La fortune de Saad Hariri. Un empire parti en fumée
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Nº 3084 du vendredi 1er décembre 2017

La fortune de Saad Hariri. Un empire parti en fumée

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    La fortune de Saad Hariri. Un empire parti en fumée
    Héritier de Saudi Oger, l’un des fleurons du secteur de l’immobilier en Arabie saoudite, Saad Hariri a tout perdu aujourd’hui ou presque, de sa fortune passée. Qu’est-il advenu de cet...
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Héritier de Saudi Oger, l’un des fleurons du secteur de l’immobilier en Arabie saoudite, Saad Hariri a tout perdu aujourd’hui ou presque, de sa fortune passée. Qu’est-il advenu de cet empire construit par son père?

C’est en 1994 que Rafic Hariri, alors Premier ministre du Liban, décide de confier les clés de Saudi Oger à son fils cadet, Saad, alors âgé de 25 ans. Le jeune homme prend la direction de ce qui est devenu, en l’espace de quinze ans, un géant de l’immobilier en Arabie saoudite. L’entreprise est presque de tous les chantiers en cours dans le royaume. Saudi Oger est devenu l’un des principaux fournisseurs du gouvernement, avec un autre fleuron familial, celui des Ben Laden.
Dix ans plus tard, quand son père est assassiné à Beyrouth, Saad Hariri est désigné pour reprendre son héritage politique. Il reste toutefois à la tête de Saudi Oger. Le business se poursuit, le groupe ne rencontre pas de problème majeur. En 2009, la carrière politique de l’actuel Premier ministre s’accélère, il se présente aux élections législatives. Des élections qui nécessitent de l’argent frais, pour financer sa campagne mais aussi pour «remercier» amis et soutiens. 2009, Saad Hariri accède au Grand Sérail, comme son père fut un temps.
En Arabie saoudite, pourtant, les affaires commencent à péricliter. Pas officiellement. Mais en coulisses, les commandes sont moindres, tandis que les rumeurs sur la mauvaise gestion de Saudi Oger commencent à éclore. Ce géant du BTP ne fait pas exception à la règle. De nombreuses grosses compagnies installées dans le royaume fonctionnent dans une certaine opacité. Les pots-de-vin sont légions et ce, dans tous les secteurs. Chaque partie s’engraisse plus ou moins légalement, tout le monde ferme les yeux et y trouve son compte. Certains se remplissent les poches. L’ère du tout-pétrole est encore florissante.
Clarence Rodriguez, journaliste indépendante, correspondante de RFI notamment pendant 12 ans au royaume des Saoud (et auteur du livre Arabie saoudite 3.0, Paroles de la jeunesse saoudienne, éd. Erick Bonnier) le confirme à Magazine. «Beaucoup des salariés français de Saudi Oger que j’ai interviewés sont unanimes, il y a eu beaucoup de malversations au sein du groupe, de la corruption à tous les étages», confie-t-elle.
Eternellement comparé à son père, Saad Hariri ne parvient pas à l’égaler, en ce qui concerne la gestion des affaires. «Pour les employés de Saudi Oger qui avaient connu Rafic Hariri, Saad ne méritait pas de reprendre le fleuron. Son père était respecté et respectable, très paternel avec ses équipes. Beaucoup estiment que Saad a tout dilapidé et les a laissés tomber», poursuit la journaliste.

Les premiers soucis
Alors que les commandes continuent de régresser, les premiers soucis apparaissent. A partir de 2013, les salaires commencent à être versés avec du retard, signe que la machine se grippe. La crise atteindra son apogée deux ans plus tard, en 2015. Entretemps, à la mi-2014, les cours du pétrole ont connu une chute libre, impactant les chantiers en cours dans le royaume. Comme l’explique Thomas Abgrall dans son article paru dans le quotidien français Libération, «l’entreprise, engagée dans d’énormes chantiers immobiliers, travaille à crédit depuis de nombreuses années. Elle obtient régulièrement des acomptes à la commande pour débuter ses chantiers. Des avances de plus en plus importantes mais qui servent davantage à achever des travaux en cours qu’à en lancer des nouveaux». Le géant du BTP s’enlise. La chute ne fait pourtant que commencer.
Car le royaume saoudien doit faire face à une situation inédite, ses finances sont littéralement plombées par l’effondrement des cours pétroliers et les dépenses consécutives à la guerre très coûteuse du Yémen. En janvier 2015, le roi Abdallah décède, la branche du roi Salman arrive au pouvoir. Le fils préféré du nouveau souverain, Mohamed Ben Salman, entreprend d’assainir les finances d’un royaume qui doit tourner la page de l’or noir et de l’argent facile. Sans doute conscient que le pays court à sa perte avec un déficit de 98 milliards de dollars en 2015 (et de 87 milliards en 2016), le prince héritier se décide à suspendre d’importants projets économiques. Aucun secteur n’est épargné, l’immobilier ne fait pas exception. L’agence Reuters estime ainsi, en septembre 2016, que Saudi Oger doit rembourser à ses créanciers plus de 3,5 milliards de dollars, sans oublier les autres milliards dus aux entreprises sous-traitantes (parfois avec 3 voire 4 ans de retard), aux fournisseurs et bien évidemment, aux salariés. Le gouvernement saoudien, pour qui Saudi Oger exécutait la plupart des contrats, est titulaire d’une dette faramineuse envers la compagnie de Saad Hariri pour des contrats déjà exécutés: 8 milliards de dollars.
A Riyad, la situation des 38 000 employés de Saudi Oger est catastrophique. «Quand j’ai eu vent de ce qu’il se passait, fin 2015, les salaires n’avaient pas été versés depuis plus de quatre mois, mais personne n’osait parler», se souvient Clarence Rodriguez. C’est elle qui a fait éclater l’affaire dans la presse. La situation des employés du groupe devient dramatique, leurs dettes s’accumulent, certains iront même jusqu’au suicide. L’ambassadeur de France à Riyad s’empare du dossier des expatriés français. Malgré plusieurs courriers pour obtenir des réponses et le paiement des arriérés par Saad Hariri, rien ne vient. Pas un sou n’est versé, malgré la fortune personnelle du Premier ministre.

Dette effacée?
Ce n’est que 9 mois plus tard qu’une ébauche de solution est trouvée avec la visite de Mohamed Ben Salman à Paris, en juin 2016, où il rencontre le président François Hollande. Le prince héritier ordonne le versement de 17 millions d’euros, destinés à régler 9 mois de salaires dus à environ 200 expatriés français. Toutefois, l’ardoise de 8 milliards de dollars que l’Etat doit à Saudi Oger court toujours. Certaines rumeurs, non vérifiées, avancent que Saad Hariri aurait été poussé, lors de son séjour entouré de flou en Arabie saoudite, début novembre, à effacer les dettes de l’Etat saoudien. Il se murmure aussi que Mohamed Ben Salman aurait laissé sombrer Saudi Oger, afin de faire profiter le conglomérat Nesma, dirigé par Saleh al-Turki, qui aurait les faveurs du prince héritier. Clarence Rodriguez affirme, pour sa part, que Saad Hariri aurait été dépouillé de son passeport saoudien et interrogé par le procureur dans le cadre de la commission anticorruption, lors de son séjour à Riyad.
Quoi qu’il en soit, le géant du BTP a cessé de fonctionner depuis juillet 2017. A ce jour, Saudi Oger est encore redevable de grosses sommes à différents organismes sociaux français, de l’ordre de 5 millions d’euros. Selon le quotidien al-Akhbar, des 38 000 salariés, il n’en reste plus que 300, chargés de terminer quelques chantiers mineurs.
Aujourd’hui, que reste-t-il de l’empire légué à Saad Hariri? Le magazine Forbes établit dans son dernier classement que le Premier ministre détiendrait encore un patrimoine évalué à 1,1 milliard de dollars. En font partie ses deux résidences luxueuses de Riyad et Jeddah, mais aussi celle de Paris, Marrakech, etc. Au Liban, le groupe média (al-Moustaqbal, Future TV) appartenant à Hariri rencontre des problèmes similaires à ceux de Saudi Oger, les salaires n’étant plus versés depuis de longs mois. Il lui reste également un pourcentage conséquent de parts dans la holding GroupMed, propriétaire de BankMed, puisqu’il en détient 42,24%.

Jenny Saleh
 

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Éditorial
Le front le moins solide

Des trois fronts sur lesquels se battait le Liban pendant la crise liée à la démission surprise de Saad Hariri, l’économie était le moins visible mais le plus surveillé par les milieux locaux et internationaux.Sur le plan de la sécurité, la réaction rapide et ferme des autorités a permis d’étouffer dans l’œuf toute tentative de déstabilisation. A part le petit attroupement organisé à Sodeco par des partisans du Parti national libéral et d’Achraf Rifi, et l’incendie d’un portrait de MBS à Tripoli, suivi par la décision du ministre de l’Intérieur de retirer des rues tous les portraits du prince héritier saoudien, aucun incident notable n’a été enregistré. Dans le domaine politico-diplomatique, la gestion de la crise par le président Michel Aoun, avec le soutien de Nabih Berry et de la direction du Courant du Futur, a désamorcé une à une les mines dont l’explosion était susceptible de plonger le pays dans le chaos.C’est l’économie qui a le plus inquiété les dirigeants du pays et les milieux de la finance internationale. Certes, la panique des marchés a été contenue mais les signaux émis ont montré combien ce front restait fragile. Dans un article publié le 17 novembre, consacré aux pays à risque après le défaut de paiement de sa dette par le Venezuela, l’agence Bloomberg souligne que le ratio de la dette comparé au PIB au Liban pourrait atteindre, cette année, 152%.Comment ont réagi les marchés financiers à la crise politique déclenchée par la démission et le séjour ambigu de Saad Hariri en Arabie saoudite? Selon des sources économiques, la Banque du Liban (BDL) a dépensé entre le 6 et le 15 novembre près de 800 millions de dollars pour soutenir la livre libanaise. A l’heure d’aller sous presse, la BDL n’avait pas encore publié le bilan bimensuel sur l’état de ses réserves en devises étrangères. Mais le chiffre de 800 millions de dollars est probablement dépassé, bien que les pressions sur la livre libanaise aient baissé après la décision de Saad Hariri de temporiser concernant son éventuelle démission. Autre signal négatif, la sortie de capitaux. Près de 1,5 milliards de dollars auraient émigré du Liban vers des cieux moins encombrés. Certes, ce montant paraît insignifiant comparé aux 169 milliards de dollars de dépôts dans les banques libanaises. Mais il constitue quand même 20% des capitaux entrants au Liban en rythme annuel (estimé à 7,5 milliards de dollars), et qui servent à financer les besoins de l’Etat.     Enfin, la crise politique s’est traduite par des pressions sur les eurobonds libanais (les bons du trésor en devises) à cause de la vente par des détenteurs étrangers de leurs titres libanais, ce qui a provoqué une baisse de leur prix et, par conséquent, une hausse du taux de rendement. Toutes ces données montrent que l’économie reste le ventre mou du pays, le talon d’Achille, qui pourrait réduire à néant la résilience politique et sécuritaire.


 Paul Khalifeh
   

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