CEDRE. Le Liban a-t-il raté sa dernière chance?
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Nº 3095 du vendredi 2 novembre 2018

CEDRE. Le Liban a-t-il raté sa dernière chance?

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    CEDRE. Le Liban a-t-il raté sa dernière chance?
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Sept mois se sont écoulés depuis la tenue de la conférence CEDRE sans que rien ne bouge dans le pays. Une brève visite de suivi de Pierre Duquesne, ambassadeur délégué interministériel à la Méditerranée, mission que s’était assignée la France, initiatrice de la conférence, a paru nécessaire pour rappeler aux dirigeants libanais qu’il ne fallait pas rater la dernière occasion de bénéficier des aides internationales pour sortir le pays de la crise économique. Est-ce déjà trop tard?
 


La visite de Pierre Duquesne à Beyrouth était d’autant plus nécessaire que le président français Emmanuel Macron entend perpétuer la tradition de la politique traditionnelle de France, celle d’un réel soutien et de relations privilégiées avec le Liban. Il l’a d’ailleurs réaffirmé lors de sa rencontre avec le président Michel Aoun à Erevan, le 12 octobre. A cette occasion, il a encouragé indirectement son homologue libanais à faire le nécessaire pour que le gouvernement libanais voie rapidement le jour, afin que les engagements pris à la conférence CEDRE puissent commencer à être concrétisés.
Car si la France est fermement décidée à rester engagée auprès du Liban quelle que soit l’évolution de la situation, les autres bailleurs de fonds ne seraient pas forcément dans les mêmes dispositions. Il y aurait de véritables craintes que les participants à cette conférrence soient séduits par d’autres pays, foyers de difficultés économiques, ayant autant besoin d’aides que le Liban et qui seraient prêts dans l’immédiat à les accueillir. Ajoutons à cela que leurs engagements seraient relégués aux calendes grecques car ils pourraient être compromis, entretemps, par des crises régionales et internationales, ainsi qu’à l’interne dans certains pays européens. Il y aurait donc un réel danger que le Liban soit privé de ses fonds s’il ne met pas les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu.
Les mois qui ont précédé la tenue de CEDRE n’avaient pas été une sinécure pour la France, qui a déployé des efforts soutenus pendant la phase préparatoire afin de convaincre les pays amis à participer à la conférence au titre de bailleurs de fonds. L’ambassadeur délégué Pierre Duquesne avait dû faire face à des réserves exprimées par les entités sondées sur le pouvoir au Liban et sa gestion de la chose publique. Des entités ont justifié leur réticence par le fait que le Liban est un pays «irréformable» compte tenu de leurs expériences passées lors des conférences Paris I, Paris II et Paris III. D’autres acteurs ont évoqué le caractère confessionnel du système politique, tandis que certains interlocuteurs n’approuvaient pas la tenue de CEDRE avant les élections législatives libanaises de peur que les résultats de la conférence ne soient désavoués par les prochains élus.

L’équilibre subtil
Toutefois, la nuance sur laquelle la France a joué pour obtenir gain de cause et convaincre ses partenaires internationaux à participer à l’aide au Liban, est que CEDRE, acronyme de la Conférence économique et de développement par les réformes et les entreprises, reflète une équation à trois piliers, projets, financements et réformes, représentant un équilibre subtil. Il s’agit de l’équilibre entre les projets à exécuter, leurs financements et les réformes qu’ils induisent.
Les circonstances aujourd’hui ne sont pas les mêmes que celles qui avaient prévalu lors des rassemblements des amis du Liban dans le cadre de Paris I, Pari II et Paris III. A ces différentes époques, des circonstances exceptionnelles géopolitiques avaient poussé les bailleurs de fonds à accorder au Liban des dons et prêts bonifiés comme, à titre indicatif à la conférence Paris III, en 2007, tenue au lendemain de l’agression israélienne contre le Liban en 2006, qui a détruit une partie importante de son infrastructure. A présent, la donne a changé et le pays du cèdre n’a pas d’excuses pour ne pas mettre en œuvre des réformes radicales. Le creusement du budget d’année en année a commencé bien avant l’arrivée des réfugiés syriens au Liban. Les études sur les réformes à mettre en place sont nombreuses et suffisantes. Ce qui amène à dire clairement que le pouvoir issu des dernières élections législatives devrait bien commencer quelque part, en initiant un processus dynamique d’actions.   
CEDRE n’est pas une convention internationale ni un traité, mais un accord de confiance entre le Liban et la communauté internationale. Par conséquent, il ne peut jamais être déclaré mort. Encore faut-il souligner que les conjonctures dans le cadre desquelles sont conclues des engagements d’ordre international ne sont jamais les mêmes.

Duquesne relève le défi
La présence de l’ambassadeur interministériel français à Beyrouth prouve qu’il a fait le pari de la possibilité d’opérer des réformes au Liban. Citant des sources proches du diplomate français, M. Duquesne aurait entendu le même son de cloche de la part de toutes les parties rencontrées au pays du cèdre. Elles auraient exprimé leur volonté et leur disposition à mener des réformes structurelles dans le pays. Dans la foulée, on citera l’amélioration de la collecte des taxes fiscales, la transparence fiscale via l’approbation par le Liban de la convention d’échange automatique des données fiscales, la prise en charge de l’Inspection centrale et de la Fonction publique sur recommandation de la Commission parlementaire de l’Administration et de la Justice d’un recensement des emplois déguisés au sein du secteur public. Par ailleurs, dans un conseil amical, M. Duquesne aurait plaidé auprès du chef du Législatif, Nabih Berry, de voter une seule loi de financement englobant tous les projets prêts à être exécutés dans l’objectif de gagner du temps. Il aurait insisté sur la nécessité d’avoir un bras opérationnel pour légiférer, à savoir le Parlement, et un autre bras opérationnel pour exécuter, à savoir un gouvernement.
Sur un autre plan, des observateurs qui suivent le dossier ont souligné que le rapport de McKinsey ne contredit en rien la conférence CEDRE. La conférence de Paris est un exercice national libano-libanais, alors que McKinsey représente une réflexion stratégique à caractère économique étalée sur une vingtaine d’années, les deux exercices ayant pour plateforme commune des projets de réformes dans les secteurs de l’énergie, de l’eau, du transport et de la gestion des déchets. Dans ce même esprit, M. Duquesne se serait félicité du fait que CEDRE a été porté dans le débat public et toutes les parties s’en revendiquent. Cetains officiels l’auraient entendu dire que le Liban n’est pas dans la catastrophe et dans la crise, il est plutôt dans le déconfort et l’urgence, et qu’il fallait déjà bâtir sur ce qui a été accompli de bien à ce jour, faisant allusion à la loi sur l’énergie votée en 2002.         
Des sources proches du dossier ont rapporté que les agents du secteur privé rencontrés lors de la brève visite de M. Duquesne à Beyrouth n’ont pas semblé intéressés par une participation au grand chantier de la réhabilitation des infrastructures dans le pays, pilier d’une croissance économique potentielle. L’ambiance générale dans le pays n’inspire pas confiance vu que le Liban est sujet à des secousses politiques et sécuritaires intermittentes. Ce qui aurait amené le délégué du président français Emmanuel Macron à préconiser le pourvoi des postes vacants au sein des autorités de régulation des secteurs économiques ainsi qu’au sein du Haut conseil de la privatisation.  

CEDRE n’est pas un luxe
«Le Liban a un besoin réel, nécessaire et pressant des fonds de CEDRE. Ce n’est pas un luxe», souligne à Magazine Samir Hammoud, président de la Commission de contrôle des banques au Liban (CCDL), ajoutant que «les propos du gouverneur de la BDL relatifs à un ratio de liquidités élevés des banques est vrai. Néanmoins, le coût d’emprunt de ces liquidités est élevé. Le Liban n’est pas en mesure de s’endetter à de tels taux.» Il a insisté sur l’impossibilité de baisser les taux débiteurs à moyen terme au Liban, vu que ces taux sont à des niveaux record dans la région, avoisinant 30% en Turquie et 20% en Egypte. Le Liban a besoin de relever ses taux pour continuer à attirer des transferts de fonds vers ses banques, assurant ainsi leur capacité à financer les besoins des secteurs public et privé. «La réhabilitation et la reconstruction des infrastructures du Liban, non entretenues depuis des décennies, nécessite un financement à long terme et à des taux d’intérêts bonifiés, c’est-à-dire le type de prêts et d’avances que propose CEDRE», dit-il. Il ajoute par ailleurs que le secteur bancaire libanais ne peut fournir des prêts à long terme puisque la durée moyenne de ses dépôts bloqués n’excède pas 100 jours, ce qui crée une inadéquation entre les échéances des différents postes des bilans des établissements de crédit. Le président de la CCBL insiste sur le fait que «les amis bailleurs de fonds honorent leurs engagements dans la mesure où le Liban conserve des avantages compétitifs et non seulement parce qu’il a besoin de financement». Ce qui l’amène à réclamer la formation d’un gouvernement d’union nationale et le renforcement d’une ambiance de stabilité afin de pouvoir entamer des réformes sérieuses pour l’obtention d’avances de la part des participants à CEDRE. Samir Hammoud est catégorique: «Pas d’entente nationale, pas de réformes, pas de fonds». Il est clair pour le haut cadre de la BDL que l’entente nationale est le prélude à des réformes structurelles et sectorielles. Le cas échéant, le Liban ne ferait que s’enfoncer davantage dans l’endettement, d’autant que CEDRE ne prévoit pas des dons mais seulement des prêts. Et les bailleurs de fonds ne seraient que complices dans l’acheminement du Liban vers la faillite inéluctable. Théoriquement, pour qu’un pays puisse s’endetter davantage, il faut que le volume de son économie s’accroisse. Au Liban, le volume de la dette équivaut à celui du PIB. En deux mots, Samir Hammoud recommande à l’establishment politique débité de s’endetter et de dépenser sans une stabilité dans le pays. Le cas échéant, le pouvoir serait en train de dépenser les fonds qu’il emprunte. Une situation qui mène droit au gouffre.
Pour le pdg du groupe Blom Bank, Saad Azhari, le Liban bénéficie de tous les fondamentaux qui lui permettent  d’être un pays florissant sur le plan économique mais il existe une mauvaise gestion de la chose publique.  Les fonds que CEDRE est en passe de consentir au Liban sous certaines conditions dynamiserait l’activité économique dans le pays et lui donnerait un nouvel élan. «Nous ne réclamons pas une administration publique exemplaire mais plus efficiente», dit-il à Magazine, ajoutant qu’il n’est pas pessimiste pour l’avenir d’autant que le nouveau Parlement semble plus sérieux en dévoilant des chiffres plus clairs sur l’état de l’économie et des finances publiques. «Le Liban fort de certaines réformes telles une meilleure collecte des taxes et des impôts – sans avoir recours à de nouvelles impositions- peut facilement et rapidement améliorer ses indicateurs économiques à la lumière aussi des ressources pétrolières à venir avec des chiffres qui avoisinent les 300 milliards de dollars», conclut-il.
 
CEDRE: 11,5 milliards $
La communauté internationale s’est engagée à fournir au Liban un financement de 11,5 milliards $ dans le cadre de CEDRE. Les 51 participants à cette conférence réunie à Paris ont validé le plan d’investissement proposé par le Liban, plus connu sous le nom de Capital Investment Plan (CIP).
Celui-ci a été divisé en trois phases:
● La phase I s’étale sur une durée de 4 à 5 ans alors que les crédits qui lui seraient alloués représenteraient 10,5 milliards $.
● La phase II s’étend sur une période de 4 à 5 ans tandis que les fonds qui lui seraient consacrés seraient de 7 milliards $.
● La phase III serait consacrée aux projets considérés comme ayant besoin d’études et d’examens plus approfondis.
La Banque mondiale (BM) a agréé ce plan d’investissement et a jugé que tous les projets présentés sont vitaux et modifieraient les niveaux des services publics dans le pays.
Les projets à exécuter portent sur l’eau (3 milliards$); le traitement des eaux usées (2,5 milliards$), et celui des déchets solides (1,5 milliard$); sur le transport (5,5 milliard$). Celui-ci inclut les ports, les aéroports, les voies ferrées ainsi que toutes les artères reliant les grands axes routiers; l’Electricité du Liban, les générateurs électriques et la distribution (3,5 milliards $), un projet sur une des composantes des télécoms (700 millions $), dont le financement devrait être trouvé, l’infrastructure pour le tourisme et l’industrie (350 millions $).

Liliane Mokbel

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Éditorial
Le réflexe de Samson

La guerre menée par les Etats-Unis et ses alliés contre le Hezbollah est entrée dans une nouvelle phase. C’est l’impression qu’ont eue des diplomates européens et des hommes politiques libanais après avoir rencontré des responsables américains ces dernières semaines. Washington durcit progressivement les sanctions contre le Hezbollah dans le but de «l’affamer». Le président Donald Trump a signé, jeudi 25 octobre, un projet de loi élargissant la liste des personnes pouvant être sanctionnées pour avoir fait affaire avec le parti chiite. «Nous allons cibler, déstabiliser et démanteler leurs réseaux opérationnels et financiers, qui étaient nombreux, et qui le sont beaucoup moins maintenant», a-t-il déclaré. Quelques jours plus tôt, le secrétaire américain à la Justice, Jeff Sessions, avait désigné le Hezbollah comme étant une «organisation transnationale criminelle contre laquelle les Etats-Unis vont mener des enquêtes approfondies et engager des poursuites». «Une équipe spéciale de procureurs expérimentés dans le domaine de la lutte contre le trafic de drogue, le terrorisme, le crime organisé et le blanchiment d’argent va enquêter sur des individus et réseaux soutenant le Hezbollah», a affirmé Jeff Sessions. Le durcissement des sanctions américaines n’est pas une surprise. Dans une interview publiée par le quotidien israélien The Jerusalem Post à la mi-août, un ancien chef du Mossad, Tamir Pardo, avait reconnu qu’il n’était plus possible de vaincre militairement le Hezbollah mais qu’il fallait imposer des sanctions au Liban pour en venir à bout. Cette nouvelle stratégie mise au point entre Washington et ses proches alliés n’a pas échappé au commandement du parti, qui les prend très au sérieux. «Le Hezbollah fait l’objet de pressions, a déclaré Sayyed Hassan Nasrallah dans un de ses discours de Achoura. C’est plutôt une menace psychologique qu’une véritable menace. Ceux qui conspirent contre notre région, comme Israël, les Etats-Unis et leurs alliés, ne reconnaîtront pas notre victoire. Ils ont échoué dans la guerre militaire contre nous, alors ils essaient de nous frapper de l’intérieur».   Le Hezbollah pense que le véritable objectif des mesures américaines est de l’isoler sur le plan interne en le coupant de sa base populaire et de ses soutiens au sein des autres communautés. C’est ce qui expliquerait le fait que les sanctions pourraient être progressivement élargies pour englober des noms et des entités qui ne sont pas forcément liés au parti mais qui appartiennent à des alliés de différentes communautés. Des sources informées affirment, qu’à terme, entre 300 et 1 000 noms seraient inscrits sur les listes américaines. Si elle est prise, une telle mesure risquerait d’avoir de sérieuses répercussions sur l’économie. C’est cela qui a inquiété les diplomates européens et les hommes politiques libanais, qui ont senti que Washington ne se souciait plus de la stabilité du Liban et avait développé un réflexe de Samson, qui a détruit le temple sur sa tête et sur celles de ses ennemis philistins. Le Hezbollah ne reste pas les bras croisés face à ce changement de tactique. Il a lui aussi entamé une nouvelle étape de son parcours politique. La première étape, en 1992, a été son entrée sur la scène politique libanaise avec sa participation aux élections législatives. La deuxième, en 2005, a marqué sa participation au pouvoir exécutif, avec, pour la première fois, des ministres nommés au gouvernement. En 2018, le Hezbollah entame la troisième étape: la conquête de l’administration publique.


 Paul Khalifeh
   

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