Exclusif: Nadine Labaki «La politique a besoin de l’art»
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Nº 3089 du vendredi 4 mai 2018

Exclusif: Nadine Labaki «La politique a besoin de l’art»

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    Exclusif: Nadine Labaki «La politique a besoin de l’art»
    La nouvelle est tombée le 12 avril: Nadine Labaki participera à la compétition officielle de la 71e édition du Festival de Cannes, du 8 au 19 mai, avec son dernier...
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La nouvelle est tombée le 12 avril: Nadine Labaki participera à la compétition officielle de la 71e édition du Festival de Cannes, du 8 au 19 mai, avec son dernier film Capharnaüm. A quelques semaines de Cannes, en pleine course contre la montre pour achever le montage, entre une nuit blanche et une autre, Magazine a pu s’entretenir en exclusivité avec l’actrice.

Cannes, compétition officielle. On a vu votre réaction première sur les réseaux sociaux, votre joie, votre émotion et celle de votre équipe. Aujourd’hui, avec un peu plus de recul, quel est votre ressenti?
Je n’arrive toujours pas à y croire. Le film n’est pas encore fini. On a présenté une copie de travail, et là c’est la course pour finaliser le tout. Je ne pense qu’à ça, et que le film soit à son potentiel maximal. Maintenant, il faut être à la hauteur de toute la compétition, car il y a des réalisateurs très importants. J’espère qu’on le sera. C’est tellement beau, non seulement pour moi, mais pour toute l’équipe. Plus qu’une équipe, c’est une famille. Cela fait deux ans qu’on travaille d’arrache-pied, sur le film. On l’a presque fait à la maison; dans l’immeuble où on habite au 3e, on a pris le 1er étage et c’est là, de cette manière, que tout s’est fait. C’est un film fait en famille, à la maison.

Vous vous y attendiez?
On ne s’y attendait pas, on l’espérait. Car le sujet du film a besoin de cette plateforme, d’une exposition telle que la compétition officielle, pour qu’il ait le rayonnement dont il a besoin.

 

On connaît très peu de choses de l’histoire: un enfant qui se rebelle contre la vie qu’on cherche à lui imposer et intente un procès contre la société. Vous vous êtes inspirée de faits réels?
C’est inspiré de beaucoup de recherches sur les enfants, que j’ai effectuées les dernières trois ou quatre années. J’ai rencontré beaucoup d’enfants défavorisés, je me suis rendue dans plein de régions, de quartiers et d’endroits où j’ai parlé avec les enfants, que ce soit dans les centres de détention, dans les prisons pour mineurs, dans des zones extrêmement défavorisées au Liban. C’est donc inspiré de ce qu’ils m’ont raconté, de leur révolte, de leurs colères, des mots qu’ils utilisent, de leur manière de voir le monde. C’est devenu finalement la voix d’un enfant, le cri d’un enfant, qui porte plainte contre la société, contre le monde.

D’où est venue cette envie de vous investir autant dans l’enfance?
C’est instinctif. Je ne sais pas comment l’expliquer, c’est venu naturellement, c’est juste un besoin. Peut-être que ma vision des choses a changé depuis que je suis devenue maman. Il est vrai que, dernièrement, c’est devenu une obsession, un besoin de m’exprimer sur ce sujet-là. Je ne peux pas faire autrement. Pour moi, le cinéma est une manière de m’exprimer haut et fort, de dire mon point de vue, mon obsession, de parler d’un sujet qui m’intéresse. Maintenant, je suis dans cette phase-là.
Les enfants sont au plus proche de leur nature, de la vraie nature humaine. Avec eux, il n’y a pas de filtre, de barrière de ce qu’il faut dire ou ne pas dire. C’est vraiment la nature humaine dans sa manière la plus pure. C’est ce qui m’intéresse. En plus, je pense qu’ils n’ont pas la possibilité de s’exprimer. On dit que ce sont des enfants, on leur accorde souvent très peu d’attention. On parle des droits de l’homme, des droits de la femme, de la femme qui milite pour ses droits… Mais les enfants n’arrivent pas à s’exprimer pour dire ce qu’ils ressentent eux aussi, ce qu’ils réclament à cette vie, à cette société, à ce monde. Des enfants qui n’ont pas demandé à être là finalement. C’est ce point de vue qui m’intéresse.

Vous portez donc, d’une certaine manière, leur voix à l’écran?
J’essaie. Je ne sais pas si je vais y arriver, mais c’est le but. J’essaie d’être au plus près de ce qu’eux auraient voulu dire. Je l’ai fait dans le film à travers un enfant de 12 ans qui va exprimer sa colère sur sa situation. Pourquoi il n’a aucun droit, pourquoi personne n’écoute sa douleur, sa colère. Je parle de tous les problèmes auxquels fait face notre région. L’enfance négligée, maltraitée est un problème universel.

Le sujet semble noir. Est-ce qu’on peut s’attendre à un peu de magie aussi?
Bien sûr, il y a plein de moments drôles, poétiques aussi. Le monde de l’enfance est comme ça, on est toujours entre rires et pleurs dans cette histoire-là. Le garçon qui joue le rôle est un vrai petit miracle; il est drôle, intelligent, il a beaucoup de sagesse mais, en même temps, il vit dans des conditions très difficiles.

C’est sûrement difficile de diriger un enfant…
Evidemment. On a tourné pendant six mois, on a essayé autant que possible de capter la vérité de ces enfants, car il y a aussi un enfant d’un an dans le film. Il a fallu prendre son temps, c’était un luxe pour moi. C’est pour cela que nous avons, nous-mêmes, produit le film. Tout a été fait dans ce sens-là: pouvoir passer le plus de temps possible avec les enfants, avec les acteurs. Ce sont tous des acteurs non professionnels. Des gens qui jouent pour la première fois, qui jouent leur propre rôle aussi. Le tournage s’est étalé sur 6 mois, on a 500 heures de rushes, on a monté pendant un an et demi. Tout le processus a pris deux ans de travail. C’est le temps passé avec eux qui m’a permis de capter leur vérité, sinon je n’aurai pas pu faire autrement.
Ils ont pu aussi s’exprimer eux-mêmes à travers le film, avec leur ressenti, leur douleur, leur colère, leur vécu. Six mois, c’est une vie. Ça leur a permis de mieux comprendre ce qu’ils font et pourquoi ils le font. Donc, parfois, quand ils s’expriment, ce ne sont pas les personnages du film qui le font, mais eux, dans leur vraie vie. La réalité et la fiction se sont beaucoup mélangées dans le film. Parfois, on est un peu perdus, c’est ce que j’ai voulu expérimenter: aller au plus profond de la vérité à travers le cinéma, à travers une fiction. C’est le temps et toute l’infrastructure qui m’ont permis de le faire. Du côté de mon équipe, ils se sont tous donnés, corps et âme, pendant toute cette période, comme si c’était leur film à eux aussi. C’était dur de pouvoir tenir la longueur de ce tournage. Extrêmement dur aussi de tourner dans des régions très difficiles du Liban, de côtoyer la vérité de ces enfants à longueur de journée, parce qu’on était entouré d’enfants qui sont dans la même situation que ces enfants que je filme. C’était un tournage très dur.

Ça devait être éprouvant pour vous, psychologiquement, alors que vous êtes maman, de voir cette enfance plongée dans la misère?
Oui, c’était psychologiquement difficile. Mais en même temps, le film, la mission du film nous portait. Le fait de pouvoir raconter la vérité de ces enfants, vraiment au plus proche, nous donnait des ailes. C’était à la fois dur et magnifique.

Pouvez-vous nous parler un peu de l’écriture du scénario, avec Jihad Hojeily et Michelle Keserwany?
J’ai toujours travaillé avec Jihad Hojeily, sur Caramel et sur Et maintenant on va où?. J’apprécie beaucoup, depuis longtemps, le talent et le travail de Michelle, et on a tenté de travailler ensemble. Mon mari, Khaled, et Georges Khabbaz ont aussi collaboré à l’écriture. Tous ces points de vue différents étaient très importants pour moi. Michelle et Jihad m’ont accompagnée dans toute la recherche du film; on allait souvent ensemble parler aux enfants, rester pendant de longues périodes avec eux à discuter.
J’ai d’ailleurs passé beaucoup de temps, les 3 dernières années avant de tourner, dans des tribunaux d’enfants, dans des tribunaux tout court, à regarder, à observer, à voir comment ça se passe. J’ai voulu faire toute cette recherche pour ne pas sentir la fiction, pour ne pas sentir que je suis en train d’inventer une histoire. Je voulais relayer cette vérité. Evidemment, il y a beaucoup de choses inventées dans le film, mais il y en a beaucoup qui ne sont pas fantasmées. Je les ai entendues, je les ai vues.

On peut donc s’attendre à une forme, à un schéma qui n’est pas classique?
Oui, exactement. Ce n’est pas du tout un schéma classique, puisque les personnages jouent à peu près leur propre rôle, le juge est un vrai juge, les parents, les enfants sont des enfants qui viennent de milieux extrêmement défavorisés, qui ne vivent peut-être pas la même histoire que je raconte, mais quelque chose d’assez proche.

Jouez-vous aussi dans le film?
J’ai un tout petit rôle, presque de figurante. Le plus important pour moi c’était les enfants.

De film en film, on sent un engagement plus profond de votre part. Peut-on, selon vous, dissocier cinéma et engagement?
C’est ma manière de m’engager. Pour moi, le cinéma est l’une des armes les plus puissantes pour vraiment changer le monde, changer une vision, un point de vue, pour parler d’un sujet déterminé, pour ouvrir le débat sur certaines choses. J’utilise le cinéma pour essayer de m’engager aussi.
Le but ultime, je l’espère, est que ce film puisse ouvrir le débat, pour qu’il y ait des changements de lois. C’est ce que j’ai envie de pouvoir faire, qu’il y ait une structure qui puisse accompagner les enfants. Les enfants sont vraiment livrés à eux-mêmes. Je ne sais pas si on va y arriver, mais le but c’est, au moins, de pouvoir en parler.

Vous avez été candidate aux élections municipales avec Beirut Madinati, est-ce que vous allez continuer dans cette voie?
Je continue avec Beirut Madinati. Et Beirut Madinati continue à travailler énormément sur le terrain, même si des fois on n’en entend pas parler. Evidemment, le film me prend tout mon temps, mais j’espère pouvoir revenir d’une manière ou d’une autre. Car pour moi, comme je l’ai dit, cinéma et engagement sont indissociables. Je pense même que la politique a besoin de l’art pour prendre un chemin alternatif et voir les choses d’une autre manière.

Et les élections législatives, qu’est-ce que vous en pensez?
On va voir…

Il y a cette tendance au Liban de porter quelqu’un aux nues dès qu’il porte le nom du Liban à l’international, mais dès qu’il fait quelque chose qui ne nous plaît pas, on le casse. Est-ce que vous avez jamais souffert de cela?
Non, je n’en ai pas souffert, mais je connais très bien la manière dont les Libanais, des fois, peuvent avoir… Enfin, je ne sais pas, je ne l’ai pas personnellement vraiment ressenti, mais je sais comment ça se passe. Je sais qu’il suffit de la moindre petite erreur pour que ça soit la guerre, j’en suis consciente. Mais ce n’est pas seulement ici, c’est partout dans le monde. Ça se rapporte aussi aux médias sociaux; c’est une arme à double tranchant. J’espère que le film va plaire, et qu’il sera porté par les Libanais. Même s’il parle d’un sujet douloureux et que ça ne plaît pas toujours de voir la réalité en face. Je ne mets pas de gants pour dire certaines choses. J’espère qu’ils vont accepter ce qui se dit et vouloir, au moins, en débattre.

Je ne vais pas vous demander si vous remportez la Palme…?
La Palme, je ne sais pas! En tout cas, c’est déjà génial ce qui nous arrive!



Nadine Labaki, le Liban et Cannes
Onze ans après la présentation de Caramel à la Quinzaine des réalisateurs, sept ans après celle de Et maintenant on va où? à un Certain Regard, Nadine Labaki est en lice pour la Palme d’or. La dernière fois que le Liban avait concouru dans cette catégorie remonte à 1991, grâce à Maroun Baghdadi et son film Hors la vie. Bien avant lui, c’est Georges Nasser qui fit entrer le Liban pour la première fois dans la compétition cannoise, en sélection officielle, d’abord en 1957, à la 10e édition du Festival, avec Ila Ayn? (Vers l’inconnu?), puis en 1962, à la 15e édition du Festival, avec Le Petit étranger (Al-gharib al-saghir).

 

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Éditorial
La bombe des réfugiés

Un faisceau d’indices montre que la question des réfugiés syriens sera, dans les mois à venir, une source de tensions entre le Liban et la «communauté internationale». Chaque partie a abattu ses cartes et celles dévoilées par les Nations unies, l’Union européenne et autres «organisations internationales», ne sont pas de bon augure pour les Libanais. Le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) a mal réagi au retour de 500 Syriens réfugiés à Chébaa dans leur village de Beit Jin. D’un autre côté, la conférence de Bruxelles II, organisée le 25 avril, appelle les pays hôtes à accorder aux réfugiés syriens un statut juridique, une résidence légale et un permis de travail au sein des pays d’accueil.Le chef de l’Etat Michel Aoun a dénoncé les résultats de cette rencontre dont les conclusions mettent «en danger le Liban en proposant une naturalisation voilée des réfugiés syriens», selon un communiqué présidentiel. Le Premier ministre Saad Hariri avait déclaré, dans son intervention, à Bruxelles, que le Liban s’était transformé en un immense camp de réfugiés syriens. «Les tensions entre réfugiés syriens et communautés hôtes se sont accrues, notamment en raison d’une compétition pour les ressources et les emplois», a-t-il dit.Le Liban plaide pour un retour «digne et sûr» des réfugiés syriens, alors que l’Onu et l’UE évoquent un retour «digne, sûr et volontaire». Ce dernier mot de trop traduit un différend fondamental dans l’approche des deux parties. En effet, lorsqu’ils auront obtenu des droits juridiques, légaux, sociaux et économiques, y compris un emploi, l’éducation gratuite (comme c’est actuellement le cas) et des soins de santé, il est fort probable qu’une bonne partie des réfugiés, surtout les plus jeunes qui n’ont pas ou plus d’attaches affectives avec la Syrie, n’envisageront pas de retourner «volontairement» dans leur pays. Cela nous amène à dire que l’approche prônée par la «communauté internationale» est soit irresponsable, soit suspecte. Le Liban accueille, selon les sources de la présidence de la République libanaise, 1,8 millions de Syriens, dont un million enregistré en tant que réfugiés. Nous retiendrons ce dernier chiffre. A l’échelle de la France, c’est l’équivalent de 16 millions de réfugiés, à celle des Etats-Unis, on arrive à 80 millions d’individus. De plus, les pays occidentaux connaissent parfaitement la fragilité des équilibres communautaires sur lesquels repose le système politique libanais et combien il est délicat de maintenir dans de telles conditions un minimum de paix sociale et civile.Le Liban n’a vraiment pas de leçons d’hospitalité et de bienséance à recevoir d’une communauté internationale hypocrite, qui n’a versé jusqu’à présent que 11% de l’aide promise pour le soutenir dans l’accueil des réfugiés, selon Saad Hariri. Il n’a pas non plus d’enseignements à tirer de pays censés être riches et développés, prônant les droits de l’homme, et qui font tout un drame parce qu’ils accueillent chez eux, au compte-goutte et après maints filtres, quelques petits milliers de migrants. Le Liban refuse de trouver une source d’inspiration dans ces pays où se développe un discours raciste et xénophobe qui n’a pas trouvé racine chez nous malgré le gigantisme des problèmes engendrés par la présence d’un nombre effrayant de réfugiés. Le plus grave serait de découvrir, un jour, que l’attitude de la «communauté internationale» s’inscrit en fait dans le cadre d’un plan machiavélique, destiné à modifier la démographie du pays dans l’espoir de changer les rapports de force. Qu’elle soit irresponsable ou suspecte, naïve ou réfléchie, la position des pays occidentaux constitue une menace existentielle pour le Liban. Elle n’est pas la bienvenue et ne le sera jamais. Le chantage au racisme ou à l’aide internationale conditionnée n’y changera rien.                                                                                                                                    


 Paul Khalifeh
   

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