Pierre Abi Saab. Politique et culture deux faces d’une même médaille
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Nº 3099 du vendredi 1er mars 2019

Pierre Abi Saab. Politique et culture deux faces d’une même médaille

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    Pierre Abi Saab. Politique et culture deux faces d’une même médaille
    Pierre Abi Saab est le directeur adjoint de la rédaction du quotidien al-Akhbar et le responsable de la page culturelle. Intellectuel, journaliste engagé et critique d’art, retour sur les principales...
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Pierre Abi Saab est le directeur adjoint de la rédaction du quotidien al-Akhbar et le responsable de la page culturelle. Intellectuel, journaliste engagé et critique d’art, retour sur les principales étapes d’une brillante carrière. 
 

Gauchiste, communiste, révolutionnaire, un homme à la recherche de Dieu? Comment définir Pierre Abi Saab? Pour comprendre les multiples facettes de sa personnalité, il faudrait peut-être revenir sur son adolescence dans les années 1970, au début de la guerre civile. Pierre Abi Saab a grandi dans une famille très particulière, entre sa mère originaire de Becharré, qui choisit sciemment de quitter sa montagne pour «descendre» à Beyrouth et son père, un véritable citadin, qui appartient à cette génération qui a migré du nationalisme syrien au nationalisme libanais et qui a trouvé sa place au sein des Kataëb, dans les premières lignes, auprès de Pierre Gemayel, pour devenir un des fondateurs du parti. «Mon père était un grand intellectuel, avocat et consul mais c’était surtout un idéaliste hanté par l’idée du Liban. Ma migration aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de tout ce que j’ai appris à la maison, l’idée d’un Liban appartenant à toutes les communautés, une vision fraternelle du peuple libanais», confie Pierre Abi Saab. 
Entre Pierre Abi Saab et la culture, il y a une longue histoire. «Très jeune, j’ai lu Saïd Akl. Je lisais l’arabe sans faute et je retenais des poèmes entiers. Mon père me donnait ses recueils». A cette époque, on est encore loin de la guerre civile qui a dévasté le pays. «Il y avait une droite, une gauche, un centre. Mon père appartenait au centre-droite modéré. Il était fasciné par le dialogue avec l’autre».

La maîtrise de l’arabe. A la maison, ses parents ont le souci qu’il apprenne aussi bien le français que l’arabe. «Il fallait que je lise et que j’écrive l’arabe, même si j’étais élevé dans un milieu francophone où l’on disait ‘mais pourquoi l’arabe?’». Et le fameux débat qui s’en suivait pour déterminer si les chrétiens sont arabes ou pas. «La communauté dont nous sommes issus est la fondatrice du monde arabe et de la renaissance. Notre problème est avec le confessionnalisme qui veut exclure les chrétiens et non pas avec l’arabité. La culture francophone n’est pas une culture d’exclusion. Nous ne vivons pas dans un ghetto. C’est une culture de plus mais l’identité reste la culture arabe», s’exclame Pierre Abi Saab.

Avec l’éclatement de la guerre civile en 1975 et le décès prématuré de son père, terrassé par une crise cardiaque, «lui qui s’est retrouvé dans un pays qu’il ne reconnaissait plus», Pierre Abi Saab prend les armes alors qu’il est âgé d’à peine 14 ans. «Les premiers mois de la guerre, je tenais le discours des Kataëb, un discours que je regrette aujourd’hui».
C’est à Becharré, «village maronite dans le nord du pays, toujours régi par le système tribal», que l’on fait fuir le jeune adolescent. A l’école officielle du village, Pierre Abi Saab découvre un pluralisme culturel qui jure avec la guerre civile. «Lorsqu’un professeur était nommé à Becharré, c’était une forme de punition. C’est la raison pour laquelle il y avait des nassériens, des progressistes, des communistes et bien d’autres. On rencontrait les grandes idées de gauche, la défense de la Palestine. C’était surtout la défense d’un combat pour la modernité au cœur de la langue arabe. Tout ce que j’ai vécu dans mon foyer, je l’ai retrouvé à Becharré. J’ai grandi dans cette ambiance. Depuis cet instant, j’ai amorcé un changement spontané, en douceur tout en restant à Becharré dans mon foyer alors que d’autres ont été contraints à l’exil comme Marcel Khalifé ou Ziad Rahbani, qui a dû s’installer dans ce qu’on appelait la partie ouest de Beyrouth».

Une passion, la Palestine. Tous ses amis, les premiers de la classe, sont de gauche. Il lit les grands auteurs arabes comme Leila Baalbaki, Mahmoud Darwiche et se passionne pour la Palestine. «Pour moi, il n’existe aucune contradiction entre le Liban et la Palestine. Les chrétiens ont été le fer de lance et ont été utilisés pour liquider la cause palestinienne. D’ailleurs, beaucoup de documents aujourd’hui confortent cette thèse. Mon panarabisme et ma libanité sont dans le prolongement l’un de l’autre. C’est à Becharré que j’ai appris tout cela. C’était un laboratoire de foisonnement des idées et c’est la force motrice qui m’anime». L’école officielle de Becharré est la Sorbonne aux yeux de Pierre Abi Saab. «Il n’y avait pas d’examens officiels, par contre, on lisait beaucoup et discutait avec nos professeurs de livres qui ne figuraient pas au programme. Loin de ses recueils classiques, j’ai ainsi découvert Gebran Khalil Gebran le rebelle, le révolutionnaire  dans des écrits tels que Youhanna el majnoun et l’histoire de Khalil al-Kafer dans Al-Arwah al-moutamarrida.
C’est quand il commence à fréquenter la Faculté des Beaux-Arts de l’Université libanaise où il étudie le théâtre, en 1978, que le choc se produit. «Je me suis alors heurté de nouveau à la réalité et j’ai redécouvert la guerre civile. J’ai commencé alors à me demander comment je pouvais appartenir à un milieu si complexe». Il rencontre Jalal Khoury, Mgr Grégoire Haddad, Roger Assaf, Elias Khoury, Georges Corm, Joseph Samaha. «Dans ce ghetto chrétien, j’ai trouvé toutes les références morales et intellectuelles qui confirmait mon choix et m’y confortait». Avec l’invasion israélienne de 1982, il veut, avec un groupe d’amis, se rallier aux gens à l’Ouest. «Israël était l’ennemi au sens large du terme». Il se rend très souvent à Hamra. «Pour nous, c’était un peu Paris, le Quartier latin. Hamra était la Mecque intellectuelle». Un jour, au café l’Express, il rencontre Elias Khoury, chef de la page culturelle du quotidien as-Safir, qui lui propose de travailler pour le journal. Il fait de nombreuses rencontres notamment avec Roger Assaf. «Nous étions des laïcs alors qu’Assaf avait choisit de se convertir à l’islam. C’était un moment fort de voir cet intellectuel, désireux de ne pas appartenir à une élite francophone, aller vers les gens et adopter leur religion».
 
Entre Paris et Londres.
En 1983, il se rend à Paris et travaille dans al-Yawm el-sabeh (Le 7ème jour), cofondé par Joseph Samaha, publié en arabe et distribué dans le monde arabe. «Tous mes rêves étaient concrétisés. Je vivais le panarabisme. J’écrivais en arabe pour un lectorat qui s’étendait dans tout le monde arabe». Sa rencontre avec Joseph Samaha est déterminante et représente un tournant dans sa carrière. La relation entre les deux hommes durera de longues années jusqu’à la disparition de Samaha en 2007.
A Londres, en 1992, il travaille au quotidien al-Hayat, où il retrouve de nouveau Joseph Samaha. «Déjà, en 1992, il disait que le Hezbollah vaincrait Israël. C’était mon ami et mon maître. Nous avions de longues discussions et je lui disais souvent: ‘comment toi le laïc, tu peux être avec un parti religieux?’ Il me répondait immanquablement que c’était un combat anticolonial. Le retrait humiliant d’Israël du Liban-sud en l’an 2000, donne raison à Joseph Samaha. Le parcours du Hezbollah était sans faute dans le registre confessionnel. Il n’y a pas une seule gifle après la libération du sud». Pour Joseph Samaha, «même si le Parti de Dieu est une formation religieuse, il n’impose pas pour autant ses principes religieux. Mais son combat contre Israël était le nôtre. Nous avons toujours été des alliés certes, mais des alliés critiques».
Pierre Abi Saab rentre définitivement à Beyrouth en 2000. «Je suis revenu malgré moi dans un pays qui ne me ressemble plus. C’était un signe du destin et Joseph m’a encouragé à revenir. J’ai redécouvert le Liban et j’ai commencé à mieux appréhender le Hezbollah que je connaissais depuis Londres». En 2002, et jusqu’en 2006, date de sa fermeture, il fonde Zawaya, une revue distribuée dans le monde arabe et dédiée aux arts vivants. «C’était un magazine culturel écrit en collaboration avec des jeunes du monde arabe dans une langue arabe moderne. C’est cette expérience que j’ai déversé dans al-Akhbar et qui a influencé la page culturelle». 
En 2006, Pierre Abi Saab quitte al-Hayat et à son tour Joseph Samaha quitte as-Safir pour fonder le quotidien al-Akhbar. «Il m’a dit: ‘nous allons créer un journal qui nous ressemble, qui sera avec la Résistance au niveau stratégique, tout en défendant les idées de gauche notamment la justice sociale et la laïcité et qui sera avant-gardiste au niveau culturel’».
C’est avec beaucoup d’émotion que Pierre Abi Saab évoque Joseph Samaha. «Il m’a laissé deux héritages: al-Akhbar que je ne quitterai pas et la grande cause qui est la Palestine associée au combat anti-colonial. Je suis aujourd’hui aux côtés du Hezbollah même si celui-ci est un parti religieux alors que je suis laïc et de gauche. En attendant qu’un mouvement de gauche ressuscite, être aux côtés de cette résistance est une évidence pour moi».
En tant que rédacteur en chef adjoint du quotidien al-Akhbar, Pierre Abi Saab a dû traiter de sujets politiques. «D’ailleurs, la culture a toujours été l’autre face de la politique. Cette dernière est en effet un aboutissement naturel et spontané de mon parcours. Je n’ai pas toujours été un journaliste politique. J’en ai une approche culturelle».

Joëlle Seif

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Éditorial
Comparer le comparable

Le retour des réfugiés syriens dans leur pays est une vraie bataille dans l’intérêt du Liban et une fausse cause pour ceux qui, au nom de diverses considérations, tentent d’en discuter les modalités et les conditions, au risque d’en entraver ou d’en retarder le processus. La balance penche résolument du côté des facteurs qui plaident pour un retour sans délai des réfugiés. L’argument qui vient le plus naturellement à l’esprit est que le cas des déplacés syriens risque de connaître le même sort que la présence palestinienne, qui dure «provisoirement» depuis 1948. Les défenseurs zélés des réfugiés affirment qu’il ne faut pas «comparer» deux situations qui ont des commencements et des cheminements différents et qui n’auront pas forcément le même dénouement. Ceux-là et celles-là semblent oublier que la comparaison a de tout temps été l’outil le plus important de l’homme, celui qui lui permet de créer des repères pour évaluer une situation présente afin d’imaginer des solutions ou une conduite à adopter. C’est la comparaison avec des situations antérieures qui permet d’établir une échelle de valeur pour en tirer une grille de lecture. L’homme «compare» tout et depuis toujours. Lorsqu’il admire une œuvre d’art, il le fait par rapport à d’autres toiles ou sculptures qu’il connaît déjà. Quand il savoure un mets, il ne peut s’empêcher de le «comparer» à d’autres cuisines. En se plongeant dans un nouveau livre, il l’évalue par rapport à une lecture précédente ou aux auteurs avec lesquels il est familier, quelle que soit l’opinion qu’il peut en avoir. Lorsqu’il dit avoir rencontré l’amour de sa vie, il le fait en fonction de toutes les relations amoureuses qu’il a pu avoir dans le passé.La comparaison est l’outil le plus légitime, le plus efficace, y compris et surtout dans le cas des réfugiés syriens. Le risque qu’ils restent au Liban est sérieux. Les études des Nations unies montrent que 35% des déplacés restent dans les pays d’accueil et que la durée moyenne d’un exil est de 17 ans. On n’oserait pas imaginer les conséquences que cela pourrait avoir sur la démographie, le tissu social et l’économie.Le redressement économique passe inéluctablement par le retour des réfugiés syriens chez eux. L’infrastructure du Liban, sa production d’électricité, déjà déficitaire, l’ensemble de ses services publics, son territoire exigu, sa composition démographique délicate, ne peuvent plus supporter la présence sur son sol d’une population qui représente le quart de ses habitants.Ceux qui adhèrent aux arguments de la communauté internationale pour refuser le retour des réfugiés avant une solution politique en Syrie servent, consciemment ou inconsciemment, des agendas politiques desquels le Liban n’a rien à tirer. L’objectif des puissances occidentales et de leurs alliés régionaux est de garder les 5 millions de réfugiés syriens en réserve, dans l’espoir de peser sur le résultat de l’élection présidentielle en Syrie, en 2021. Il est inadmissible de lier le sort de notre pays à ces enjeux géopolitiques qui le dépassent. La priorité, pour le Liban, est qu’ils rentrent chez eux dignement, dans les régions pacifiées. Que les Nations unies et les faux objecteurs de conscience leur fournissent l’aide sur place.


 Paul Khalifeh
   

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