Déchets. Les politiques bloquent la solution
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Nº 3027 du vendredi 13 novembre 2015

Déchets. Les politiques bloquent la solution

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Presque quatre mois après le début de la crise des déchets et un plan approuvé par le gouvernement depuis maintenant deux mois, qu’est-ce qui coince encore dans sa mise en application? Les veto en série sur l’ouverture de nouvelles décharges aux quatre coins du pays sont-ils vraiment à l’origine du blocage? Pourquoi l’Etat n’applique-t-il pas ses droits régaliens au sein de la société? Souhaite-t-il réellement une sortie de crise?

Ce que prévoit le plan Chéhayeb en 3 temps et ce qui coince

Selon ses détracteurs, le plan Chéhayeb est un plan miné de contradictions qui rendent impossible son application. Explications de Pierre Issa, directeur, cofondateur de l’ONG arcenciel et Raja Noujaim, coordinateur général de la coalition de lutte contre le plan gouvernemental.

1 Les déchets accumulés depuis le 17 juillet
Ce que prévoit Chéhayeb Renvoyer les 90 000 tonnes de déchets amoncelés dans les rues du pays vers la décharge de Naamé, où ces derniers seront enfouis sous une période de sept jours.

Ce qui coince Pour Raja Noujaim, le plan Chéhayeb commence par le point Z, à savoir l’enfouissement quasi généralisé des déchets, au lieu de commencer par le point A: le tri.

2 Une fois les déchets ramassés
Ce que prévoit Chéhayeb Une fois ces 90 000 tonnes de déchets ramassés, le plan prévoit de mettre en place une période transitoire de 18 mois. L’objectif affiché: laisser le temps aux municipalités de devenir indépendantes dans leur gestion des déchets.
Le contrat de Sukleen concernant la collecte et le transport des ordures serait ainsi prolongé de dix-huit mois pour la région du Mont-Liban/ Beyrouth à l’exception de Jbeil. Les ordures collectées seront d’abord triées sur les sites de la Quarantaine et de Amroussiyé, avant leur transfert vers d’autres sites.
Ces derniers concerneraient le Akkar, avec la décharge de Srar qui serait réhabilitée, mais aussi celle de Bourj Hammoud, ainsi que la construction d’un autre dépotoir dans la région de l’Anti-Liban à la frontière libano-syrienne.

Ce qui coince Dès le début, le plan a prévu des zones pratiquement impossibles à exploiter. «Pas besoin d’être Einstein pour comprendre que la région de l’Anti-Liban ne peut nullement accueillir une décharge ne serait-ce qu’en raison de la composition géologique et hydrogéologique de ces montagnes situées à proximité de gisements d’eau, insiste Raja Noujaim. Quant au Akkar, les gens n’ont pas voulu d’une autre Naamé dans cette région déjà marginalisée, explique Noujaim. Enfin, à Bourj Hammoud, personne ne voulait prendre le risque d’un autre Solidere avec un terrain qui n’appartiendrait pas à la municipalité».

3 Après les 18 mois
Ce que prévoit Chéhayeb Le plan prévoit la décentralisation en accordant aux municipalités la responsabilité de gérer leurs déchets. A long terme, il s’agit d’adopter la gestion intégrée des déchets solides par réduction de la production, tri à la source, recyclage et récupération d’énergie. Le plan ne prévoit ainsi pas d’incinération et se fixe comme objectif 0 enfouissement sur le long terme.

Ce qui coince Si l’incinération n’existe pas dans le plan Chéhayeb, elle se trouve dans la décision de janvier 2015, lorsque le Conseil des ministres avait adopté le nouveau plan de gestion des déchets. «Sur le papier, le plan Chéhayeb avance la décentralisation de la gestion des déchets par les municipalités, alors qu’en réalité, tout est fait pour revenir à la centralisation, ajoute Raja Noujaim. Pas un dollar n’a été versé aux municipalités pour qu’elles investissent dans des centres de tri».


Le refus de la décentralisation, nœud du problème?

Bassam Kantar, journaliste et ancien membre de la commission d’experts chargée du dossier, le dit lui-même: «Une évaluation des stratégies juridiques, réglementaires, politiques et institutionnelles des différents plans de gestion des déchets, de 1998 à nos jours, montre qu’une série de lois ont été approuvées par les gouvernements successifs, tout en demeurant ni plus ni moins inapplicables». La question se pose alors de savoir pourquoi le gouvernement a prévu un plan quasiment impossible à appliquer. La finalité du plan avait pourtant presque fait l’unanimité chez les écologistes et la société civile.
«Nous ne pouvions pas espérer mieux que le plan Chéhayeb, explique Pierre Issa, directeur, cofondateur d’arcenciel. Quand ils nous ont proposé cette formule, nous étions même agréablement surpris. Mais en y regardant de plus près, nous avons émis quelques remarques avant de signer le document, lesquelles n’ont jamais été prises en compte».
La première contradiction relevée par Pierre Issa est la composition même de la commission d’experts chargée du dossier. Après que Mohammad Machnouk se soit retiré du dossier, une commission chargée de trouver une issue à la crise a alors été créée. Les activistes soulignent que cette instance est composée des mêmes acteurs qui ont amené le Liban à la crise actuelle des déchets.
«On prend les mêmes et on recommence, s’est indigné Pierre Issa: Akram Chéhayeb, ancien ministre de l’Environnement, mais aussi des membres du Conseil du développement et de la reconstruction (CDR), du Pnud… autrement dit, tous ceux qui étaient déjà chargés du dossier!».
Parmi les autres remarques de Pierre Issa émises avant de signer le plan Chéhayeb, citons la création d’un comité national pour la gestion des déchets composé par toutes les parties prenantes (ministères, associations, secteur privé, municipalités, secteur industriel, etc.), une typologie détaillée des déchets et l’annulation de la décision de janvier 2015 qui divise le Liban en six grandes zones de service, permettant ainsi une mainmise du marché public. La société civile demande également l’annulation de l’incinération, ainsi qu’une récupération d’énergie limitée à la méthanisation.
Selon Issa, la décision de janvier 2015 est précisément le nœud du problème.
«En réalité, personne au gouvernement ne veut de la décentralisation, explique-t-il. Pendant vingt ans, les municipalités ont été complètement marginalisées. Pas une seule municipalité n’a pourtant porté plainte contre la décision 01-2015 de découper le Liban en six zones et n’a fait appel à un opérateur unique à un prix unique pour le ramassage des déchets. Pourquoi, n’ont-elles alors pas alors porté plainte auprès du Conseil d’Etat?», soulève Pierre Issa.


Pourquoi les Libanais accepteraient d’autres Naamé?
«Ces refus sont faits pour prouver que la décentralisation ne fonctionne pas et ainsi permettre un retour à la centralisation via la décision de janvier 2015 et le monopole unique», poursuit Issa.
Même analyse pour Raja Noujaim. Selon lui, le gouvernement tente le tout pour le tout. Pourquoi les Libanais accepteraient d’autres Naamé, alors même que cette dernière fut un échec?
«Si le gouvernement avait voulu résoudre le problème du Nimby (Not in my backyard), il aurait proposé aux Libanais la création de centres de tri temporaires pour régler l’urgence au lieu de leur proposer d’autres dépotoirs. Mais la mise en place d’un système de tri décentralisé n’aurait pas permis au gouvernement de lancer son projet d’incinération dans les grandes agglomérations».
Selon les activistes, le gouvernement aurait tout intérêt à faire durer la crise pour faire accepter, sous la pression, l’option de l’incinération. «En faisant durer la crise et en retardant les décrets d’application des lois, la solution de l’incinération apparaîtra comme l’option magique, explique Raja Noujaim, et la machine à sous s’enclenchera à coup de projets se chiffrant en milliards de dollars dont pourra profiter à titre personnel la mafia gouvernementale».

 

Personne ne fait plus 
confiance à personne
«Le problème est que personne ne croit le gouvernement lorsqu’il parle de 18 mois transitoires, ajoute Bassam Kantar. Personne ne fait plus confiance à personne. C’est cette crise de confiance aiguë qui est à l’origine du blocage. Même si aujourd’hui, les municipalités ou le gouvernement avaient une solution, plus personne n’est en mesure d’accepter même ne serait-ce que le dialogue».
Pierre Issa conclut en comparant la composition du gouvernement libanais à trois cartels qui se partagent le pouvoir.
Selon lui, le premier cartel souhaite que les déchets continuent à s’amonceler un peu partout pour que l’on en arrive à la solution extrême de l’incinération. Les seconds se servent de la crise pour prouver l’inefficacité de la décentralisation et revenir à la décision de janvier 2015.
Enfin, les derniers espèrent que la crise encouragera un vaste mouvement civil et poussera à la fin du système libanais actuel pour réinventer un nouveau à leur mesure.
«Non contents d’avoir occasionné cette crise, les cartels outillent maintenant la catastrophe pour arriver à leurs fins», conclut Pierre Issa.
De son côté, Raja Noujaim est confiant. «La rue ne cédera pas et nous ne céderons pas. Cessez de faire croire qu’il existe une seule solution. Nous vous en proposons plusieurs».
Contacté par Magazine à plusieurs reprises, le ministre Akram Chéhayeb n’était pas disponible pour répondre à nos questions. 


Soraya Hamdan

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Éditorial
La fureur de vivre

Nous avions oublié l’ambiance des marathons annuels de Beyrouth – remplacés, depuis si longtemps, par d’autres assauts de rues pour des motifs différents - que nous pensions rêver en voyant sur nos écrans une foule en joie déambuler dans les rues de la capitale. Ils étaient très nombreux à se retrouver pour courir ensemble, tout souci mis au rancart l’espace d’une rencontre populaire et non protestataire. Il y avait des jeunes et des moins jeunes, de diverses classes sociales et religions, côte à côte. Il y avait des parents et des grands-parents, des enfants juchés sur les épaules de leurs pères, des bébés dans leurs poussettes, les yeux écarquillés ne comprenant pas ce qui se passait autour d’eux, des vieillards marchant péniblement appuyés sur des béquilles. Tous souriants et tellement heureux. Ils ne brandissaient pas de slogans et de panneaux dénonciateurs et, à la limite, menaçants. Ils participaient à la course ou l’accompagnaient tout simplement par une marche au profit d’associations humanitaires. Pendant un laps de temps très court, nous avons cru avoir rêvé. Nous avons très vite compris que nous ne dormions plus et que nous rêvions les yeux bien ouverts. Plus question ce jour-là de «Vous puez» ou «Les déchets c’est vous» ou d’autres qualificatifs aussi indigestes. Les ordures même étaient devenues presque invisibles ou du moins volontairement oubliées. Tous ceux qui participaient à ce marathon de Beyrouth, dont les représentants de 84 nations, venus rejoindre les Libanais en dépit des tristes nouvelles qui leur parviennent d’un pays qui peine à se reconstruire un Etat, affichaient un air serein et heureux. Ils étaient là autant pour le plaisir que pour l’envie de gagner surtout au profit des associations qu’ils représentent.Malgré notre compréhension et même notre adhésion aux manifestations des militants de la société civile, qui envahissent les rues pour rappeler aux dirigeants nos problèmes et, surtout, nos droits et leurs devoirs et obligations, nous étions heureux de voir cette image d’une foule encadrée par les hommes d’une Croix-Rouge libanaise omniprésente qui, en toute discrétion, veillait au bien-être et à la sécurité des coureurs. C’était un vent d’optimisme qui soufflait presque miraculeusement en ce dimanche du 8 novembre. Un répit, hélas de courte durée, car chassez le naturel, il revient au galop. Dès le lendemain, après l’euphorie éphémère, les problèmes si fortement ancrés dans notre quotidien reprenaient leurs places. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de les occulter plus longtemps que l’espace d’une matinée d’automne ensoleillée.Le réveil du lundi fut brutal. Les altercations politiques, les dissensions et les échanges contradictoires qui n’apportent rien de bon, les dialogues contre nature qui n’ont d’autre justification que de leurrer les Libanais lambda qui ne sont plus dupes, revenaient avec leur lot de tensions au quotidien. Quelle ne fut la déception de retrouver, sans transition, les citernes d’eau sillonner les ruelles étroites de la capitale pour distribuer cette eau si précieuse et si chère qui ne coule plus dans les robinets depuis belle lurette, le bruit des générateurs électriques… Le chômage des jeunes qui bat son plein. Des universitaires désespérés de trouver un emploi qui partent à l’aventure vers des «Eldorados» qui n’en sont plus. Des adolescents non scolarisés, rodés à la mendicité, qui tendent la main aux passants. Des déchets réapparus soudain sur les routes ne trouvant toujours pas preneurs et, cerise sur le gâteau, des autocollants sur les portes des immeubles ou des ascenseurs, intimant, sans pudeur et sans ironie, l’ordre aux «abonnés» de respecter leurs «dus» à l’office des «Eaux desséchées» ou à l’EDL. Enfin, mais non le moins important, nos soldats pris en otages depuis plus d’un an et dont, hélas, on ne voit pas la libération à l’horizon.Mais même si les problèmes du quotidien ont la dent dure, la vie culturelle, le salon du livre patronné par le président du Sénat français, des auteurs étrangers venus y signer leurs ouvrages, le théâtre local, les rendez-vous avec des vedettes étrangères de différentes nationalités, les visites inattendues de personnalités politiques malgré le vide de la présidence sont autant de raisons et de preuves que les Libanais ne baissent pas les bras, ne perdent pas espoir et gardent leur fureur de vivre.


 Mouna Béchara
   
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