Économie souterraine. Une nébuleuse en expansion
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Nº 3093 du vendredi 7 septembre 2018

Économie souterraine. Une nébuleuse en expansion

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    Économie souterraine. Une nébuleuse en expansion
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Estimée par le Fonds monétaire international (FMI) à 30% du PIB au début du conflit syrien, l’économie noire s’est amplifiée à vue d’œil au cours des sept dernières années à la faveur d’une inflation du travail clandestin et d’une détérioration du climat économique général.


Trafic de captagon, de cannabis, de cocaïne et d’armes, générateurs de quartiers illégaux, croissance du marché d’escorts et de prostitution, transferts financiers hors-circuits formels, ventes de CD et de DVD piratés, contrebande de tabac et de dérivés pétroliers, activités agricoles et industrielles non déclarées, travail clandestin en masse, etc. l’économie sous-terraine au Liban ne cesse de gagner de l’ampleur depuis plusieurs années au fur et à mesure que l’espace économique formel s’atrophie et que la mauvaise gouvernance s’amplifie.  
S’il est difficile de mesurer avec exactitude le phénomène et sa croissance, selon l’aveu même des économistes et des responsables concernés, les marchés noirs, estimés avant le début du conflit syrien à 30% du produit intérieur brut (PIB) par le Fonds monétaire international (FMI), se sont également accrus à la faveur de l’afflux de plus d’un million de réfugiés et des retombées de la guerre voisine sur l’économie locale, et avoisinerait désormais la moitié du PIB, estiment les analystes.
«Les générateurs d’électricité illégaux constituent l’exemple le plus visible de l’économie informelle. Leurs revenus sont estimés entre 1,4 et 1,7 milliards de dollars par an», indique Nassib Ghobril, économiste en chef de la Byblos Bank. «Une grande partie du secteur agricole se situe également dans l’espace informel», ajoute-t-il.  
«Tous les secteurs sont pratiquement touchés par ce phénomène à l’exception des secteurs bien cadrés et organisés, comme le secteur financier, les grands hôpitaux, les universités prestigieuses. A part ces derniers, l’informel est partout», renchérit, de son côté, Alain Bifani, directeur général du ministère des Finances.
L’économie informelle est définie comme étant la partie d’une économie considérée comme illicite, selon la loi, et/ou qui n’est pas soumise aux taxes ni n’est contrôlée par les institutions étatiques ou incluse dans le calcul du PIB.
 
Transferts hors-circuits
L’écomomie informelle concerne aussi les transferts informels de fonds depuis l’étranger. Or «90% des transferts en provenance d’Afrique se font via des circuits informels, et non pas à travers les banques», souligne, sous le couvert de l’anonymat, un homme d’affaires libanais installé dans un pays africain. «L’argent est transporté dans des valises par des passeurs. C’est devenu le métier de dizaines de jeunes libanais. Ils le font tous les jours», ajoute-t-il.
Les sommes transportées varient entre 500 000 et 4 millions de dollars, selon la même source.
Si le laxisme des autorités empêche de réduire ou de mettre fin à ce phénomène, les pratiques douteuses n’aident pas non plus à le limiter. Les saisies en flagrant délit ne sont pas impossibles à contourner. «Un passeur, avec en poche deux millions de dollars, en partance du Congo démocratique a été arrêté un jour à l’aéroport de Kinshasa. Il a dû payer 300 000 dollars pour libérer la somme», raconte l’homme d’affaires.
Si les profits générés à l’étranger ne sont pas imposables au Liban – la législation locale cherchant à encourager les Libanais à entreprendre hors-frontières dans l’optique d’alimenter un modèle économique basé sur les transferts d’expatriés, estimés à plus de
7 milliards de dollars par an –, l’argent envoyé de manière informelle affecte négativement le Trésor. Les commissions perçues sur les transferts par voie bancaire ou les montants envoyés via les sociétés de transfert d’argent sont, en effet, comptabilisées dans les revenus et profits de ces compagnies, lesquels sont soumis à l’impôt. Le transit informel a donc un impact sur la profitabilité de ces sociétés ainsi que sur les recettes de l’Etat.  
 
Les causes
Mais quelles sont les causes de cette nébuleuse en expansion? Pour Nassib Ghobril, le premier facteur, d’ordre structurel, est lié aux «coûts opérationnels de plus en plus élevés ainsi qu’aux impôts également en hausse». Or «quand les compagnies opèrent de manière informelle, elles échappent, du moins, aux impôts». Selon cet économiste, le gouvernement ne fait pas assez pour «encourager les sociétés et les individus à intégrer l’économie formelle», en réduisant, par exemple, les charges et en améliorant le climat des affaires de manière générale.  
«Il s’agit de l’obstacle principal à une formalisation de l’économie et du travail» qui est dû notamment à la précarité des infrastructures et au coût élevé des prestations de base, à l’instar de l’électricité, d’Internet et de la téléphonie mobile, dont de nombreuses compagnies pâtissent. «Certains tentent d’imputer l’informalité aux réfugiés syriens, ce qui n’est pas juste. Le problème est d’abord structurel», insiste-t-il.
Autre cause fondamentale: les sociétés et les individus qui travaillent dans l’économie informelle «ne sont pas pénalisés et ne craignent donc pas la loi». «Ils opèrent impunément sans se soucier des retombées que cela peut avoir sur eux. Cela relève d’une autre faille structurelle en rapport avec le système de gouvernance et son efficacité», ajoute Nassib Ghobril.
Selon lui, la corruption ne s’est non seulement institutionnalisée, elle est désormais devenue une matrice du fonctionnement social. «C’est une société qui travaille sans payer d’impôts ou de cotisations, et sans enregistrer ou déclarer son activité auprès des autorités concernées. Cela fait partie hélas des normes et des mœurs», déplore l’économiste.
Le Liban a perdu plusieurs dizaines de rangs au cours des treize dernières années au classement mondial d’Amnesty International qui l’a placé dans son dernier rapport au 143e rang parmi 180 pays, alors qu’il occupait le 83e rang sur 158 pays en 2005.

Absence de croissance
Pour Alain Bifani, le mal se situe aussi au niveau de l’absence de croissance et de création d’emplois. «Quand une économie va très mal, qu’elle ne produit pas d’emplois, le travailleur devient à la merci de celui qui l’embauche. Or depuis la fin de la guerre, en 1990, il n’y a pas eu de réelle croissance ni de création suffisante d’emplois en raison des choix économiques stratégiques ayant transformé le Liban en pays d’intermédiation et de services, non pas de production et de productivité. Par conséquent, toutes les formes organisées de travail ont été écartées», explique-t-il.
D’après le directeur général du ministère des Finances, un autre facteur est à l’origine de l’informalité croissante: la faible culture du droit du travail, notamment parmi les employés étrangers. «Une grande partie de la main d’œuvre locale provient des pays de la région, et n’a souvent pas connu la dimension formelle du travail chez elle. Quand ces travailleurs atterrissent sur le marché libanais, ils ne demandent donc pas à être formalisés», ajoute-t-il.
Cette absence de formalisation est également liée à la rigidité du marché du travail – particulièrement marquée au Liban, selon le FMI, qui estime à 37% la pondération de cette faille dans la taille de l’économie informelle – contre 15% en Tunisie.
L’institution internationale attribue cette rigidité aux «procédures d’entrée sur le marché du travail longues et fastidieuses, aux règlements rigoureux de travail ainsi qu’aux coûts élevés de la main d’œuvre», prêtant ainsi le flanc au contournement des formalités d’un contrat de travail.
Selon le FMI, la faiblesse des institutions et de la gouvernance explique, en outre, 32% de l’économie informelle au Liban, contre 27% en Jordanie et seulement 17% au Maroc.
Un fait que ne dément pas Alain Bifani. «L’action étatique dans ce domaine est pratiquement nulle. Quant au ministère des Finances, il tente par tous les moyens de répertorier les sociétés ou les individus en situation d’informalité, ce qui aide dans une certaine mesure à réduire le phénomène, mais la lutte contre l’économie sous-terraine ne relève pas uniquement de ces compétences », explique-t-il, en allusion au ministère du Travail et d’autres institutions concernées.
 
Coût et solutions

Si les causes de l’économie souterraine sont relativement faciles à identifier, les solutions à ce phénomène rampant qui accentue la précarité de l’emploi, la pauvreté et les inégalités et représente un grand manque à gagner pour le Trésor, sont, en revanche, difficiles à appliquer.
«Nous n’avons pas d’estimation du manque à gagner pour le Trésor», avoue Alain Bifani. Les recettes de l’Etat ont atteint 11,6 milliards de dollars en 2017, selon le ministère des Finances, soit 22,6% d’un PIB de 51,5 milliards de dollars la même année, d’après le FMI. Avec une économie souterraine estimée à plus de 30% du PIB, un calcul simplifié sur la base de ces données confère ainsi, ceteris paribus, des pertes indirectes de plus de trois milliards de dollars a minima par an.
Cette situation est d’autant plus vicieuse que «le manque de revenus pour le Trésor entraine une augmentation des impôts, laquelle incite davantage les individus et les sociétés à opérer dans l’espace informel et ainsi de suite», déplore Nassib Ghobril. S’installe alors un cercle vicieux.  Pour y remédier de manière pérenne, «il faut d’abord que l’économie soit dans une dynamique de relance», estime le directeur général du ministère des Finances. «Ensuite, il faut que les filets sociaux soient repensés. Pour l’instant ce sont des organismes qui coûtent chers et ne sont pas très efficaces, ce qui constitue un poids pour les entreprises sans produire les effets escomptés sur le plan social. Enfin, il faudra travailler sur les mentalités car l’informalité est aussi et surtout une culture», conclut-il.

Philippine de Clermont-Tonnerre

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Éditorial
Diplomatie à la hussarde

Gebran Bassil a parfaitement raison de mettre en garde dans les termes les plus directs des dangers qui se cachent derrière l’«accord du siècle» proposé par Donald Trump pour en finir une fois pour toute avec le conflit israélo-arabe. Proposer n’est d’ailleurs pas le verbe adéquat. Le président américain veut imposer sa vision aux Palestiniens en usant de pressions, d’intimidations, de sanctions économiques et autres mesures coercitives, avec l’accord ou le silence complice de pays arabes.La décision de Washington de ne plus participer au financement de l’UNRWA est un nouveau jalon posé sur la voie de ce plan. Le transfert, en mai dernier, de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem en était un autre. Ces mesures viennent compléter la loi sur l’Etat-Nation juif, votée par la Knesset le 19 juillet, qui enlève la dernière feuille de vigne de la «seule démocratie du Proche-Orient», où les Arabes, chrétiens et musulmans, ne pourront plus prétendre aux mêmes droits que les juifs.Pour faire avaler ce cocktail nauséabond aux Palestiniens, Trump use d’une diplomatie à la hussarde. Il a déjà suspendu une grande partie de l’aide financière octroyée à l’Autorité palestinienne. La fin du financement de l’UNRWA était prévisible, car le plan américain enterre le droit au retour des 5 millions de réfugiés palestiniens des territoires de 1948 et de leur descendance, installés au Liban, en Jordanie, en Syrie, en Cisjordanie et à Gaza.Le ministre des Affaires étrangères s’interroge, dans un tweet émis dimanche 2 septembre, sur «ce que cache l’accord du siècle». «Transfert (de population), exode, implantation etc…?». Ses craintes sont confirmées par le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, qui a révélé, le jour même, que le plan américain consistait en une Confédération jordano-palestinienne. Cette nouvelle entité serait donc appelée à accueillir les Arabes toujours installés en Israël, afin que le caractère juif de l’Etat puisse être consacré.L’énormité de ce que propose Donald Trump n’a d’équivalent que le silence complice des dirigeants arabes. Le plan américain est purement et simplement un remodelage géographique et démographique du Proche-Orient, avec ce que cela implique comme nouvelles complications.Le Liban ne saurait être à l’abri de ce séisme annoncé. Et une fois de plus, une partie de la classe politique montre qu’elle n’est pas à la hauteur des défis qui se profilent à l’horizon. Sinon, comment expliquer l’absence de réaction face à ce qui est en train de se mettre en place? Au lieu de décréter l’état d’urgence politique pour examiner les moyens de mettre le pays à l’abri de ce qui se prépare, ils traînent les pieds dans l’affaire du retour des déplacés syriens, un autre dossier encore plus dangereux que celui des réfugiés palestiniens. En prenant leur temps dans la formation du gouvernement, ils rendent le Liban encore plus vulnérable.Face à ces comportements douteux, nous sommes en droit de nous demander si une partie de la classe politique ne voit pas dans le plan de Trump et ses implications l’occasion rêvée de modifier les rapports de force internes.


 Paul Khalifeh
   

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