Émile Lahoud: «Après la fin de la guerre en Syrie, je crains pour le Liban»
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Nº 3076 du vendredi 7 avril 2017

Émile Lahoud: «Après la fin de la guerre en Syrie, je crains pour le Liban»

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Homme de la tutelle syrienne pour les uns, président-résistant pour les autres, Emile Lahoud ouvre pour Magazine les dossiers du passé, afin de permettre au Liban de mieux affronter les défis de l’avenir.


L'ancien président Emile L
ahoud est peu loquace de nature, et depuis qu’il a quitté son poste, en septembre 2007, il a espacé davantage ses interventions publiques. Certes, il a entretenu une visibilité minimale en recevant, les jeudis, des visiteurs dans sa résidence de Yarzé. Parfois, il publie un communiqué pour exprimer une opinion ou commenter un événement. Mais des ex-chefs de l’Etat, c’est incontestablement le moins actif sur le plan politique et le plus discret au niveau des grandes manifestations officielles. Il a décliné l’invitation à la parade militaire organisée en novembre, à l’occasion de la fête de l’Indépendance, et ne s’est pas rendu au Palais de Baabda pour féliciter le président Michel Aoun après son élection. «Ce sont mes habitudes acquises de mes longues années passées au sein de l’armée, où l’on nous a appris plus à agir qu’à parler, dit-il un peu gêné. Mes visites sont rares, sauf pour les condoléances. Lorsque j’étais président, je ne montais à Bkerké que pour la fête de Noël».
S’il a décidé de sortir de son silence ces dernières semaines, c’est pour redire certaines vérités… «afin que demeure le Liban». «Ils ont décidé de parler, alors je parle moi aussi», lance-t-il. «Qui ils?» En guise de réponse, l’ancien président esquisse un vaste mouvement de la main…

Le Liban est en danger

A 81 ans, Emile Lahoud a la détente d’un sportif et la démarche d’un homme jeune. Il continue de pratiquer son sport favori, la natation, «presque tous les jours en mer, même en hiver, dans une eau à 12 degrés», précise-t-il, le visage barré d’un sourire fier.
L’ancien chef de l’Etat ne cache pas ses craintes de l’avenir, et les intentions d’Israël à l’égard du Liban sont la source de sa plus profonde inquiétude. «Après la fin de la guerre en Syrie, j’ai bien peur que vienne le tour du Liban, affirme Emile Lahoud. Il y a deux millions de réfugiés, entre les habitants des camps (palestiniens) et les déplacés du conflit syrien. Soit la moitié de la population. Ils peuvent être utilisés et instrumentalisés pour provoquer une discorde au Liban. Israël veut la fitna».
Selon lui, les grandes batailles en Syrie seront terminées «dans un an tout au plus». «Il y a cinq ans, j’avais dit que le régime syrien ne tomberait pas, car son armée, bâtie sur des bases idéologiques, ne s’effondrerait pas. J’avais prévu aussi, devant un journaliste, lors d’une émission télévisée, l’intervention des Russes, car s’ils ne l’avaient pas fait, leur tour serait venu après celui des Syriens».
Lorsqu’Israël réalisera que ses projets en Syrie ont échoué, il se retournera alors contre le Liban. «Pour se prémunir contre la discorde, nous devons élaborer une loi électorale susceptible de rassembler tous les Libanais, argumente-t-il. La proportionnelle constitue un pas en avant mais elle n’est pas suffisante. Il faut de larges circonscriptions, afin que les Libanais, toutes communautés confondues, soient
contraints de coopérer ensemble. La représentation est importante mais la coopération l’est autant. Un député ne représente pas uniquement sa région, mais tout le pays». L’ex-président estime qu’il existe, aujourd’hui, une réelle opportunité pour élaborer une loi juste, dont dépend le salut du Liban. «C’est la seule façon d’éviter la guerre civile, car Israël nous guette», dit-il.
L’élection du général Michel Aoun à la présidence de la République peut aider à concrétiser cette opportunité. «Aoun est excellent (moumtaz), nous venons de la même école et nous avons les mêmes objectifs, dit-il. Je veux, comme lui, construire un pays dans lequel mes enfants et mes petits-enfants pourront vivre paisiblement. C’est ce que nous avons appris à l’armée».

La foi dans l’armée
Mais cette armée n’a-t-elle pas vu, aussi, sortir de ses rangs des officiers qui ont collaboré avec les Israéliens, comme Saad Haddad et Antoine Lahd? «Dans chaque société ou communauté, il y a le bon et le mauvais. L’armée reste, malgré tout, l’institution la plus fiable, dit-il. Elle est unie, sans quoi elle n’aurait pas pu accomplir toutes ces réalisations, comme la capture de Imad Yassine (l’émir de Daech à Aïn el-Héloué, arrêté en septembre 2016, ndlr). L’armée reste unie… surtout depuis la fusion».
La «fusion» reste, aux yeux d’Emile Lahoud, le plus grand succès de sa longue carrière militaire.
Lorsqu’il est nommé commandant en chef de l’armée, en 1990, le général de la marine, diplômé du Britannia Royal Naval College, en Grande-Bretagne, et du Naval War College américain, découvre une triste réalité. Les unités de l’armée sont constituées sur des bases communautaires, dans le sens où dans chaque brigade, il existe une forte majorité de soldats et d’officiers d’une même confession, qui ne répondent pas aux ordres de leur chef s’il appartient à une autre communauté. «En fait, cela a toujours été le cas et quand ils ont voulu faire appel à l’armée au début de la guerre civile, en 1975, elle a éclaté.»
Fraîchement promu à la tête d’une armée partagée entre brigades loyales à Michel Aoun, retranché au Palais de Baabda, et Elias Hraoui, confiné dans un immeuble mis à sa disposition par Rafic Hariri à Ramlet el-Baïda, Emile Lahoud décide de fusionner toutes les brigades, pour procéder à un mélange confessionnel. Pour pallier le manque chronique d’armes, il décide de créer des régiments d’intervention rapide, avec des effectifs (un millier de soldats) moins importants que la brigade (3 000 soldats). Au nombre de cinq aujourd’hui, ils sont considérés comme des unités d’élite et de commandos. «J’ai décidé de redéployer l’armée pour briser l’obstacle communautaire, se souvient-il. J’ai ordonné au chef de la brigade déployée dans la Békaa, le général Ibrahim Chahine, très proche des Syriens, de se rendre à Batroun. Il n’a pas obtempéré. Je lui ai donné un ultimatum de 24 heures sous peine d’être relevé de ses fonctions. Puis, je lui ai accordé un délai supplémentaire d’un jour, après quoi je le relèverais aussi de ses fonctions de chef la région militaire de la Békaa. Il n’a pas exécuté mes ordres, alors je l’ai limogé. C’était mon ami, mais je ne mélange pas amitié et travail.»
Emile Lahoud affirme que les hommes politiques, le président Elias Hraoui en tête, étaient farouchement hostiles à la fusion. «Ils s’imaginaient qu’ils pouvaient faire au sein de l’armée ce qu’ils font dans l’administration, c’est-à-dire se répartir les postes entre communautés. Mais avec moi, cela ne fonctionnait pas de la sorte.»
Quelques jours plus tard, Emile Lahoud reçoit la visite du chef des forces syriennes déployées au Liban, le général Beyrakdar, à la tête d’une délégation de dix officiers supérieurs, dont le redoutable Ghazi Kanaan, chef des services de renseignement militaires syriens. «C’était une visite de courtoisie pour me rencontrer car ils ne me connaissaient pas, raconte l’ancien président. Je venais de limoger Chahine et je pensais qu’ils souhaitaient soulever cette question avec moi. J’ai pris les devants et je leur ai dit: ‘Si vous êtes convaincus du plan de fusion, vous êtes les bienvenus. Sinon, les choses vont se compliquer davantage tant que je serais à la tête de l’armée’. Ils n’ont évoqué ni l’affaire Chahine, ni la fusion».
Emile Lahoud se souvient aussi qu’Elias Hraoui a tenté de faire intervenir le chef d’état-major de l’armée syrienne de l’époque, le célèbre général Hikmat Chéhabi. «Hraoui m’a invité à un déjeuner en présence aussi de Ghazi Kanaan et (du ministre des Affaires étrangères), Abdel Halim Khaddam, déclare l’ancien président. Chéhabi m’a pris de côté pour tenter de me dissuader. Il y a eu une petite altercation entre nous et j’ai refusé. Je suis monté directement au ministère de la Défense, à Yarzé, et j’ai donné l’ordre de terminer la fusion dans un délai d’un mois».

Appui à la Résistance
Lorsqu’il a été choisi pour diriger l’armée après l’accord de Taëf, en 1989, Emile Lahoud n’avait encore jamais rencontré un responsable syrien ou iranien. «J’ai fait toutes mes études militaires en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis et je n’avais aucun lien avec la classe politique libanaise, se souvient-il. J’ai moi-même été surpris de ma nomination, puis j’ai compris qu’ils étaient à la recherche d’un officier non confessionnel, croyant fermement au Liban. J’avais des amis aussi bien parmi les chrétiens que les musulmans.» Sa première rencontre avec l’ancien président syrien, Hafez el-Assad, remonte à 1993, plus de trois ans après sa nomination. «Pendant l’agression israélienne de juillet de la même année, j’ai décidé de me rendre au Liban-Sud, se souvient-il. J’étais encore à Jisr el-Bacha lorsque l’on m’informe qu’un blindé ennemi a tiré sur une maison, provoquant la mort d’une femme. J’ai appris que notre armée disposait d’un char dans le même secteur et j’ai donné l’ordre de riposter aux tirs israéliens. Dix minutes plus tard, alors que j’étais en route, je reçois un coup de fil de Hraoui, qui me demande de monter en urgence au Palais de Baabda. Le président était entouré du Premier ministre Rafic Hariri et du chef du Parlement Nabih Berry. Ils affichaient, tous les trois, des mines décomposées. Hariri m’entraîne vers une terrasse et me demande qui a  donné l’ordre à l’armée de riposter aux Israéliens. Je lui réponds: C’est moi. Il me demande si les Syriens sont au courant, je lui dit: absolument pas. Il informe alors Hraoui que les Syriens n’ont rien à voir avec cette affaire. A ce moment-là, le président me blâme pour ma décision. Je m’étonne de sa réaction et lui rappelle que je suis le commandant en chef de l’armée et qu’il est tout à fait normal de riposter après le meurtre d’une Libanaise».
Après cet esclandre au palais, Emile Lahoud se rend au Sud et il ne reviendra à Beyrouth qu’après l’arrêt de l’agression israélienne, qui se solde par un échec militaire. A Beyrouth, Elias Hraoui obtient du Conseil supérieur de défense une décision, approuvée par le Conseil des ministres, et appuyée par une résolution du Conseil de sécurité, de déployer l’armée au Liban-Sud, ce qui signifiait, implicitement, le désarmement de la Résistance. Hraoui utilisera, selon Lahoud, le mot «terroriste» lors des discussions internes pour désigner les membres du Hezbollah. Emile Lahoud refuse obstinément d’exécuter cette décision, arguant du fait que sa «conscience ne l’autorisait pas à tirer sur des Libanais qui ne font que résister à l’occupation israélienne et défendre leur terre». Malgré les pressions, les intimidations et les promesses d’être élu président en 1995, Lahoud campera sur sa position. La décision du Conseil de défense, restée secrète, finit par parvenir aux Syriens. Elle sera annulée le lendemain.
Cet épisode est très important dans l’histoire contemporaine du Liban, car il marque le début de la «légalisation» par l’Etat des armes de la Résistance.
C’est après cette affaire que Hafez el-Assad, curieux, demandera à rencontrer «ce général libanais qui a riposté aux Israéliens et a refusé de désarmer la Résistance».
Sa défense farouche de la Résistance, cristallisée par le Hezbollah, tout au long de ses 9 ans passés à la tête de l’armée et autant à la présidence de la République, laisse penser qu’il existait une longue et profonde relation avec le parti. Il n’en était rien. De même qu’il ne connaissait aucun responsable syrien avant sa nomination, Lahoud assure qu’il ne connaissait personnellement aucun dirigeant du parti.
Ce n’est qu’en 1997, soit un an avant son élection à la présidence de la République, qu’il rencontre le secrétaire général du Hezbollah. «Sayyed Hassan Nasrallah venait de perdre son fils aîné Hadi lors d’une opération anti-israélienne, raconte M. Lahoud. J’ai voulu découvrir cet homme. C’était notre première rencontre.» Les deux hommes se reverront longuement au lendemain de la Libération
du Liban-Sud, en 2000, après 22 ans d’occupation, qui a confirmé, selon Lahoud, la justesse de leur choix.

Paul Khalifeh
 

Qui a tué Hariri?
Emile Lahoud reste convaincu, dix ans après, que l’assassinat en 2005 de l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri, profite à Israël. L’objectif de ce crime était, selon lui, d’empêcher l’édification d’un Etat fort au Liban. «Si Rafic Hariri n’avait pas été tué, nous aurions aujourd’hui un véritable Etat au Liban, dit-il. Nous avions adopté deux lois fondamentales qui nous auraient permis de poser les jalons d’un Etat fort: la loi sur les retraites et celle du médiateur de la République. Mais cela est interdit, alors ils ont tué Rafic Hariri.»
L’ancien président de la République se demande pourquoi aucune question n’a été posée à Israël dans l’enquête sur l’assassinat de Hariri. «Les Israéliens et les Américains disposaient de satellites (déployés au-dessus de Beyrouth). Ils savent très bien ce qui s’est passé et qui a commis le crime. Pourquoi leurs photos satellite n’ont jamais été montrées? Peut-on croire la version selon laquelle les satellites israéliens et américains étaient hors service, juste au moment de l’explosion (qui a coûté la vie à Rafic Hariri)?», s’interroge le président Lahoud. Selon lui, l’enquête menée depuis des années n’a abouti à aucune conclusion convaincante. «Tous les crimes commis par Israël restent sans preuve», conclut-il.

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Éditorial
Saturation et indécence

Les interprétations optimistes des indicateurs économiques et les déclarations rassurantes des dirigeants ne cachent pas la réalité: l’économie tarde à prendre son envol. Les pronostics des institutions financières internationales et des cabinets d’études restent d’ailleurs assez modestes, même s’ils prévoient une légère amélioration. Le Fonds monétaire international (FMI) s’attend à une croissance de 2% en 2017, Business Monitor International (BMI, Grande-Bretagne) prévoit un taux de 2,2% et le fournisseur de données indépendant, Economena Analytics, pense que la croissance s’établira autour de 2,5%.Comment pourrait-il en être autrement lorsque les moteurs de croissance traditionnels du Liban, que sont le tourisme, l’immobilier et la construction, «ont subi des revers», comme le souligne le FMI dans son rapport sur le pays du Cèdre.Il n’y a d’ailleurs nul besoin de lire ce rapport pour mesurer l’étendue du marasme économique. Rien ou presque n’encourage les Libanais à reprendre la consommation, et ce ne sont pas les quelques milliers de clients des restaurants – ce sont les mêmes qui tournent d’un établissement à l’autre –, qui démentiront cette réalité.      Certes, l’approbation du projet de budget 2017 par le gouvernement, le vote des décrets sur le pétrole et le gaz, les propositions de loi pour lutter contre la corruption au sein de l’administration publique et pour protéger les lanceurs d’alertes, le plan de réforme du secteur de l’électricité… sont des mesures louables. Mais il y a tellement à faire dans tous les domaines, que tous les efforts entrepris jusqu’à présent, semblent insuffisants pour que redémarre l’économie.Et même si des réformes structurelles étaient lancées tous azimuts, le Liban continuera à traîner un énorme boulet, celui des réfugiés syriens, qui représentent plus d’un tiers de la population. Cela «est éprouvant pour les communautés locales, créant de la pauvreté, du chômage, et ajoutant de la pression sur les infrastructures et les finances publiques déjà fragilisées», souligne le FMI. Selon l’institution internationale, le coût indirect de la présence des réfugiés syriens aurait dépassé les 2,5 milliards de dollars en termes de dégradation des services publics.Les conséquences de la présence de ce nombre de réfugiés sont encore plus pernicieuses. L’Association des commerçants de Beyrouth (ACB) dénonce la compétition déloyale des Syriens installés au Liban pour les sociétés, les entreprises, les petites entreprises, les usines et les divers chantiers. L’ACB évoque un «cycle économique syrien qui prospère et se développe à l’intérieur de l’économie libanaise» et à ses dépens. «Même si tous les touristes du monde venaient au Liban, cela ne règlerait pas la crise car nous sommes confrontés à un problème structurel provoqué par la concurrence faite à l’économie libanaise par une autre économie», prévient l’ACB.Le Liban a donc atteint le point de saturation aussi bien au plan démographique qu’économique. La situation est d’autant plus grave que la communauté internationale n’a jamais tenu ses engagements financiers, ce qui a poussé le FMI à l’interpeler, en estimant qu’elle «doit jouer un rôle-clé pour répondre à la crise des réfugiés». «Le Liban a besoin et mérite un appui important», indique le rapport de l’institution financière internationale.A défaut d’une aide directe au Liban, qui pourrait ne jamais arriver, les agences de l’Onu et autres ONG devraient au moins avoir la décence d’acheter sur le marché libanais et aux entreprises locales les produits alimentaires, médicaux et autres, fournis aux réfugiés, au lieu d’aller s’approvisionner sur les marchés extérieurs. Cela permettrait de remplir quelques lignes dans les carnets de commandes, désespérément vides, de l’industrie libanaise.


 Paul Khalifeh
   

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