Kim Ghattas. Le journalisme à l’anglo-saxonne
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Nº 3090 du vendredi 1er juin 2018

Kim Ghattas. Le journalisme à l’anglo-saxonne

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    Kim Ghattas. Le journalisme à l’anglo-saxonne
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Correspondante de guerre, grand reporter, auteur, Kim Ghattas a sillonné le monde en couvrant les conflits de la région. Correspondante de la BBC au Département d’Etat américain, elle a connu trois secrétaires d’Etat.

A 13 ans, Kim Ghattas savait parfaitement qu’elle voulait devenir journaliste. «Etait-ce le résultat d’une enfance vécue pendant la guerre du Liban et d’un sentiment d’impuissance en tant qu’enfant? Je pensais peut-être aussi, naïvement, que je pourrais faire la différence, en écrivant mon histoire pour un public international. N’est-ce pas le but de chaque journaliste, que nos écrits marquent une différence?» s’interroge-t-elle.
Lorsque Kim Ghattas devient journaliste, la guerre civile au Liban est déjà terminée. «Pourtant, j’ai travaillé dans des régions difficiles, couvert le conflit en Irak, ainsi que la guerre de juillet en 2006 au Liban». Convaincue de son choix professionnel, elle se souvient, au courant de l’été 2007, alors qu’elle se trouve dans une librairie à New York, avoir été approchée par un Irlandais qui lui demande si elle est bien Kim Ghattas de la BBC. «Il m’a confié que durant la guerre de juillet 2006, il attendait tous les matins, avec sa famille, mon passage à la télé pour savoir ce qui se passait et suivre l’évolution de la situation. A ce moment-là, j’ai réalisé que j’avais fait le bon choix en devenant journaliste, et que j’avais fait une différence, même si ce n’était que pour cette seule famille».

Diplômée de l’AUB
Etudiante, la jeune femme opte pour les Sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth (AUB). Puis elle effectue un stage au Daily Star. Son premier jour de travail déterminera le cours de sa carrière. «Je suis arrivée au journal à 9 heures du matin. C’était le 18 août 1997 et ce jour-là, l’ALS (Armée du Liban-sud) a bombardé Saïda. Le reporter vedette du quotidien, Nicholas Blanford, couvrait les événements. Il ne parlait pas l’arabe et cherchait un traducteur et un chauffeur. Je lui ai proposé de l’emmener. J’avais une voiture et je parlais l’arabe. Après avoir ignoré ma proposition, il me lance: ‘Prends tes clés, on y va!’». C’est ainsi que, à peine âgée de 20 ans, Kim Ghattas fait ses premiers pas dans la profession.  
Elle commence par couvrir tous les événements du Liban-sud. Elle y rencontre de nombreux journalistes et correspondants américains qui lui demandent de devenir «fixeur» ou traductrice. «J’ai appris des plus grands en les promenant dans ma voiture du nord au sud, en passant par la Békaa». La reporter couvre ainsi le retrait israélien en 2000, le repli de l’ALS de Jezzine, entre autres. Elle collabore avec les organes de presse les plus renommés: The Washington Post, L.A. Times, National Public Radio (NPR). En 2001, elle traduit pour NBC une interview du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah.
A la fin de son stage, elle accepte de travailler à temps partiel au Daily Star, et à partir de 2000, elle devient pigiste pour un quotidien néerlandais, puis pour le Financial Times et la BBC. «J’ai couvert la Syrie, l’Irak, l’Arabie saoudite, l’Egypte, le Koweït et la Jordanie», se souvient-elle. Avec l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri en février 2005, la BBC fait appel à elle pour un travail à plein temps. Un an plus tard, elle se voit chargée de l’ouverture du bureau de la chaîne à Beyrouth.  
En 2007, au cours d’un voyage aux Etats-Unis, elle postule pour couvrir les activités du Département d’Etat américain pour le compte de la BBC. Elle obtient le poste et déménage à Washington D.C. Pendant six ans, elle assume la couverture de la politique étrangère américaine ainsi que de la présidentielle de 2016. Kim Ghattas est la seule Libanaise à occuper cette fonction.
Au cœur du système, elle assiste aux briefings du Département d’Etat et fait partie des journalistes qui accompagnent les secrétaires d’Etat dans leurs voyages. Ce qui lui permet de côtoyer de près Condoleezza Rice, Hillary Clinton et John Kerry.

«J’ai été surprise de voir que n’importe quel journaliste pouvait assister aux briefings et poser les questions qu’il souhaitait. Il arrivait que le Département d’Etat mentionne le Liban à la suite d’une question posée par un journaliste, mais cela n’avait pas l’importance qu’on y accordait au Liban».  

Ses impressions sur Condy
De ses multiples voyages avec les différents secrétaires d’Etat, Kim Ghattas livre ses impressions. «J’ai fait mon premier déplacement avec Condoleezza Rice, j’ai été étonnée de constater à quel point on pouvait être proche d’elle. Elle venait souvent à l’arrière de l’avion pour discuter avec les journalistes. J’essayais de ne pas devenir blasée et de me dire que j’étais avec des gens au pouvoir, à qui je devais poser des questions pertinentes. J’ai essayé de ne jamais oublier d’où je venais et que j’ai commencé ma vie à Beyrouth, dans un abri, sous les bombes». Interrogée sur la personnalité de Condoleezza Rice, la journaliste confie: «C’est une personne timide, réservée, douce, gentille, chaleureuse, différente de l’image qu’elle donne en public et de la politique qu'elle mène».
Quant au secrétaire d’Etat John Kerry, «il pensait que sa présence suffisait à elle seule pour changer le monde. Il était de bonne foi mais trop sûr de son pouvoir», estime-t-elle. Elle explique par exemple qu’il était convaincu que le processus de paix devait commencer par l’appui économique. «Le Département d’Etat lui a expliqué que cela avait été essayé mais sans succès. Sa réponse fut: ‘Cela a été essayé mais pas avec John Kerry’».  
C’est avec Hillary Clinton que Kim Ghattas passe le plus de temps. «C’était la plus ouverte aux avis et aux impressions des autres. Elle voulait toujours en savoir plus. Nous avons eu beaucoup de discussions sur le Moyen-Orient, notamment sur la Syrie et le Liban». La journaliste souligne que l’ancienne candidate démocrate a beaucoup évolué. «Elle est arrivée au Département d’Etat meurtrie par la campagne présidentielle qu’elle avait perdue. Elle était sur ses gardes. Au fil du temps, elle a compris que les journalistes n’étaient pas intéressés par sa personne mais par la politique étrangère. Elle s’est détendue. Il y a eu beaucoup de dîners et des apartés, elle venait à l’arrière de l’avion pour un échange avec les journalistes».
En plus de sa mission au Département d’Etat, Kim Ghattas a couvert la campagne électorale présidentielle en 2016. «Couvrir une élection aux Etats-Unis est très dur et compétitif. Les médias américains sont obsédés par la vie privée des candidats. Ceci peut être justifié quelquefois mais peut briser les gens à d’autres moments».
Contrairement à la couverture des guerres, où les journalistes s’entraident sur le terrain, l’ambiance de la campagne électorale s’avère très différente. «J’avais décidé qu’à la fin de la campagne, j’allais rentrer au Liban et écrire un livre». Alors qu’elle couvre la campagne électorale d’Hillary Clinton, la journaliste remarque que la candidate «a fait pas mal d’erreurs mais elle a surtout été mal comprise». En préparant un documentaire qui aurait dû être diffusé le lendemain de l’éventuelle victoire de Hillary Clinton, Kim Ghattas réalise en arpentant les Etats-Unis, surtout l’Arkansas où Bill Clinton a été gouverneur, la misogynie, le sexisme et le conservatisme puritain des Américains. Un constat qui lui inspire la conclusion de son documentaire: «Dans sa victoire, Hillary Clinton n’a pas seulement vaincu Donald Trump et le parti républicain mais aussi Assange, Wikileaks et la misogynie». La campagne terminée, Kim Ghattas est affiliée en avril 2017, au Wilson Center à Washington puis au Carnegie Endowment Center, qui dispose d’un bureau à Beyrouth.

Incompétence US
Dans son premier livre The Secretary, A journey with Hillary Clinton from Beirut to the heart of american power, Kim Ghattas n’aborde pas seulement l’histoire de la candidate mais partage ses impressions sur les dessous de la politique étrangère américaine et ses decision-makers. «Ce sont des êtres humains qui ne sont pas infaillibles et qui n’ont pas toutes les informations à portée de main. Ce sont des gens comme vous et moi mais qu’on imagine surhumains. J’ai vu des mines se creuser, des gens qui ne dormaient plus avec tous les événements qui se sont déroulés simultanément durant les printemps arabes». Kim Ghattas explique que les choses ne sont pas aussi simples qu’on voudrait le croire. «Lorsqu’on considère le chaos en Irak, les gens n’acceptent pas l’idée qu’il ne s’agit pas d’un plan mais tout simplement le résultat de l’incompétence américaine. Les gens pensent que les Américains ont voulu détruire l’Irak et que tout cela était planifié, alors que ce n’est pas le cas. La politique américaine ne tient compte que de ses propres intérêts». «On leur a reproché l’envoi de troupes en Irak et on leur reproche aujourd’hui de ne pas intervenir en Syrie. Ils ne peuvent pas satisfaire tout le monde». Pourtant, selon la journaliste, les Etats-Unis ont plus d’égards pour les droits de l’homme que les autres puissances. «C’est vers Washington que les dissidents chinois, russes ou égyptiens se tournent quand ils ont besoin d’aide. Mais avec Trump les choses ont changé».
Kim Ghattas prépare un second livre qui portera sur la région et l’impact de la révolution iranienne sur le monde musulman et arabe. «Je souligne la rivalité irano-saoudienne et comment, 40 ans plus tard, on a abouti à une violence communautaire entre sunnites et chiites, qu’on estime normale aujourd’hui mais qui ne l’est pas, même si le schisme existe depuis 1 400 ans».
«Je suis partie pour mieux revenir. Je suis rentrée avec l’expérience gagnée aux Etats-Unis, un pays que j’aime beaucoup et j’ai redécouvert ce que j’apprécie au Liban. Ce qui nous unit est beaucoup plus fort que tout ce qui nous sépare. Il faut surmonter cette idée que tout est meilleur à l’étranger. Ce n’est pas vrai. On est tous pareils, partout dans le monde». Avec son optimisme débordant, Kim Ghattas estime que les Libanais ne sont pas condamnés à vivre avec des ordures, des coupures de courant ou des embouteillages. «Nous pouvons certainement faire mieux. J’ai beaucoup d’espoir dans l’énergie des jeunes pour changer les choses».

En chiffres

3
Le nombre de secrétaires d’Etat américains qu’elle a connus de près.

18
Le nombre d’interviews d’Hillary Clinton par Kim Ghattas.

10
Le nombre d’années vécues aux Etats-Unis.

350 000
Le nombre de miles parcourus dans sa carrière.

Joëlle Seif

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Éditorial
Un instinct de survie

Les Libanais ont toutes les raisons du monde d’être dubitatifs face aux promesses de changement formulées par leurs dirigeants. On leur demande de croire que les responsables des maux dont souffre le pays depuis des décennies possèdent aussi le remède et, de surcroît, sont disposés à l’administrer. Si c’était vrai, la première question qui nous traverse l’esprit est celle de savoir pourquoi ont-ils tellement tardé à appliquer les solutions si celle-ci étaient déjà en leur possession! Pourquoi ont-ils attendu que la gangrène ronge les structures de l’Etat jusqu’à la moelle avant de sortir de leur chapeau le remède miracle!Le scepticisme des Libanais est légitime, surtout qu’ils sont gavés de promesses depuis des générations et savent pertinemment que les paroles sont rarement transformées en actes. Comment peut-on prendre les mêmes au Parlement et au gouvernement et faire quelque chose de différent?Le doute est justifié, d’autant qu’un changement de mentalité et de comportement est, normalement, un processus long, qui exige assiduité, patience, esprit de sacrifice et sens de la responsabilité, des qualités qui font défaut chez nombre d’hommes politiques libanais.Mais c’est sans compter sur une autre qualité cardinale mais innée, qui existe chez la plupart des figures politiques: l’instinct de survie ou de conservation.Les fondements du temple sont pourris et l’édifice risque de s’effondrer sur tous ses occupants. Ce n’est pas par conviction mais par urgence que les dirigeants promettent d’agir. La situation économique a atteint des limites dangereuses. L’Etat est au bord de la faillite, comme l’a dit le président Michel Aoun, avant que ses propos ne soient tempérés par d’autres responsables. La dette publique a atteint des sommets vertigineux, 80 milliards de dollars, soit 150% du PIB. Le déficit s’élève à près de 40% du budget, le chômage est en hausse, les investissements en baisse, l’industrie en berne, le tourisme en souffrance. La hausse des taux d’intérêt sur la livre libanaise a compromis une des plus importantes réalisations sociales: les prêts logement en livres libanaises, subventionnés par la Banque du Liban, qui permettent aux couples aux revenus moyens d’acquérir un appartement.Le navire est en perdition, les rats l’ont déjà quitté. Les capitaines, eux, veulent tenter de le sauver pour ne pas couler avec lui. L’instinct de survie est capable des miracles les plus invraisemblables, comme par exemple convaincre Gebran Bassil d’inscrire le nom de Nabih Berry sur un bulletin de vote, pousser le chef du Législatif à envisager un autre que Ali Hassan Khalil au ministère des Finances, persuader les présidents Aoun et Berry d’enterrer la hache de guerre, ou, encore, décider le Hezbollah à former une commission spéciale chargée de la lutte contre la corruption au sein des institutions de l’Etat, dirigée par le député Hassan Fadlallah.Il est permis de croire que des choses peuvent changer, car la bougeotte des dirigeants est motivée par leur salut, et non par le bien-être du citoyen.Il faut seulement espérer qu’il ne s’agira pas d’une opération d’esthétique ou d’un vulgaire replâtrage pour limiter les dégâts. Sinon, l’effondrement, retardé un peu, n’en sera que plus brutal.


 Paul Khalifeh
   

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