passage à la violence et à la répression, l’œuvre du politologue et chercheur libanais, Ziad Majed, Syrie, la révolution orpheline, cherche à mettre la lumière sur cette phase noire de l’histoire de la Syrie. Informations, analyses et interprétations sont mises à la disposition de tout lecteur qui souhaite comprendre ce qui se joue dans ce pays.
 

En quoi consiste votre ouvrage?  
C’est un essai qui tente une relecture de certains aspects politiques, sociaux et culturels de la révolution en Syrie, et de sa transformation en lutte armée, puis en guerre d’une rare violence. Il propose un état des lieux des alliances tant du régime que de l’opposition, de leurs politiques et leurs conséquences, notamment après l’émergence, en 2013, des jihadistes de Daech. Il recherche les raisons pour lesquelles une grande partie des acteurs internationaux, comme de l’opinion publique mondiale, s’est abstenue de soutenir les révolutionnaires syriens et même de manifester une solidarité humanitaire massive avec le peuple syrien dans sa tragédie.

Entre la violence du régime, d’une part, et celle des jihadistes, d’autre part, le soulèvement pacifique du peuple syrien s’est-il effacé?
Il ne s’est pas effacé, mais il est peu visible aujourd’hui dans les médias. Il a pris, depuis 2013, de nouvelles formes, car une partie de ses initiateurs se sont convertis au travail humanitaire, éducatif, médiatique, à la documentation et à la préservation de la mémoire. Des milliers de jeunes (et moins jeunes) révolutionnaires pacifistes ont été tués par le régime Assad en 2011 et 2012, des dizaines de milliers ont disparu (la majorité se trouvent dans les geôles de ce même régime) et des milliers ont fui la Syrie, car, dans certaines régions libérées du régime, Daech s’est imposé graduellement en éliminant des opposants et en rendant le travail des autres impossible.  

Comment peut-on expliquer que le régime de Bachar el-Assad ait duré si longtemps?
Le régime a pu survivre grâce au soutien russe et iranien (Moscou et Téhéran sont des alliés historiques de Damas et défendent, en le protégeant, leurs intérêts respectifs dans la région), aux hésitations des Nations unies et au modeste soutien militaire que les Occidentaux et certains alliés régionaux (Turquie, Qatar et Arabie) de l’opposition ont fourni à celle-ci. Il a survécu également grâce à la montée de Daech en avril 2013, que je qualifie de «prophétie autoréalisatrice» du régime, car Daech a causé encore plus de confusions et d’ambiguïtés dans les politiques internationales et les approches adoptées envers la Syrie. Les clivages confessionnels, la communauté alaouite soudée par le clan Assad depuis les années 70 et la machine répressive extrêmement violente et loyale de ce dernier l’ont aussi aidé à se maintenir.

On se perd actuellement dans la cartographie des combats en Syrie, avec la diversité des belligérants, la nature des alliances qui s’établissent et l’intervention russe. Comment expliquez-vous cela?
Il y a, pour le moment, quatre forces principales en Syrie:
Le régime et ses alliés russes et iraniens (qui ont mobilisé des milliers de combattants chiites libanais, irakiens et afghans). Ils contrôlent 20 à 25% du territoire national, comprenant Damas, Homs et le littoral méditerranéen.
L’opposition, formée de factions islamistes et de brigades de l’Armée syrienne libre. Elle contrôle 20% de la Syrie, surtout dans le sud, le nord et autour de la capitale.
Les milices kurdes, qui contrôlent 10 à 15% du territoire au nord, près de la frontière turque.
Daech, qui occupe l’est du pays, et des régions dans son centre et son nord-est. Il s’agit de 40 à 45% de la surface syrienne, moins peuplé que le reste du pays, car essentiellement désertique.
Les combats les plus acharnés sont ceux qui opposent l’opposition au régime, l’opposition à Daech et les kurdes à Daech. L’intervention russe vise, depuis début octobre 2015, les forces de l’opposition, afin de permettre au régime (et aux forces chiites alliées), de récupérer du territoire et de se présenter comme seul choix/rempart face à Daech.

En quoi le cas de la Syrie constitue-t-il une exception dans le paysage des révolutions du «printemps arabe»?
La Syrie a été le théâtre de la plus grande des révolutions arabes. La plus grande, car la plus radicale en raison des particularités politiques, sociales et sécuritaires du régime qu’elle confrontait. La plus grande aussi parce qu’elle connaîtra une rapide expansion spatiale, avec des manifestations simultanées dans des dizaines de villes et de villages, accompagnées d’une couverture médiatique citoyenne pour contrer la censure du régime. La plus grande enfin parce qu’elle ne tardera pas à se transformer en une lutte armée prolongée à cause de la démesure de la violence exercée par le régime et ses alliés, et puis la montée de Daech. En cela, la Syrie est «une exception». Mais elle est également «une exception» quant à l’attitude arabe et internationale à son égard, entre hésitations, divisions, conflits et impuissance à régler la situation…

Propos recueillis par Natasha Metni

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