Neemat Frem. Une explosion socio-économique à la rentrée
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Nº 3093 du vendredi 7 septembre 2018

Neemat Frem. Une explosion socio-économique à la rentrée

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    Neemat Frem. Une explosion socio-économique à la rentrée
    Neemat Frem prononce un sévère réquisitoire contre la classe politique et affirme que le système risque de ne peut plus redémarrer sans des décisions urgentes. Le député du Kesrouan craint...
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Neemat Frem prononce un sévère réquisitoire contre la classe politique et affirme que le système risque de ne peut plus redémarrer sans des décisions urgentes. Le député du Kesrouan craint une explosion socio-économique à la rentrée et voit dans la Conférence Cèdre une lueur d’espoir. Entretien sans gants ni fioritures.

Comme nombre d’hommes politiques libanais, Neemat Frem vient du monde de l’économie. Le caser dans la même catégorie que ces affairistes qui meublent l’espace public depuis l’indépendance, et bien avant, serait, cependant, un raccourci inopportun. De toutes les différences qui le distinguent de cette caste honnie de la majorité des Libanais, la première est qu’il est un acteur de l’économie réelle, celle qui produit des richesses, qui crée des emplois, l’industrie −par opposition à l’économie rentière, véritable frein à la croissance−, sans laquelle aucune avancée n’est envisageable.
Mais le rôle d’acteur économique, aussi important soit-il, semble un habit trop étroit pour le PDG du groupe Indevco. Pour concrétiser une vision, il faut aussi devenir décideur. Car Neemat Frem a une vision du Liban de demain, discutable, certes, mais bien structurée et parfaitement argumentée. Pour concrétiser cette vision, il doit rejoindre le cercle fermé des décideurs, ceux qui promulguent les lois et les règlementations. C’est dans cette optique qu’il s’est lancé en politique.
 
L’homme d’abord
Ses débuts en politique ne sont pas concluants. La liste qu’il soutient aux élections municipales à Jounié, en 2016, est battue. Neemat Frem n’est nullement découragé par cet échec. Candidat aux législatives de 2018, il est élu tête de liste dans sa circonscription du Kesrouan. Si, aux municipales, il était essentiellement appuyé par les forces du 14-Mars, au scrutin parlementaire, il rejoint la liste du Courant patriotique libre (CPL). D’aucuns lui reprocheraient de changer avec une aisance déconcertante le fusil d’épaule, égratignant ainsi l’image de l’homme centriste, au-dessus de la mêlée, qu’il veut donner de lui-même. Il se défend de tout opportunisme et refuse d’être étiqueté 14 ou 8-Mars. Il soutient que son cheminement est parfaitement cohérent. «J’ai une vision très claire pour le Liban et je suis prêt à collaborer avec quiconque pour la concrétiser, nous dit-il d’un ton convaincu. Mon étiquette c’est mon slogan: ‘L’homme d’abord’. Cette vision a un nom, Un meilleur Liban, qui est le titre d’un livre qui l’explique en détail. L’objectif de l’édification d’une patrie est de développer et d’améliorer la vie de l’homme.»
Pour Neemat Frem, le Liban est bien trop complexe pour être réduit à la simple équation 8 et 14-Mars. «Il y a toutes les variantes du gris, je dirais même que le Liban va au-delà du blanc et du noir, qui restent relativement faciles à gérer. Il y a, en fait, toutes les couleurs. Notre pays est aussi compliqué que cela», affirme-t-il.  
Ingénieur de formation, Neemat Frem déclare que le mot qui retient sa faveur est «cohérence», sans laquelle il ne saurait y avoir un «enchaînement logique». «C’est la cohérence qui produit l’énergie, le pouvoir de pénétration, la paix interne; sans elle, c’est le désordre», souligne-t-il. Son cheminement politique répond, selon lui, à cette exigence de cohérence, qui explique son choix de rejoindre, en tant qu’indépendant, le bloc du «Liban fort», le mieux apte à porter son projet d’Un Liban meilleur. «J’avais d’autres choix, comme celui d’arriver au Parlement tout seul, explique-t-il. Mais j’ai réfléchi au lendemain et j’ai estimé qu’il serait plus judicieux d’intégrer le plus grand bloc, qui est proche du mandat, chargé du pouvoir exécutif. Je suis là où je devrais être. Je ne prétends pas que nous pouvons concrétiser tout ce dont nous rêvons pour le Liban, mais nous y travaillons jour et nuit.»
La personnalité écrasante et quelque peu condescendante du chef du CPL, Gébran, Bassil, constitue-t-elle un frein à une collaboration efficace? «Vu que nous sommes tous les deux ingénieurs, nous avons la même manière pratique de réfléchir et d’agir, répond M. Frem. C’est un bûcheur et je pense que je peux travailler avec lui.»

Politique et économie
La décision de Neemat Frem de s’engager sur la voie de la politique intervient après une expérience quelque peu amère. Alors qu’il dirigeait l’Association des industriels du Liban (2010-2014), il avait dénoncé «la politisation de l’économie», appelant à «la libération de l’économie du joug de la politique». Ne s’agit-il pas d’un vœu pieux, lorsque l’on connaît le poids exercé par les acteurs économiques sur la décision politique nationale, et ce depuis des décennies? «Certes, ces deux mondes sont interconnectés, reconnaît-il. Cependant, par dépolitisation de l’économie, je n’entends par séparation mais faire en sorte que la politique soit au service de l’économie plutôt que l’inverse.» 
En décidant de devenir député, Neemat Frem ne voit aucune incohérence avec ses objectifs. La politique, c’est la gestion de l’espace public au service du bien-être de l’homme. Ce but ne peut être atteint sans l’amélioration de la situation socio-économique. Les deux mondes se rejoignent, donc, dans leur finalité. C’est le degré de développement de la sphère socio-économique qui servira d’indicateur pour mesurer s’il y a ou pas une bonne gouvernance au niveau politique. «C’est le test que doivent passer les politiciens pour voir s’ils ont réussi ou pas. On ne peut pas améliorer ce qu’on ne mesure pas», dit-il.
Pour Neemat Frem, l’indicateur suprême reste celui de la création d’emplois. Or ces vingt dernières années, il n’a pas été mesuré convenablement pour dégager une image claire de la situation actuelle. «Pour avoir une bonne évolution, il est nécessaire d’avoir un feed-back, dit-il. Quand on ne mesure pas, le feed-back fait défaut et nous ne savons pas ce que nous sommes en train de faire. Depuis 2010, nous mettons en garde qu’il n’est plus possible de continuer de gouverner de la sorte. Le navire coule et les responsables festoient sur le pont».

Un homme politique compétent doit être prévoyant. Il doit voir les problèmes venir et anticiper des solutions. «Nous autres, industriels, avons beaucoup souffert, se souvient M. Frem. Je me rappelle lorsqu’ils ont aboli les barrières douanières en 2000 et que l’euro est tombé à 0,84 pour un dollar. Les produits italiens et français, devenus accessibles, ont envahi le marché libanais et la moitié des usines a fermé. C’est pour cela que je me démène au sein de la Commission parlementaire de l’Economie (dont il est le président) pour éviter une répétition de ce scénario.»

Plaidoyer pour l’industrie
La situation est d’autant plus grave que les relations économiques internationales sont en pleine mutation. La mondialisation recule face à la réinstauration par les Etats-Unis des barrières douanières. «Lorsqu’un pays de la puissance de l’Amérique revient à une politique protectionniste, le Liban doit suivre la tendance, s’il ne le fait pas, il disparait de la carte économique et commerciale, plaide-t-il. La dévaluation de la monnaie en Egypte et en Turquie, et prochainement en Iran, aura un impact négatif sur notre pays. Leurs marchandises seront moins chères. On doit se protéger. On a beaucoup entendu dire que le Liban n’avait pas une vocation industrielle. Mais nous avons démenti cette théorie. Dans un pays instable comme le Liban, bâti sur des failles politiques, une grande partie de l’économie doit reposer sur l’industrie.» C’est le seul secteur capable, selon lui, d’absorber les chocs. «Si une voiture piégée explose quelque part, je ne ferme pas mon usine, dit-il. Mais l’hôtel, lui, va cesser de recevoir des clients. «Nous devons créer 30 000 emplois par an».  
Aujourd’hui, la part de l’industrie dans le PIB est de 7%. Pour Neemat Frem, elle devrait être de 20% (25% en 1974). «Je ne suis pas contre le secteur bancaire, qui est la vocation régionale du Liban, précise-t-il. Mais nous ne devons pas être mis devant un choix, soit l’un soit l’autre. Nous avons besoin des deux».

Défenseur de Salamé
Bien que fervent partisan de l’économie réelle, le député du Kesrouan se pose en défenseur du gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, dont les options monétaires et financières serviraient plus l’économie rentière, selon certains experts. «C’est le professionnalisme dont a fait preuve la BDL et son gouverneur qui nous a permis de rester debout ces 20 dernières années, soutient M. Frem. Riad Salamé achetait du temps pour la classe politique. Il éloignait les mauvaises perspectives à chaque fois qu’elles se rapprochaient. C’est ce qu’on appelle en anglais «kicking the can». Les dirigeants devaient, eux, relancé la croissance. La dette publique croît de 6 ou 7% par an, nous devons donc avoir une croissance économique dans ce même ordre, sinon le service de la dette va augmenter. Or, cette croissance s’élève a seulement 1%. C’est un cercle vicieux. De plus, les prêts subventionnés accordés à l’industrie, ces 15 dernières années, par la BDL, ont permis de développer ce secteur, d’acquérir des machines modernes et, par conséquent, de créer des emplois.»
La réforme de l’Etat. Parmi les obstacles au développement figurent la taille et le manque de productivité de l’administration publique, qui impactent négativement sur le rendement du secteur privé, affirme M. Frem. L’Etat emploie 200 000 à 250 000 personnes, un nombre élevé qui grève le budget. Le député du Kesrouan rejette l’argument selon lequel l’Etat, étant le plus gros employeur du pays, joue le rôle de stabilisateur social. Il s’agit, selon lui, d’un «chômage maquillé» car la productivité de l’administration est très faible, même si certains secteurs sont assez performants. «Cette productivité devrait être multipliée par dix, martèle-t-il. La productivité est un concept qui doit être introduit dans chaque ministère et au sein de chaque département. Le Parlement doit être le catalyseur en légiférant dans ce sens. Par exemple, le projet de loi sur la signature électronique traîne depuis 2002 et c’est une étape essentielle pour étendre et développer le e-gouvernement. Le manque de productivité encourage la corruption à tous les niveaux, c’est une évidence. Il faut briser ce cercle vicieux. Ici, dans les colonnes de Magazine, je déclare la guerre contre le manque de productivité dans la gouvernance, dans le processus de décision pour le développement de l’infrastructure et dans l’administration publique.»
La situation est d’autant plus urgente que des projections et des simulations effectuées par M. Frem dès 2010 brossaient un tableau pas très rassurants: «Déjà, à l’époque, nous n’avions pas le luxe de ne rien faire. Nous aurions dû accomplir beaucoup de choses mais cela n’a pas été fait. Selon mes projections, l’explosion socio-économique devait avoir lieu en 2017. Mais la baisse du prix du pétrole, que je n’avais pas prévue et qui nous permet d’économiser au moins deux milliards de dollars par an, nous a fait gagner un an. Je pense qu’à la rentrée scolaire, le pays sera confronté à un très grave problème. Je m’attends à une explosion socio-économique. Et ce ne sera pas une surprise car nous récoltons ce que nous avons semé. Je suis convaincu que le système ne pourra pas redémarrer si nous ne prenons pas des décisions très rapides.»
Mais tout n’est pas perdu. M. Frem voit dans Cedre I une lueur d’espoir. Cette conférence a proposé une vision basée essentiellement sur des réformes structurelles et «c’est ce dont le Liban a besoin», et sur un plan d’urgence pour l’infrastructure. «L’infrastructure n’est pas un détail, c’est le moteur de l’économie, c’est un effet multiplicateur», fait-il remarquer.
Encore faut-il que la classe politique ne rate pas cette occasion, comme elle en a laissé échapper tant d’autres ces dernières années.


Il a dit aussi
● L’intérêt du Liban est de coopérer avec tous, y compris la Syrie, la Russie et l’Iran, pour assurer le retour des réfugiés syriens. Cette question est primordiale pour l’avenir du Liban. Un mauvais sorcier pourrait être tenté de les instrumentaliser politiquement. C’est une bombe à retardement.
● Je doute qu’un gouvernement de technocrates soit une solution. Je pense que chaque parti politique doit nommer des personnes compétentes aux portefeuilles adéquats.
● Je n’approuve pas la légalisation de la culture du haschisch car au Liban il n’y a pas de surveillance. Cela pourrait encourager la consommation de la drogue chez les jeunes.  

Paul Khalifeh
Photos Milad Ayoub - DR
 

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Éditorial
Diplomatie à la hussarde

Gebran Bassil a parfaitement raison de mettre en garde dans les termes les plus directs des dangers qui se cachent derrière l’«accord du siècle» proposé par Donald Trump pour en finir une fois pour toute avec le conflit israélo-arabe. Proposer n’est d’ailleurs pas le verbe adéquat. Le président américain veut imposer sa vision aux Palestiniens en usant de pressions, d’intimidations, de sanctions économiques et autres mesures coercitives, avec l’accord ou le silence complice de pays arabes.La décision de Washington de ne plus participer au financement de l’UNRWA est un nouveau jalon posé sur la voie de ce plan. Le transfert, en mai dernier, de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem en était un autre. Ces mesures viennent compléter la loi sur l’Etat-Nation juif, votée par la Knesset le 19 juillet, qui enlève la dernière feuille de vigne de la «seule démocratie du Proche-Orient», où les Arabes, chrétiens et musulmans, ne pourront plus prétendre aux mêmes droits que les juifs.Pour faire avaler ce cocktail nauséabond aux Palestiniens, Trump use d’une diplomatie à la hussarde. Il a déjà suspendu une grande partie de l’aide financière octroyée à l’Autorité palestinienne. La fin du financement de l’UNRWA était prévisible, car le plan américain enterre le droit au retour des 5 millions de réfugiés palestiniens des territoires de 1948 et de leur descendance, installés au Liban, en Jordanie, en Syrie, en Cisjordanie et à Gaza.Le ministre des Affaires étrangères s’interroge, dans un tweet émis dimanche 2 septembre, sur «ce que cache l’accord du siècle». «Transfert (de population), exode, implantation etc…?». Ses craintes sont confirmées par le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, qui a révélé, le jour même, que le plan américain consistait en une Confédération jordano-palestinienne. Cette nouvelle entité serait donc appelée à accueillir les Arabes toujours installés en Israël, afin que le caractère juif de l’Etat puisse être consacré.L’énormité de ce que propose Donald Trump n’a d’équivalent que le silence complice des dirigeants arabes. Le plan américain est purement et simplement un remodelage géographique et démographique du Proche-Orient, avec ce que cela implique comme nouvelles complications.Le Liban ne saurait être à l’abri de ce séisme annoncé. Et une fois de plus, une partie de la classe politique montre qu’elle n’est pas à la hauteur des défis qui se profilent à l’horizon. Sinon, comment expliquer l’absence de réaction face à ce qui est en train de se mettre en place? Au lieu de décréter l’état d’urgence politique pour examiner les moyens de mettre le pays à l’abri de ce qui se prépare, ils traînent les pieds dans l’affaire du retour des déplacés syriens, un autre dossier encore plus dangereux que celui des réfugiés palestiniens. En prenant leur temps dans la formation du gouvernement, ils rendent le Liban encore plus vulnérable.Face à ces comportements douteux, nous sommes en droit de nous demander si une partie de la classe politique ne voit pas dans le plan de Trump et ses implications l’occasion rêvée de modifier les rapports de force internes.


 Paul Khalifeh
   

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