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Nº 3061 du vendredi 8 juillet 2016

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Captain Fantastic. L’éducation, entre le bien et le mal

Présenté en sélection Un certain regard au Festival de Cannes 2016, Captain Fantastic de Matt Ross se décline comme une fable familiale qui porte à la réflexion.

Le titre est d’emblée trompeur. Il suggère une plongée dans le monde des super-héros, tendance américanisée et hollywoodienne, de superproduction à gros budget censée nourrir un capitalisme en perte de vitesse. Titre trompeur, mais en toute conscience, puisqu’il renvoie à une autre facette de ce mythe de la modernité et, en même temps, à une reconsidération de la modernité, puisant ses racines dans le mythe du bon sauvage, la République de Platon ou même le Walden de Henry  David Thoreau.
 

Le repli, fuite ou choix?
Captain Fantastic n’est autre que Ben Cash, alias Viggo Mortensen, un père de famille dévoué qui consacre sa vie à élever ses six enfants, dans les forêts reculées du nord-ouest des Etats-Unis, isolés de la société. Le film s’ouvre sur une scène de chasse; un homme grimé, des visages d’adolescents qui surgissent de derrière les arbres, un animal qui meurt… Le père en arrache le cœur et le tend à son fils: «Tu es devenu un homme», lui dit-il. Une première scène qui donne le ton du film; rien de bien nouveau à l’horizon, une image déjà vue et revue, un cliché même, démonstratif, plus qu’explicite, mais le propos est ailleurs.
Le spectateur pénètre progressivement dans la famille Cash, à la recherche attentive d’un mode de vie qui se décline séquence après séquence. D’abord, la maison construite en pleine forêt et un intérieur qui renvoie aux préoccupations de cette famille, avec plongée exacerbée sur la bibliothèque et les livres qui s’agencent dans un ordre impressionnant. Ensuite, le sport matinal d’une grande rigueur et endurance physique, la préparation du déjeuner, produit de la chasse, un animal à désosser et faire rôtir et, le soir, lecture et études, sous le regard attentif du père. Interrogations express, chacun d’eux se fera tester plus tard sur ses lectures et connaissances. Où est la mère, se demande-t-on? Ses photos traînent dans des cadres à l’intérieur de la maison. Le mystère ne s’éclaircira que plus tard.
Entre-temps, tout semble couler sereinement. Le père empoigne une guitare pour entonner une mélodie tout en lenteur, aussitôt reprise par ses enfants, chacun avec un instrument différent. Mais voilà que l’un d’eux, Rellian, pré-ado, casse la synergie familiale en entonnant un rythme plus agressif, le regard en provocation. Flottement, léger moment de malaise, regards interrogateurs de la fratrie, le père décide de suivre le rythme de son fils. Et c’est le sourire à nouveau. Un tableau idyllique, utopique. Mais une interrogation s’infiltre déjà: le père prive-t-il son fils de la rébellion préadolescente et adolescente, inhérente à l’être humain face au système familial, quel qu’il soit? Une deuxième fois, le ton est donné.
Au-delà des images et des clichés usés de l’anticonformisme, Captain Fantastic est un film qui porte aux questionnements, ou plus justement qui aiguise les interrogations qui nous taraudent actuellement, et de plus en plus. Sur l’éducation, sur le système capitaliste américain, sur la société, la définition du bien et du mal, du vrai et du faux, sur la mondialisation, la globalisation, l’assujettissement à une société qui a prouvé son échec, à un monde qui s’enlise de plus en plus dans des modèles défaillants…

 

L’urgence d’une réflexion
C’est en allant au-delà du film justement que se cueille le plaisir au cœur de la réflexion. A plus d’une reprise, ces questions surgissent et ressurgissent, chaque fois de manière différente. Surtout quand le paradis que Ben s’est créé, presque en père despote, est sur le point de chavirer: lorsque le destin frappe la famille, ils sont amenés à abandonner leur demeure idyllique pour partir, en bus, qui porte le nom de Steve, dans une mission qui leur tient à cœur. Sur la route, ils découvrent peu à peu le monde extérieur, souvent en une succession de paysages, comme autant de cartes postales, qu’elles soient puisées de la nature ou au cœur de la consommation humaine. Peu à peu, le monde tel que nous le connaissons se révèle à eux. «Qui célèbre le Noam Chomsky Day?, s’insurge Rellian. Pourquoi ne pouvons-nous pas fêter Noël comme tout le monde?».
De provocation en conflit, d’humour en drame, au contact des belles familles respectives, Ben Cash est obligé de questionner ses méthodes d’éducation.
Présenté en sélection Un certain regard au Festival de Cannes 2016, Captain Fantastic, le quatrième long métrage de Matt Ross, ce dernier étant plus connu comme acteur que comme réalisateur, a raflé le prix de la mise en scène. Pourtant, il ne semble pas avoir réellement convaincu la critique qui s’étonne de sa présentation dans cette sélection cannoise justement. Comparé à plusieurs reprises à Little Miss Sunshine de Jonathan Dayton et Valerie Faris, en raison notamment de sa forme de road-movie et de son aspect de fable familiale, le film de Matt Ross est, cependant, très loin de l’impact émerveillé qu’avait provoqué Little Miss Sunshine, un vrai petit bijou inattendu, tout en subtilité, à la ligne claire, épurée et déjantée, tout en développant un certain aspect «trash» et génération X.
Captain Fantastic, en revanche, s’emmêle un peu dans ses multiples pistes, souvent trop explicitées pour le spectateur.
Entre le mythe du bon sauvage, l’«American dream» désavoué, l’utopie hippie, le marxisme, le bouddhisme, les pinceaux s’enchevêtrent un peu, comme si les notions se devaient d’être là, mais toujours en surface, sans une réelle profondeur, et sans jamais donner de réponse décisive, fort heureusement d’ailleurs.
Captain Fantastic n’est peut-être pas un film indispensable, mais la réflexion qu’il enclenche est une nécessité, une urgence.

Nayla Rached
 

Sortie prévue la semaine prochaine.

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