Sanctions, boycott. La guerre économique aura-t-elle lieu?
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Nº 3084 du vendredi 1er décembre 2017

Sanctions, boycott. La guerre économique aura-t-elle lieu?

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Le Liban est plongé dans une nouvelle crise. Le scénario d’un conflit classique recule au profit d’une guerre économique, dont les contours ne sont que des supputations… jusqu’à nouvel ordre.

La guerre économique contre un pays est aussi nuisible qu’une guerre classique. Elle n’est pas psychologique mais effective. De tels scénarios inquiètent les Libanais. Cette arme a été déjà utilisée à maintes reprises dans l’histoire contemporaine, prenant la forme tantôt d’embargo, tantôt de mesures de rétorsion. Le vice-président de la police et de la sûreté générale à Dubaï, Dahi Khalfan Tamim, a donné un avant-goût de ce que pourrait être l’avenir, le 19 novembre, à travers un tweet: «A l’ombre de la menace de Nasrallah qui plane sur la sécurité des pays arabes, le Liban pourrait faire l’objet d’un boycott de la part des pays de l’alliance aux intérêts desquels porte préjudice Hassan Nasr Khamenei». Dans la conscience collective des Libanais, le scénario de l’isolement du Qatar est présent.  
 
Les transferts de fonds
Tout le monde sait que la Banque centrale et les banques commerciales représentent les piliers des cycles monétaire et financier au Liban. Toute atteinte à leur système de fonctionnement construit au fil des décennies signifierait une économie nationale laminée non-viable. Raëd Khoury, le ministre de l’Economie, a résumé la situation en déclarant que le système bancaire local bénéficie d’une grande confiance sur le triple plan local, régional et international, vu son professionnalisme et le volume de ses dépôts qui ont dépassé 180 milliards $. Il a insisté par ailleurs sur «les transferts de fonds des expatriés libanais dans les pays du Golfe, des flux de capitaux qui soutiennent l’économie nationale plus que les exportations libanaises vers le monde arabe». Ces transferts sont d’une importance vitale pour le Liban puisqu’ils contribuent à réduire le déficit de la balance des paiements, figurant à deux reprises dans le cadre du calcul de celle-ci. Ils dopent les avoirs nets extérieurs de la Banque centrale, le volume des dépôts bancaires et la consommation interne des ménages. Depuis plus d’une dizaine d’année, ces transferts constituent en rythme annuel une valeur supérieure à celles des flux financiers et de capitaux ainsi que des investissements directs, ces derniers étant cycliques, et des assistances de développement officielles qui sont associées à des conditions spécifiques.
A priori, il est à signaler que les dépôts de garantie du royaume wahhabite déposés auprès de la BDL pour renforcer ses capacités en réserves de devises étrangères et son pouvoir à intervenir sur le marché pour soutenir la monnaie nationale, ont été retirés entièrement en 2011. A présent, les dépôts des ressortissants saoudiens auprès des banques commerciales libanaises sont destinés à l’investissement et n’ont, de ce fait, aucun lien avec la conjoncture politique. Ces fonds ne dépassent pas 1% de l’ensemble de la valeur des dépôts des non-résidents. Leur éventuel retrait n’aura aucune répercussion sur la stabilité du fonctionnement des établissements de crédits.

La manne des expatriés
La forme la plus dangereuse que pourrait prendre la guerre économique contre le Liban est celle de l’expulsion des expatriés des pays du CCG. Toute décision saoudienne de ce genre engagerait Bahreïn, le Koweït et les Emirats arabes unis. Ce qui signifie le rapatriement de 300 000 expatriés libanais travaillant en Arabie saoudite, un chiffre qui atteindrait 500 000 si l’on prend en considération les expatriés dans les autres pays du Golfe. Ce qui signifie dans la pratique une montée en flèche du taux de chômage au Liban, l’arrêt des transferts de fonds vers les banques commerciales. Ces transferts sont de l’ordre de 1,5 milliard $ en provenance de l’Arabie saoudite et de 1,9 milliard $ de la part des autres pays du Golfe. Ils représentent les trois-quarts du total des transferts des fonds, ces derniers constituant 16% du PIB du Liban. En d’autres termes, les transferts du royaume wahhabite représentent une part de 80% de l’ensemble des transferts des expatriés en provenance des pays du CCG. Il est à noter que depuis le déclenchement des violences en Syrie en 2011, le montant de l’ensemble des transferts vers le Liban n’a fait que reculer, passant de 10 milliards $ à près de 7,3 milliards l’année dernière. En contrepartie, le volume des investissements libanais en Arabie se sont élevés à 800 millions $, à 1,5 milliards $ aux EAU et ont atteint près de 3 milliards $ au niveau du CCG. Quant aux exportations libanaises vers les pays du CCG, elles ne représentent que 695 millions $ en rythme annuel.
L’expulsion des expatriés libanais des pays du CCG rendrait nettement plus difficile la mission de la BDL d’attirer des devises étrangères et, par conséquent, de soutenir à long terme la livre. Ce qui pourrait la contraindre à augmenter les taux d’intérêt. Une démarche qui ne serait pas favorable à l’économie tant elle serait nuisible aux emprunteurs que sont l’Etat libanais, les entreprises du secteur privé et les centaines de milliers de citoyens liés par des prêts bancaires. Les vagues d’éloignement des Libanais des pays du Golfe remontent à 2009, lorsque ce procédé a été appliqué par les émirats d’Abu Dhabi et de Sharka. Quarante-sept libanais avaient été expulsés au nom de «la protection de la sécurité nationale suprême de l’Etat». En 2011, Bahreïn a ordonné l’éloignement de seize libanais, une démarche similaire a été mise en œuvre en 2013 par les pays du CCG à l’encontre des travailleurs et employés libanais chiites suite à l’implication du Hezbollah dans la guerre syrienne et en exécution de la résolution prise par les pays membres du Conseil. Ainsi le Qatar, l’Arabie saoudite et le Koweït ont dû emboîter le pas à Bahreïn et expulser des dizaines de ressortissants libanais. La résolution du CCG a été réactivée en 2015 en réaction à «l’impudence des déclarations du secrétaire général du Hezbollah concernant les affaires internes des pays du Golfe». L’année dernière, le Palais Bustros a appris que plus de 74 ressortissants libanais travaillant dans le Golfe ont été soit expulsés des pays hôtes, soit interdits de renouveler leur permis de séjour pour des raisons diverses, une mesure qui aurait affecté des Libanais de toutes les confessions. Des expatriés dans le Golfe ont commenté avec amertume une telle hypothèse, estimant qu’ils ont à maintes reprises servi «de boucs émissaires aux conflits politiques». Ils sont dans une position d’attentisme et de prudence. Les uns se seraient déjà préparés psychologiquement à leur licenciement, d’autres tentent de se rassurer en se disant qu’après 10 ans ou plus de loyaux services, ils ne seraient pas éjectés du jour au lendemain. Mais si une décision de ce genre était prise par les autorités saoudiennes, elle sera suivie par les autres pays du CCG, et les expatriés libanais n’auront d’autres choix que d’obtempérer. Pourtant, selon les mêmes sources, seuls devraient être sanctionnés et expulsés des pays du CCG ceux qui enfreignent les lois et les règlements. Désormais, les expatriés libanais font partie du tissu social du royaume wahhabite et l’hypothèse de leur expulsion devrait être dissociée des tiraillements politiques. A ce niveau, un rôle d’intermédiation de la part de la communauté internationale serait fortement souhaité.

Vision 2030
Bien avant la crise actuelle, c’est dans le cadre de l’initiative lancée par le gouvernement saoudien, Vision 2030, destinée entre autres, à diversifier son économie et à renforcer le nombre des employés nationaux, que Riyad a augmenté sensiblement les frais des permis de séjour des travailleurs étrangers. Ainsi la hausse du coût des permis de séjour serait associée à une baisse du nombre des forces actives étrangères et, par conséquent, une baisse des transferts de fonds vers la mère-patrie. Ainsi de nombreux Saoudiens ont réclamé via les médias sociaux l’expulsion des employés étrangers qui leur livrent une concurrence déloyale au niveau des emplois, affirmant qu’ils seraient les premiers à quitter le pays si un problème venait à survenir. Ils ont également pris en exemple les Libanais, qui revendiquent le retour des réfugiés syriens dans leur pays, et qui ont envahi leur marché du travail. Les tweets allant dans ce sens sont actuellement répercutés en Arabie saoudite par les médias. Cette fois-ci, les employés libanais, toutes communautés confondues, seraient ciblés, et pas seulement les chiites libanais.

Des retraits difficiles
80% des investissements directs au Liban proviennent des pays du Golfe, dont 40% sont placés dans l’immobilier. Depuis 2012, le volume de ces investissements n’a pas augmenté. Il y a peut-être une difficulté mais pas une impossibilité d’abandonner ce secteur qui connaît une baisse importante des prix. A l’exception du groupe al-Kharafi, aucun grand investisseur arabe ne s’est retiré du Liban. Ce groupe a eu des problèmes d’ordre successoral. Les hedge funds américains ou anglais sont prêts à se porter acquéreurs. Toujours est-il que les Arabes ne souhaitent pas brader leurs biens-fonds immobiliers d’autant qu’un investissement direct est un placement à long terme et ne constitue aucunement de l’argent chaud (hot money). Les participations des sociétés saoudiennes en tant qu’actionnaires dans divers secteurs productifs sont significatives. Dans le domaine du tourisme, la part du royaume est de 35%, suivie par celle de la vente au détail 16%, de l’industrie 13% et la construction 8%. Il est à rappeler, à titre indicatif, la présence de la Société générale d’entreprises touristiques, une joint-venture libano-saoudienne qui détient le Summerland Kempinski Hotel & Resort, dont le coût de construction s’était élevé à 155,5 millions $. Quant aux investissements directs des Emirats au Liban, ils ont représenté 1/5 des projets des IDE entre 2003 et 2016, selon FDI Intelligence Report. La guerre économique aura-t-elle lieu? L’affaire est à suivre.

Liliane Mokbel

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Éditorial
Le front le moins solide

Des trois fronts sur lesquels se battait le Liban pendant la crise liée à la démission surprise de Saad Hariri, l’économie était le moins visible mais le plus surveillé par les milieux locaux et internationaux.Sur le plan de la sécurité, la réaction rapide et ferme des autorités a permis d’étouffer dans l’œuf toute tentative de déstabilisation. A part le petit attroupement organisé à Sodeco par des partisans du Parti national libéral et d’Achraf Rifi, et l’incendie d’un portrait de MBS à Tripoli, suivi par la décision du ministre de l’Intérieur de retirer des rues tous les portraits du prince héritier saoudien, aucun incident notable n’a été enregistré. Dans le domaine politico-diplomatique, la gestion de la crise par le président Michel Aoun, avec le soutien de Nabih Berry et de la direction du Courant du Futur, a désamorcé une à une les mines dont l’explosion était susceptible de plonger le pays dans le chaos.C’est l’économie qui a le plus inquiété les dirigeants du pays et les milieux de la finance internationale. Certes, la panique des marchés a été contenue mais les signaux émis ont montré combien ce front restait fragile. Dans un article publié le 17 novembre, consacré aux pays à risque après le défaut de paiement de sa dette par le Venezuela, l’agence Bloomberg souligne que le ratio de la dette comparé au PIB au Liban pourrait atteindre, cette année, 152%.Comment ont réagi les marchés financiers à la crise politique déclenchée par la démission et le séjour ambigu de Saad Hariri en Arabie saoudite? Selon des sources économiques, la Banque du Liban (BDL) a dépensé entre le 6 et le 15 novembre près de 800 millions de dollars pour soutenir la livre libanaise. A l’heure d’aller sous presse, la BDL n’avait pas encore publié le bilan bimensuel sur l’état de ses réserves en devises étrangères. Mais le chiffre de 800 millions de dollars est probablement dépassé, bien que les pressions sur la livre libanaise aient baissé après la décision de Saad Hariri de temporiser concernant son éventuelle démission. Autre signal négatif, la sortie de capitaux. Près de 1,5 milliards de dollars auraient émigré du Liban vers des cieux moins encombrés. Certes, ce montant paraît insignifiant comparé aux 169 milliards de dollars de dépôts dans les banques libanaises. Mais il constitue quand même 20% des capitaux entrants au Liban en rythme annuel (estimé à 7,5 milliards de dollars), et qui servent à financer les besoins de l’Etat.     Enfin, la crise politique s’est traduite par des pressions sur les eurobonds libanais (les bons du trésor en devises) à cause de la vente par des détenteurs étrangers de leurs titres libanais, ce qui a provoqué une baisse de leur prix et, par conséquent, une hausse du taux de rendement. Toutes ces données montrent que l’économie reste le ventre mou du pays, le talon d’Achille, qui pourrait réduire à néant la résilience politique et sécuritaire.


 Paul Khalifeh
   

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