Alexandre Paulikevitch. Le baladi, cette rage au ventre
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Nº 3098 du vendredi 1er février 2019

Alexandre Paulikevitch. Le baladi, cette rage au ventre

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    Alexandre Paulikevitch. Le baladi, cette rage au ventre
    Quand Alexandre Paulikevitch danse le baladi, tout peut s’écrouler, il est sur sa planche de salut. Sauf qu’en dansant, il ne cesse d’interroger sa pratique et le monde, engagé et...
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Quand Alexandre Paulikevitch danse le baladi, tout peut s’écrouler, il est sur sa planche de salut. Sauf qu’en dansant, il ne cesse d’interroger sa pratique et le monde, engagé et politique par essence. Portrait d’un artiste qui n’a pas froid aux yeux, aux mots, au corps.


Alexandre Paulikevitch ne se départit presque jamais de son sourire. Un sourire qui en dit long, qui cache bien des blessures, qui cache bien des victoires. Un sourire à la fois grave et profond, pétri dans la violence et la rage. Cette rage qu’il porte au ventre et qui le pousse à toujours aller de l’avant, à toujours vouloir créer, agir, militer, porté par le seul salut qui lui reste, la danse baladi, malgré l’étouffement qu’il ressent aujourd’hui à Beyrouth, au Liban. Un sentiment d’étouffement, de précarité, d’étrangeté. «Et quand je dis étranger, s’exclame Alexandre, ce n’est pas moi qui suis étranger au pays, ce sont les autres qui le sont, c’est ce manque de poésie, de loyauté, de valeurs, c’est cette perte du littoral, des espaces verts, cette perte de tout qui me fait suffoquer, qui m’étouffe. Mais où va-t-on? J’ai fui le Liban à 18 ans parce que je ne m’épanouissais pas, et je me rends compte qu’on en est encore là!».
Pour exorciser ce sentiment d’étouffement, Alexandre Paulikevitch le fera dans son art engagé, dans sa danse baladi. Plongé actuellement dans une intense période de création, une des œuvres sur lesquelles il planche est un solo autour de cette sensation d’étouffement. Un solo qui tonne comme un challenge de plus à relever, d’autant plus que toute la performance va se dérouler dans un mètre carré, comme dans un cercueil dans lequel il faudra se mouvoir, danser, s’exprimer, exprimer ses idées, être politique comme le sont tous les spectacles d’Alexandre Paulikevitch, comme l’était Tajwal, Elgha’, et même son show cabaret Baladi ya wed.

Quand le corps réalise
Dans le Liban d’après-guerre des années 90, Alexandre Paulikevitch, son baccalauréat fraîchement acquis en poche, a l’occasion de quitter le pays pour la France. «Le Liban de cette époque-là n’était pas inspirant. J’étouffais, je ne me reconnaissais pas, j’avais besoin de vivre qui j’étais, de me découvrir, de m’épanouir. Le Liban ne me permettait pas de m’épanouir en tant qu’homosexuel, en tant que quelqu’un qui aime les arts. J’étais nettement différent. Et ma différence était inacceptable à l’époque, beaucoup plus difficile que de nos jours».
En France, il suit durant trois mois des cours d’arts plastiques, option médiation culturelle et communication, avant de se réorien--ter en droit à la Sorbonne. Il ne tient que deux ans. Ecole hôtelière ensuite, deux ans également. Puis il lâche tout pour la danse, et suit des cours de théâtre et de danse à Paris VIII. Mais pourquoi la danse, et comment est-elle entrée dans sa vie? «La danse est venue d’elle-même, elle s’est imposée à moi, répond Alexandre. Déjà, très jeune, j’aimais cette discipline, j’étais fasciné par les danseuses. Mais sans plus». A Paris, il a fait beaucoup de danse contemporaine, du flamenco. Durant un de ses cours, dans le Marais, il aperçoit de l’autre côté de la salle un cours de danse baladi. Zoom total. «Mon corps a compris que c’est là-bas qu’il fallait que je sois. Je pense que j’ai fait un repli identitaire à l’époque en France». Cette révélation coïncide avec un moment charnière dans sa vie personnelle, ce moment où l’on s’interroge sur ce que l’on veut faire dans la vie.
Pour Alexandre Paulikevitch, pas de doute. Il a tranché, choisi sa voie et sa voix: ce sera la danse. «Dès ce jour-là, ma vie a changé. Aucun regret, aucun remords. Peut-être un seul regret, dit-il avec ce rire jovial qui le distingue, c’est de ne pas avoir commencé plus tôt. Qui commence la danse à 21 ans?».
A partir de là, il fallait travailler, s’entraîner, s’esquinter, danser et danser encore, allier effort et sacrifice. Un apprentissage dur, un labeur de longue haleine. «Mais j’avais de la rage. Le talent est nécessaire, mais ce n’est pas grand-chose. Le travail, l’endurance, la continuité, la persévérance, je préfère ces mots-là». Il prend des cours de danse à Paris, avec Leila Haddad, puis il travaille tout seul pendant de longues années. C’est surtout en Egypte, où il se rendait deux fois par an, s’entraîner «à la source du baladi» aux côtés de grands noms comme Dina, Nelly Fouad, Randa Kamel, Aziza… qu’il apprend à maîtriser la manière égyptienne de le danser, le savoir pratique de la danse baladi.
Danser le baladi pour un homme au Liban, n’est-il pas plus difficile? «Déjà pour une danseuse, ce n’est pas facile, elle est qualifiée de ‘pute’, répond Alexandre. Le respect, les deux ne l’ont pas. Ce qui est difficile parfois, ce sont les moments d’humiliation, le traitement de la presse, comment les gens parlent et voient cet art, même s’il y a toujours des niches. Dans mon approche contemporaine, j’impose le respect, et dans le baladi traditionnel, ça a été une réussite. Ça aurait pu être plus facile. Quand tu es différent, que tu n’as pas froid aux yeux, que tu es bien dans ce que tu fais, tu exerces plus de fascination qu’une femme qui viendrait danser. Il y a un pouvoir sur scène».

La danse, la seule constance
L’appellation de baladi, Alexandre Paulikevitch en fait son cheval de bataille, face aux termes de danse du ventre et danse orientale. «Dans notre contemporanéité, en tant que jeunesse arabe, en tant qu’artistes libanais, il est nécessaire d’avoir une idée claire sur notre identité. En tant que danseur, je refuse que le nom de ma pratique soit une appellation coloniale. Dans le chant arabe, on parle de baladi, et non de charki, oriental. Si je veux instaurer un rapport d’égal à égal avec ces ex-forces coloniales, la moindre des choses est de revoir et repenser cette appellation». D’ailleurs, fier de cette victoire, il raconte comment il a obligé le Centre Pompidou avec l’appellation du baladi, dans le cadre d’une grande exposition sur l’histoire de la danse intitulée Move, My hips don’t lie, et dont il a été le conseiller pour la section consacrée à la danse baladi. «Quand une institution comme le Centre Pompidou considère que le baladi a sa place dans un musée d’art moderne, j’estime que j’ai gagné, que les choses changent. Ce sont mes victoires personnelles».
Mais, amère et triste désolation, si à l’étranger on porte un regard intéressé sur la danse et le baladi, dans le monde arabe, «la danse est en train de disparaître. Tout est haram. Même dans les mariages on ne danse plus, relève Alexandre. Il y a un état des choses désastreux, et je trouve qu’il est temps d’ouvrir les horizons. C’est ce que je fais. Je suis activiste par nature et mon art est politique par essence. Ma passion n’a pas terni et je continue. L’état des choses est grave, mais moi je ne lâche pas. Quand tout s’écroule, la seule constante c’est la danse».

 

Nayla Rached

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Éditorial
En route pour l’âge de pierre

Dans ses mémoires publiés en 2010, le vice-président de l’Etat des Emirats arabes unis, cheikh Mohammad Ben Rached al-Maktoum, évoque un rêve qu’il dit avoir souvent fait, celui «de voir un jour Dubaï devenir un Beyrouth». Les Libanais sont-ils conscients que leur capitale a inspiré cet homme visionnaire et ambitieux, qui a réussi à faire émerger des sables du désert un émirat au rayonnement planétaire? Un centre d’affaires qui s’est réservé une place parmi les grands, tels Hong Kong, Shanghai, Londres et New York? Un bouillon de culture qui a transposé la Sorbonne, le Louvre, et bien d’autres noms et lieux prestigieux dans la Péninsule arabique? Une cité médiatique qui a attiré les titres et les plumes les plus convoités?Quelle que soit l’opinion que l’on se fait de Dubaï aujourd’hui, force est de reconnaître que cette ville sous-peuplée, sans patrimoine, ou si peu, sans beauté sinon celle des dunes dorées, propre à toutes les cités du Golfe, est devenue l’une des destinations les plus prisées du monde. Voilà un prince qui a réussi son pari, qui a concrétisé son rêve! Certes, l’atout des pétrodollars, qui n’est pas des moindres, lui a facilité la tâche. Mais les pétrodollars, qui coulent aussi à flot en Arabie saoudite, au Koweït et au Qatar, n’ont pas fait bourgeonner d’autres Eldorados dans ces pays immensément riches.    Pendant que Dubaï entrait à pas sûrs dans l’avenir, Beyrouth, lui, sombrait dans les précipices du passé. Les Libanais ont réussi le tour de force de plonger leur ville dans les affres de la guerre, puis une fois la paix revenue, de reconstruire la pierre sans y insuffler l’âme qui lui donnait ce cachet unique. La gloire d’antan n’est plus qu’un vieux souvenir, la culture se raréfie, la beauté ressemble à celle d’une femme (ou d’un homme) toute refaite, la joie de vivre n’est plus qu’amertume et aigreur, la satisfaction apportée par le travail plus qu’un dur et insupportable labeur. Avec une insouciance couplée à une affligeante ignorance et une criminelle irresponsabilité, les Libanais, peuple et dirigeants, ont perdu un à un les atouts qui faisaient de leur capitale le phare de la région. Fut un jour où Beyrouth était l’université, la maison d’édition, la cité médiatique, du monde arabe, une oasis de liberté pour les opprimés et les oppressés, un havre de tolérance. Il n’est plus qu’une ville sévère et peu hospitalière de par la cherté de la vie et l’absence des services les plus élémentaires. A vouloir cloner bêtement l’émirat du désert, les Libanais ont perdu ce qui faisait la gloire et la beauté de leur ville, sans pour autant gagner les atouts qui font la force de Dubaï. Beyrouth s’enfonce dans le passé. A ce rythme, et si rien n’est fait pour stopper la chute, l’âge de pierre n’est plus très loin.


 Paul Khalifeh
   

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