40 ans après la révolution. L’Iran plie mais ne rompt pas
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Nº 3099 du vendredi 1er mars 2019

40 ans après la révolution. L’Iran plie mais ne rompt pas

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    40 ans après la révolution. L’Iran plie mais ne rompt pas
    Au grand dam de ses nombreux détracteurs, la République islamique d’Iran, 40 ans après son avènement, plie mais ne rompt pas. Contestée, décriée par ses ennemis, elle ne s’en est...
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Au grand dam de ses nombreux détracteurs, la République islamique d’Iran, 40 ans après son avènement, plie mais ne rompt pas. Contestée, décriée par ses ennemis, elle ne s’en est pas moins transformée, le régime des mollahs s’adaptant bon gré mal gré aux aspirations de la société.
 

«Il faut changer ce régime». La citation, lapidaire, est signée John Bolton, aujourd’hui à la tête du Conseil à la sécurité nationale de la présidence américaine. C’est en juin 2017 que le faucon néoconservateur ex-ambassadeur des Etats-Unis à l’Onu, prononce ces mots, alors qu’il participe au rassemblement annuel des Moudjahidines du peuple organisé en France. Volontiers provocateur — ou témoignant d’un optimisme débordant? —, le septuagénaire donne rendez-vous «à Téhéran en 2019» à l’audience rassemblée devant lui.
Deux ans plus tard, le 1er février dernier, à 9h33 précises, la République islamique célèbre en grande pompe ses quarante ans d’existence. Drapeaux verts, blancs et rouges à la main, entonnant des chants à la gloire de l’islam et de la nation iranienne, parsemés de quelques slogans anti-américains ou contre la dynastie saoudienne, des milliers de personnes se rassemblent au mausolée de l’imam Khomeiny, à Téhéran. C’est à cette heure-là, un 1er février 1979, que l’avion Air France a ramené d’exil le père de la Révolution et premier guide la République islamique d’Iran, l’ayatollah Rouhollah Moussavi Mostafavi, dit Khomeiny.
La capitale est fleurie de guirlandes lumineuses et d’affiches commémoratives. Depuis plusieurs semaines, le pays entier se prépare aux célébrations. Pourtant, la situation économique n’offre pas de quoi pavoiser. Avec la sortie des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire signé en 2015, les retombées commerciales et financières tant espérées par les Iraniens et promises par le président Hassan Rouhani, ne se sont pas concrétisées. La situation a même empiré depuis le durcissement des sanctions par Washington, qui aura eu pour effet de faire fuir les multinationales — en grande partie européennes, comme Peugeot et Total— qui avaient commencé à revenir en Iran.
Avec une inflation qui a bondi de moins de 10% à 35% entre le premier et le second mandat du président Rohani, l’économie, déjà en récession en 2018, poursuivra sur la même pente et devrait plonger à -4% cette année. Autant d’indicateurs qui augurent, en principe, du pire pour la République islamique. Et pourtant. Si le ras-le-bol des Iraniens, toutes classes sociales confondues est palpable, s’illustrant régulièrement par la tenue de manifestations sociales dans diverses régions du pays, les fondements de la République islamique ne vacillent pas.

PAS D’ENVIE DE RÉVOLUTION. Ces 40 dernières années ont été marquées par une modernisation de la société iranienne, tant en termes de transport, d’électricité, d’adduction d’eau, d’éducation, etc... «Le taux de fécondité est passé de 7 à 2, les divorces ont augmenté, aujourd’hui il y a 46% de femmes dans les universités, nombre d’entre elles occupent des postes importants, l’urbanisation aussi a beaucoup progressé avec tous les investissements consacrés aux infrastructures, y compris dans les campagnes, les mentalités en Iran sont plus individualistes mais aussi plus nationalistes», énonce Thierry Coville, chercheur à l’Iris et spécialiste de l’Iran. Des signes, selon lui, d’une modernisation en profondeur du pays. Un constat partagé par un autre connaisseur de la région, Ardavan Amir-Aslani. «En 40 ans, le pays a changé de manière radicale: l’Iran est passé d’une population de 37 à 83 millions. 72% de la population iranienne a moins de 40 ans», relève-t-il. «Eduquée, connectée à l’internet et n’ayant connu que la théocratie, cette jeunesse aspire au changement. L’évolution du régime est donc parallèle à l’évolution de sa démographie et contraint de s’y adapter», note-t-il. Le président iranien lui-même en faisait le constat l’an dernier: «Le problème, c’est que nos enfants ne veulent plus vivre comme nous», a-t-il affirmé. Chaque année en Iran, 900 000 nouveaux diplômés arrivent sur le marché du travail, «une catastrophe», selon Thierry Coville, s’ajoutant aux cohortes de chômeurs. Le pays affiche un taux de chômage de 12 à 13%, qui touche 27% des jeunes.
La République islamique, après 40 ans d’histoire mouvementée, se trouve donc confrontée à un défi de taille, celui de rassembler une société qui réclame de s’émanciper et des mollahs qui ont verrouillé l’ensemble du système. «Le pouvoir a compris que pour pouvoir assurer sa pérennité, il lui appartient de proposer autre chose que des restrictions, des libertés publiques et le chômage à sa jeunesse. D’où l’accord sur le nucléaire. Même si ce dernier n’a pas produit les effets escomptés du fait du retrait américain du 6 mai 2018, il traduisait la compréhension par le pouvoir de la nécessite du changement. Il appartient maintenant au régime de démontrer qu’il peut se reformer de l’intérieur», analyse Ardavan Amir-Aslani.
«Aujourd’hui, il y a une demande de changement qui vient vraiment d’en bas, pas seulement des classes les plus éduquées. Il y a un vrai poids de l’opinion publique», remarque Thierry Coville. «Même si les gens sont en colère, ils ne veulent pas faire une révolution, ils l’ont fait il y a 40 ans». Le chercheur pressent «un fort taux d’abstention lors des prochaines législatives, car ils savent que cela ne servira à rien». Selon lui, «les sanctions américaines s’avèrent contre-productives, un sentiment d’injustice s’est développé dans la population qui estime que l’Iran a rempli sa part du contrat. Le ras-le-bol touche toutes les couches de la société, des traditionnalistes aux plus occidentalisés. C’est un peuple extrêmement résilient qui encaisse. Ils ont toujours vécu dans une économie de sanctions».
Aux défis économiques, s’ajoutent aussi des enjeux environnementaux, lourds de conséquences, avec une sécheresse grandissante et une pollution de plus en plus prégnante. Alors, quelles perspectives pour un République islamique qui semble parfois sclérosée dans son fonctionnement? Thierry Coville évoque un «risque majeur de populisme», qui pourrait séduire une population lassée des promesses électorales sans lendemain. Rohani a déçu. La rançon de son échec à résoudre les problèmes économiques qui gangrènent le pays pourrait porter une personnalité bien plus radicale à la présidence. Si le héros de la guerre en Syrie et en Irak, le général Qassem Suleimani aurait pu remporter tous les suffrages, lui-même a déclaré à plusieurs reprises, qu’il ne souhaitait pas s’investir en politique. Toutefois, observe le chercheur, «l’Iran actuel est différent de l’Iran du shah. Les dirigeants iraniens sont au courant de ce qui se passe, à l’inverse de ce qui a pu se voir avant 1979, en matière d’économie ou de politique étrangère».

QUEL SUCCESSEUR AU GUIDE? Dans le même temps, la succession du guide Ali Khamenei, que l’on sait malade depuis des années, interroge. Le religieux Ebrahim Raïssi, qui s’était présenté à la présidentielle d’avril 2017 contre le président Hassan Rohani, paraît tenir la corde. «Il tient un discours très populiste», rapporte Coville. Pur produit du pouvoir conservateur, ce procureur spécial du tribunal du clergé, apparaît comme un fidèle parmi les fidèles du Guide suprême, Ali Khamenei, selon Armin Arefi, journaliste au Point. En Iran, «tout dépend du rapport de force politique. Si ce sont les radicaux, les populistes qui prennent plus de pouvoir, ils seraient plus enclins à imposer un candidat bien dur. Il faut voir aussi si les modérés résistent et si les réformateurs existent toujours. Les gens sont déçus par Rohani, les réformateurs n’ont plus vraiment d’écho», avance Thierry Coville. Pour Ardavan Amir-Aslani, «la question sera, pour le pouvoir, de réussir sa transition d’une théocratie absolue vers un système de plus en plus séculier. La République islamique d’Iran n’a pas d’autres choix que de devenir la République iranienne en enlevant le «islamique» de son nom. Cette évolution nécessitera bien évidemment une période transitoire qui ne pourra efficacement se réaliser qu’avec l’élection d’un civil issue du corps des Gardiens de la révolution. C’est ce qui attend le pays lors des élections à venir si ce n’est plus tôt». Autre candidat potentiel pouvant faire l’unanimité autour de lui, Ali Larijani, qui selon le chercheur de l’Iris, pourrait «constituer une synthèse acceptable pour les Iraniens». «Ce n’est pas un dur, mais un conservateur proche du Guide, qui a validé la répression de 2009». «Quelques noms circulent mais son remplacement est un sujet tabou, relève Amir-Aslani. «Ce n’est que lorsque ce dernier sera choisi que l’on saura quel chemin l’Iran va emprunter pour les années à venir».
Malgré toutes ses difficultés sur le plan interne, la République islamique, qui a abandonné très tôt, au lendemain de la guerre Iran-Irak, son aspiration d’exporter la révolution, aura tout de même réussi à se placer comme une superpuissance régionale avec qui il faut compter. Un statut qui lui coûte, Téhéran restant un paria dans la communauté internationale, comme l’a encore démontré la tenue du sommet de Varsovie ces derniers jours.
Quarante ans après, la République islamique tient bon. Malgré les multiples failles du système, la population ne s’imagine pas revenir à l’ère du Shah. Qu’on l’accepte ou pas, la Révolution aura apporté aux Iraniens une souveraineté et une indépendance que le peuple apprécie, même si son prix est élevé. Reste à savoir si et comment le régime parviendra à opérer sa mue, pour lui garantir une paix sociale et l’amélioration de la vie quotidienne. «Tout le débat sera justement le ‘comment’ et le ‘quand’ de cette évolution d’une théocratie vers une république séculière de manière à ce que le pouvoir en place puisse refléter la volonté de la majorité des iraniens qui sont pour la séparation de la religion de la gouvernance du pays. Ce sont les grandes interrogations du moment», conclut Ardavan Amir-Aslani.

Jenny Saleh

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Éditorial
Comparer le comparable

Le retour des réfugiés syriens dans leur pays est une vraie bataille dans l’intérêt du Liban et une fausse cause pour ceux qui, au nom de diverses considérations, tentent d’en discuter les modalités et les conditions, au risque d’en entraver ou d’en retarder le processus. La balance penche résolument du côté des facteurs qui plaident pour un retour sans délai des réfugiés. L’argument qui vient le plus naturellement à l’esprit est que le cas des déplacés syriens risque de connaître le même sort que la présence palestinienne, qui dure «provisoirement» depuis 1948. Les défenseurs zélés des réfugiés affirment qu’il ne faut pas «comparer» deux situations qui ont des commencements et des cheminements différents et qui n’auront pas forcément le même dénouement. Ceux-là et celles-là semblent oublier que la comparaison a de tout temps été l’outil le plus important de l’homme, celui qui lui permet de créer des repères pour évaluer une situation présente afin d’imaginer des solutions ou une conduite à adopter. C’est la comparaison avec des situations antérieures qui permet d’établir une échelle de valeur pour en tirer une grille de lecture. L’homme «compare» tout et depuis toujours. Lorsqu’il admire une œuvre d’art, il le fait par rapport à d’autres toiles ou sculptures qu’il connaît déjà. Quand il savoure un mets, il ne peut s’empêcher de le «comparer» à d’autres cuisines. En se plongeant dans un nouveau livre, il l’évalue par rapport à une lecture précédente ou aux auteurs avec lesquels il est familier, quelle que soit l’opinion qu’il peut en avoir. Lorsqu’il dit avoir rencontré l’amour de sa vie, il le fait en fonction de toutes les relations amoureuses qu’il a pu avoir dans le passé.La comparaison est l’outil le plus légitime, le plus efficace, y compris et surtout dans le cas des réfugiés syriens. Le risque qu’ils restent au Liban est sérieux. Les études des Nations unies montrent que 35% des déplacés restent dans les pays d’accueil et que la durée moyenne d’un exil est de 17 ans. On n’oserait pas imaginer les conséquences que cela pourrait avoir sur la démographie, le tissu social et l’économie.Le redressement économique passe inéluctablement par le retour des réfugiés syriens chez eux. L’infrastructure du Liban, sa production d’électricité, déjà déficitaire, l’ensemble de ses services publics, son territoire exigu, sa composition démographique délicate, ne peuvent plus supporter la présence sur son sol d’une population qui représente le quart de ses habitants.Ceux qui adhèrent aux arguments de la communauté internationale pour refuser le retour des réfugiés avant une solution politique en Syrie servent, consciemment ou inconsciemment, des agendas politiques desquels le Liban n’a rien à tirer. L’objectif des puissances occidentales et de leurs alliés régionaux est de garder les 5 millions de réfugiés syriens en réserve, dans l’espoir de peser sur le résultat de l’élection présidentielle en Syrie, en 2021. Il est inadmissible de lier le sort de notre pays à ces enjeux géopolitiques qui le dépassent. La priorité, pour le Liban, est qu’ils rentrent chez eux dignement, dans les régions pacifiées. Que les Nations unies et les faux objecteurs de conscience leur fournissent l’aide sur place.


 Paul Khalifeh
   

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