Le rapport McKinsey. 160 recommandations pour sortir le Liban du désastre
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Nº 3098 du vendredi 1er février 2019

Le rapport McKinsey. 160 recommandations pour sortir le Liban du désastre

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    Le rapport McKinsey. 160 recommandations pour sortir le Liban du désastre
    La récente publication du rapport McKinsey par le ministère de l’Economie dresse un tableau sombre de l’économie libanaise tout en mettant en exergue l’immense potentiel du pays.   Le potentiel économique du...
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La récente publication du rapport McKinsey par le ministère de l’Economie dresse un tableau sombre de l’économie libanaise tout en mettant en exergue l’immense potentiel du pays.
 

Le potentiel économique du Liban souligné dans le rapport McKinsey restera inexploité en l’absence d’un effort politique sérieux visant à donner la priorité à la gouvernance publique, ce qui semble improbable en raison de la lutte pour le pouvoir opposant les diverses factions politiques et compte tenu de la vacance gouvernementale. Et aucune solution à court terme ne semble se dessiner en ce début d’année, les discours incendiaires entre les différents courants politiques ne faisant que se multiplier.
La formation du cabinet est néanmoins nécessaire et impérative, car le prochain gouvernement sera chargé d’appliquer les nombreuses réformes prévues par le rapport élaboré par le cabinet de stratégie mondiale McKinsey et présenté lors de la conférence  CEDRE, en avril 2018. Le but de la conférence visait à restructurer l’économie libanaise en réduisant le niveau alarmant de la dette publique – s’élevant actuellement à 150% du PIB – et qui devrait, selon les prévisions du Fonds monétaire international, atteindre 180% dans les cinq prochaines années.
Maintenant plus que jamais, le Liban a un besoin urgent de 11 milliards de dollars alloués lors de CEDRE. D’autant plus que des informations ont circulé faisant état de la volonté de la Banque mondiale (de loin le plus grand bailleur de fonds lors de la conférence) de réaffecter une partie des fonds si le gouvernement libanais n’est pas en mesure d’être formé.
La conclusion du rapport tombe tel un couperet reflétant l’état désastreux d’une économie et d’un gouvernement libanais gravement absents, ce dernier n’ayant jamais vraiment développé un programme économique solide.

Déclin des indicateurs
La recommandation la plus importante des 1 274 pages du rapport est, à mon avis, de tenir le gouvernement responsable de la mise en œuvre de diverses mesures et initiatives engagées, par le biais d’un mécanisme lié à des indicateurs clés de performance. Cela est particulièrement pertinent, compte tenu de la nécessité de responsabiliser les fonctionnaires et le secteur public», déclare Nassib Ghobril, économiste en chef de la banque Byblos.
Cela est en effet nécessaire au vu des indicateurs catastrophiques qui enregistrent un déclin marqué dans tous les secteurs économiques. Ainsi, la croissance du PIB au cours de la phase 2006-2010 a été de 9,2%, contre 1,3% en moyenne par rapport à la période 2010-2017. Au cours des mêmes années, le classement du Liban dans la facilité de faire des affaires (Ease to do business) est passé de 103 à 133. La croissance des entrées de fonds de la balance des paiements a été de 40% pour la période 2005-2010 contre 3% pour celle de 2010-2015.
Au cours des 40 dernières années, la croissance du PIB par habitant a été en moyenne de 30% au Liban contre 120% dans le monde. Seulement 5% du budget de l’État est consacré aux dépenses pour développer et moderniser l’infrastructure, alors que plus des deux tiers sont destinés aux salaires et au financement de la dette.
Le secteur de l’électricité est l’un des plus mauvais au monde. L’infrastructure électrique n’est pas la seule à laisser à désirer. En effet, les Libanais passent 50% plus de temps que nécessaire sur des routes encombrées, dont 15% seulement sont en bon état.
«Le coût de renoncement (opportunity cost) entre 2011 et 2018 est de plus de 30 milliards de dollars, la croissance en 2018 est de 0,4%», signale M. Ghobril.
Le rapport McKinsey a aussi mis en évidence les lacunes du système éducatif du pays, le jugeant de mauvaise qualité et en recul. Il indique aussi que de nombreuses compétences ne sont pas enseignées aux étudiants pour répondre aux besoins de la main-d’œuvre locale, en partie parce que le programme n’a pas été revu depuis 1997. Les consultants soulignent que c’était principalement le cas pour les écoles et universités du secteur public et non pour le secteur privé. En effet, les universités du privé sont en mesure de dispenser une éducation compétitive de haute qualité, à laquelle ont accès uniquement les classes sociales élevées.

La santé coûte cher
Les dépenses de soins de santé sont comparables à certains pays de la région, mais la part des dépenses personnelles et pharmaceutiques des individus est beaucoup plus élevée. Une grande partie de la population, à savoir 40%, n’est pas assurée. Le manque de spécialisation des hôpitaux limite également les avantages des économies d’échelle.
Dans le secteur du tourisme, les faibles taux d’occupation dans les hôtels découragent les investissements du secteur privé. Les infrastructures d’accueil destinées aux segments haut de gamme et de luxe (en particulier à l’extérieur de Beyrouth) sont limitées, de même que la connectivité des vols. Par ailleurs, les tarifs aériens sur les marchés européens sont très élevés. En outre, le tourisme libanais dépend en grande partie des pays du Golfe, ce qui affecte négativement le secteur, qui a été significativement touché par la détérioration des relations entre le Liban et ses voisins arabes.
En ce qui concerne la diaspora, le Liban n’a pas non plus réussi à mettre en place une politique d’émigration et un système de suivi appropriés, alors que les relations avec les deuxième et troisième générations des expatriés se sont affaiblies avec le temps. Malgré tout, la diaspora continue d’assurer d’importants transferts de fonds vers le Liban, avec près de 6,9 milliards de dollars par an, indique le rapport. Ces fonds ne sont cependant pas destinés aux industries productives car ils financent principalement le déficit budgétaire, les dépositaires étant attirés par les intérêts élevés offerts par les banques, qui financent à leur tour la dette publique.  

Internet et télécoms défaillants
Dans le numérique, malgré la fort potentiel libanais, l’accès aux talents est le principal obstacle à la croissance du secteur (en raison de l’émigration). De plus, les entrepreneurs régionaux considèrent le Liban comme la première source de talents en matière de création et de marketing, mais le jugent à la traîne pour les compétences techniques essentielles. Le Liban souffre également de l’absence d’une réglementation et d’un système juridique inadéquat. L’infrastructure physique et virtuelle est défaillante avec des débits très bas, soit 5 Mbps, et des coûts de connectivité mobile élevés, laissant le Liban au 127ème rang mondial.
Le secteur des télécommunications est également très en retard par rapport aux moyennes régionales. Les prix des services voix et données mobiles restent prohibitifs, en particulier par rapport aux normes régionales puisqu’ils sont au Liban environ trois fois plus élevés que ceux de ses homologues régionaux tels que le Maroc et l’Égypte, avec une qualité de réseau fixe faible. En outre, la vitesse moyenne de la bande passante est inférieure à 6 Mbps, ce qui place le Liban au 130ème rang des 133 pays du monde, derrière le Pakistan, l’Irak et la Syrie.
Le secteur financier doit également être réorganisé, en raison du manque de participation des services financiers non bancaires et de la domination des services financiers fournis par les banques, qui représentent 95% des actifs. Les marchés des capitaux sont sous-développés et les investissements étrangers sont limités.
Dans le secteur de la vente au détail, les inefficacités au niveau de la chaîne d’approvisionnement sont principalement dues à la congestion et à la médiocrité des infrastructures de transport, ainsi qu’aux lenteurs et aux coûts associés à l’importation de marchandises. En effet, il faut 13 jours en moyenne pour sortir de la marchandise du port de Beyrouth ce qui ralentit l’importation. De plus, le Parlement n’a toujours pas adopté les lois susceptibles d’améliorer le secteur: à titre d’exemple, la proposition de modernisation du code de commerce est bloquée à la Chambre depuis plus de cinq ans et il n’existe toujours pas de loi sur le commerce électronique.

La crise de l’immobilier
Le secteur immobilier est également en crise. Le Liban dispose d’un stock d’appartements vacants d’une valeur d’environ 9 milliards de dollars, principalement dans le secteur du luxe. Ce dernier est confronté à des prix prohibitifs et à un manque de planification urbaine. La valeur moyenne des transactions de vente de biens immobiliers a plus que doublé en 10 ans, passant de 48 000 dollars en 2007 à 103 000 dollars en 2017, ce qui donne un ratio du prix des logements de 25 (par rapport au revenu moyen des ménages), le plus élevé par rapport aux pays de référence. Au cœur de cette problématique? La corruption qui, selon le rapport, aurait augmenté de 26 points depuis 2012, le Liban passant à la 146ème place sur 180 pays.

Quelles priorités?
Afin de remédier à cette situation désastreuse, le rapport définit plusieurs priorités allant de l’amélioration de l’environnement des entreprises à la réduction des coûts d’exploitation, à la lutte contre la corruption dans le secteur public, pour éventuellement accroître la compétitivité du Liban. Le cabinet de conseil estime également que le Liban devrait développer des secteurs productifs à valeur ajoutée, réduisant ainsi le déficit public et la volatilité causée par des facteurs exogènes. Une autre priorité consisterait à assurer la santé du secteur public grâce à une discipline budgétaire stricte, impliquant une collecte améliorée des impôts ainsi que des dépenses rationnelles, dans le but de contrôler la dette publique.
Le Liban devrait donc se concentrer sur les segments économiques à haute valeur ajoutée estime McKinsey. «Si 25% de ces initiatives sont mises en œuvre, cela sera perçu de manière positive par les marchés. Si 50% finissent par être pleinement mises en œuvre, nous observerons rapidement des changements tangibles», déclare Nassib Ghobril.
Dans le secteur agricole, le Liban devrait s’employer à libérer le potentiel d’exportation régional des agriculteurs commerciaux en assurant la transition vers des cultures à valeur ajoutée et en améliorant les normes de qualité et la productivité des petits exploitants dans les cultures existantes grâce à la technologie et à l’adoption de méthodes modernes. Une des recommandations du rapport serait de positionner le Liban sur le marché du cannabis médicinal dans le but de produire des médicaments à haute valeur ajoutée axés sur l’export et étayés par le cadre réglementaire correspondant.
La même politique serait applicable au secteur industriel. Le rapport recommande au gouvernement libanais de se concentrer sur des sous-secteurs tels que la transformation des aliments, les produits de consommation comme les parfums et les cosmétiques, les produits pharmaceutiques, la construction préfabriquée et le secteur de l’ameublement, ce dernier devant s’orienter principalement vers les marchés syriens et irakiens.
Dans le domaine du tourisme, le Liban devrait se concentrer sur le tourisme de loisirs, le tourisme de ville, la plage, la culture et l’écotourisme de luxe. Les autres marchés de niche qui devraient être explorés, selon le rapport, est le tourisme d’affaires pour les voyageurs des pays du Golfe ainsi que le tourisme médical.

La banque numérique
Dans le secteur financier, le Liban devrait développer la banque numérique en tant que modèle de prestation alternatif pour étendre la portée du secteur et améliorer son efficacité. Le pays devrait également se positionner en tant que plateforme de gestion des investissements offshores, ciblant les particuliers fortunés.
«Le rapport comprend 160 recommandations allant de pratique et réalisable au très abstrait et irréaliste. Par exemple, les initiatives liées au secteur du tourisme semblent être les plus pratiques et réalisables, alors que d’autres, telles que «la refonte du secteur de l’éducation», sont au mieux discutables», explique M. Ghobril.
Le rapport semble déjà avoir déclenché la polémique. Dans une interview accordée au Daily Star, le ministre de l’Economie par intérim, Raëd Khoury, a critiqué un article publié par al-Akhbar, qui souligne que McKinsey propose la hausse de la TVA et la réduction des salaires. Le ministère a estimé le contenu de l’article comme une «attaque politique sans fondement», ajoutant que «le gouvernement n’avait pas de politique économique. Le simple fait que nous en ayons maintenant est un exploit», a-t-il déclaré.
Cette énième controverse démontre, une fois de plus, que sans volonté politique et un État fort, la transformation économique du Liban restera un simple mirage. C’est regrettable, compte tenu du potentiel économique du Liban qui reste important, avec ses ressources en eau, de nombreuses terres agricoles et une population talentueuse et entreprenante. «Notre potentiel humain est en train de s’épanouir à l’étranger en raison de l’environnement instable du Liban», regrette Nassib Ghobril.

Mona Alami

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Éditorial
En route pour l’âge de pierre

Dans ses mémoires publiés en 2010, le vice-président de l’Etat des Emirats arabes unis, cheikh Mohammad Ben Rached al-Maktoum, évoque un rêve qu’il dit avoir souvent fait, celui «de voir un jour Dubaï devenir un Beyrouth». Les Libanais sont-ils conscients que leur capitale a inspiré cet homme visionnaire et ambitieux, qui a réussi à faire émerger des sables du désert un émirat au rayonnement planétaire? Un centre d’affaires qui s’est réservé une place parmi les grands, tels Hong Kong, Shanghai, Londres et New York? Un bouillon de culture qui a transposé la Sorbonne, le Louvre, et bien d’autres noms et lieux prestigieux dans la Péninsule arabique? Une cité médiatique qui a attiré les titres et les plumes les plus convoités?Quelle que soit l’opinion que l’on se fait de Dubaï aujourd’hui, force est de reconnaître que cette ville sous-peuplée, sans patrimoine, ou si peu, sans beauté sinon celle des dunes dorées, propre à toutes les cités du Golfe, est devenue l’une des destinations les plus prisées du monde. Voilà un prince qui a réussi son pari, qui a concrétisé son rêve! Certes, l’atout des pétrodollars, qui n’est pas des moindres, lui a facilité la tâche. Mais les pétrodollars, qui coulent aussi à flot en Arabie saoudite, au Koweït et au Qatar, n’ont pas fait bourgeonner d’autres Eldorados dans ces pays immensément riches.    Pendant que Dubaï entrait à pas sûrs dans l’avenir, Beyrouth, lui, sombrait dans les précipices du passé. Les Libanais ont réussi le tour de force de plonger leur ville dans les affres de la guerre, puis une fois la paix revenue, de reconstruire la pierre sans y insuffler l’âme qui lui donnait ce cachet unique. La gloire d’antan n’est plus qu’un vieux souvenir, la culture se raréfie, la beauté ressemble à celle d’une femme (ou d’un homme) toute refaite, la joie de vivre n’est plus qu’amertume et aigreur, la satisfaction apportée par le travail plus qu’un dur et insupportable labeur. Avec une insouciance couplée à une affligeante ignorance et une criminelle irresponsabilité, les Libanais, peuple et dirigeants, ont perdu un à un les atouts qui faisaient de leur capitale le phare de la région. Fut un jour où Beyrouth était l’université, la maison d’édition, la cité médiatique, du monde arabe, une oasis de liberté pour les opprimés et les oppressés, un havre de tolérance. Il n’est plus qu’une ville sévère et peu hospitalière de par la cherté de la vie et l’absence des services les plus élémentaires. A vouloir cloner bêtement l’émirat du désert, les Libanais ont perdu ce qui faisait la gloire et la beauté de leur ville, sans pour autant gagner les atouts qui font la force de Dubaï. Beyrouth s’enfonce dans le passé. A ce rythme, et si rien n’est fait pour stopper la chute, l’âge de pierre n’est plus très loin.


 Paul Khalifeh
   
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