Raghida Dergham. Revenir aux sources et aux bases du métier
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Nº 3106 du vendredi 4 octobre 2019

Raghida Dergham. Revenir aux sources et aux bases du métier

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«J’ai osé rêver. J’ai osé relever le défi en créant un think tank et j’ai réussi à surmonter toutes les difficultés». Ces mots sont ceux de Raghida Dergham, fondatrice et présidente exécutive de Beirut Institute, qui tient son troisième sommet à Abou Dhabi les 13 et 14 octobre.

Raghida Dergham est une des rares femmes, pour ne pas dire la seule dans le monde arabe, à avoir fondé un think tank. «Beirut Institute est né d’une idée et d’une nécessité. Une idée qui a germé il y a 9 ans et que j’ai commencé à mûrir à New York. Etant membre du Council of Foreign Relations depuis 30 ans, et ayant assisté plus de seize fois au Forum économique de Davos et m’étant exprimée dans de nombreux sommets et conférences, j’ai eu le sentiment que le Liban et le monde arabe avaient besoin d’une institution intellectuelle. Je l’ai baptisé Beirut Institute car Beyrouth a le droit d’être présente sur la carte des think tank mondiaux», explique Raghida Dergham. Pourtant, l’objet de cette institution n’est pas consacré exclusivement au Liban mais à toute la région arabe pour célébrer la diversité de cette partie du monde. «C’est pour lutter contre un sentiment de frustration et d’impuissance que j’ai ressenti chez les jeunes que j’ai voulu créer ce think tank. J’ai souhaité à travers cette initiative leur redonner espoir en un lendemain meilleur et leur procurer la conviction qu’ils pouvaient agir et marquer une différence».
Toutefois, la création de cet organisme n’est pas une mince affaire et Raghida Dergham ne rencontre aucun appui auprès des officiels dans son initiative. «Les obstacles étaient nombreux, malgré cela, quelques sociétés privées nous ont soutenu mais il a été difficile de tenir nos assises au Liban, en particulier pour des raisons sécuritaires». Abou Dhabi a accueilli le premier sommet en 2015, le second en 2018 et celui des 13 et 14 octobre prochains s’y tiendra également. «Le prince Turki el-Faysal copréside ce sommet et offre un appui constant». Selon Mme Dergham, l’organisation a acquis une renommée internationale et le Beirut Institute figure désormais sur la carte mondiale des think tank.

Des défis considérables
Les défis relevés par Raghida Dergham étaient considérables. «L’idée d’une telle institution n’est pas familière et représente un nouveau concept. Que serait-ce alors si c’est une femme qui la revendique? Que venait faire une femme qui se mêle de géopolitique et réussit à réunir 250 personnes faisant partie des décideurs mondiaux pendant deux jours pour réfléchir à l’avenir et au développement de la région? Au départ, la résistance à ce projet était forte mais j’ai fini par être reconnue et acceptée».
Le sommet d’octobre est centré sur la prochaine décennie, quoi attendre et comment se préparer. Il réunira de grands noms notamment le général David Petraeus, ancien directeur de la CIA qui en est à sa troisième participation aux assises du Beirut Institute, ainsi que le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmad Abou el-Ghaith, le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe, Abdel Latif el-Zayyani et bien d’autres. Des représentants de grandes compagnies de technologies ainsi que des participants venus de Russie et de Chine, proches des cercles de décisions, seront également présents.
Limiter Raghida Dergham au Beirut Institute serait totalement injuste envers une femme qui a réussi à s’imposer à New York en tant qu’éditorialiste, spécialiste des relations politiques internationales et principale correspondante diplomatique de plusieurs organes de presse. Entre 1989 et 2017, elle est directrice du bureau de New York du quotidien al-Hayat. Au cours de ces 28 ans, elle rencontre plus de 30 chefs d’Etat et a interviewé plus de 200 personnalités politiques et ministres des Affaires étrangères. «Au début de ma carrière à New York, j’ai été traitée avec condescendance. Mais je me suis armée de connaissance et de savoir. J’ai appris à écouter ce que les autres disaient. C’est de cette manière que j’ai réussi à me faire une place». A son actif, des articles publiés dans le New York Times, le Washington Post, Newsweek, Huffington Post, Arab news ou le Wall Street Journal.
Raghida Dergham est à peine âgée de 14 ans lorsqu’elle publie pour la première fois des poèmes et des nouvelles. Ensuite, elle passe aux enquêtes et reportages. A 17 ans, elle quitte le Liban pour les Etats-Unis où elle étudie le «creative writing and journalism» à la State University of New York. Elle est passionnée par le journalisme, qu’elle considère comme une drogue. A 23 ans, elle arrive aux Nations unies. «En travaillant dans cette organisation, j’ai appris qu’il fallait vérifier chaque information auprès de plusieurs sources. C’est ainsi qu’on fait ses preuves et qu’on acquiert une crédibilité. C’est cela qui fait que les gens vous font confiance et vous parlent. Les choses n’étaient pas faciles et je suis fière d’avoir donné à la presse arabe une reconnaissance sur le plan international. J’ai prouvé qu’au sein des Nations unies, il y avait des journalistes du monde arabe qui étaient professionnels et respectables». Si elle a été combattue par les uns, elle reconnaît en revanche que d’autres l’ont aidée. «J’ai eu des mentors qui m’ont expliqué beaucoup de choses, et m’ont donné des feuilles de route pour comprendre et saisir certains événements».
De nombreux moments forts. Farouchement combattue par quelques médias, elle se focalise sur la presse américaine, intervient continuellement sur CNN, CBC et écrit dans des journaux tels que le New York Times. Aujourd’hui, elle dispose de sa colonne hebdomadaire de géopolitique dans The National et sur le site arabe Elaph. «Malgré mes occupations au Beirut Institute, je ne peux pas renoncer à la passion que j’ai pour le journalisme. Les gens m’aiment et me font confiance. Que de fois j’ai entendu l’expression: ‘On vous attend régulièrement’ ou alors ceux qui me confient qu’ils ne sont pas d’accord avec moi mais ont du respect pour moi. C’est une grande responsabilité. Je suis honnête avec le lecteur et le téléspectateur. Je ne cherche pas les applaudissements. Tout ce que je veux, c’est que mes écrits poussent les gens à réfléchir».  
Sa longue et riche carrière est jalonnée par de nombreux moments forts. «Je n’oublierai jamais le Sommet des Non-alignés à Belgrade en 1989, au moment où je venais de rejoindre al-Hayat, après al-Hawadess. Je pense qu’aucun journaliste au monde n’a vécu une telle expérience. En huit jours, j’ai réalisé des entretiens exclusifs avec dix chefs d’Etats et huit ministres des Affaires étrangères. Le roi Hussein de Jordanie est l’une des personnalités les plus gentilles et les plus aimables que j’ai rencontrée. J’étais sidérée par sa modestie», confie-t-elle. A son actif aussi, de multiples rencontres notamment avec le président soudanais déchu Omar Hassan Al-Bachir, Najibullah d’Afghanistan, l’ancien président du Yémen Ali Abdallah Saleh. Elle réalise également l’une des plus difficiles interviews de sa carrière en prison avec Ramzi Youssef, auteur de la première tentative d’attentat contre le World Trade Center.      

Oser et rêver
Pour Raghida Dergham, un reporter n’a pas le droit de donner son avis lorsqu’il couvre un événement. «C’est lorsqu’on devient éditorialiste qu’on a le droit et le devoir de donner son avis mais en offrant au lecteur des informations sérieuses et vérifiées». Pour la présidente du Beirut Institute, il faut savoir poser les questions et pour le faire, il faut bien connaître ses dossiers et les suivre de près. «Il y a d’excellents journalistes au Liban mais malheureusement il y a cette nouvelle notion qui veut que si on n’est pas du même avis, on devient un traître. Les journalistes les plus dangereux, et qui existent partout dans le monde, surtout aux Etats-Unis, sont les paresseux, qui n’ont pas le réflexe de vérifier leurs informations avant de les publier. Il n’y a plus de journalisme d’investigation».
Si cette journaliste chevronnée a des conseils à donner aux jeunes de la profession, ce serait celui de revenir aux sources et aux bases du métier. «Etre journaliste est une grande responsabilité. Nous avons un rôle à jouer dans la construction de la société. C’est un métier difficile qui a une grande influence. Il faut bien connaître ses dossiers, être bien préparé, savoir écouter et poser des questions. La plus grande qualité d’un journaliste est la curiosité. Il ne faut pas avoir peur. De dire la vérité, de rêver et d’oser».

Joëlle Seif

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Éditorial
Tout n’est pas perdu

L’exploitation à des fins politiques des difficultés économiques et du malaise social actuels est malvenu autant que les arguments avancés par les gens au pouvoir pour se dédouaner, justifier leur incurie et leur incapacité à faire face aux défis, en se barricadant derrière l’héritage du passé. Certes, l’héritage est lourd, difficile à gérer, mais le pouvoir est continuité et les dirigeants d’aujourd’hui ne peuvent pas rejeter sur ceux d’hier la responsabilité de ce qui nous arrive.Nous payons aujourd’hui le prix des choix économiques erronés et des politiques financières impertinentes qui ont occasionné d’immenses dommages, qui, nous en sommes convaincus, ne sont pas irréparables. Ces choix se résument à la politique d’endettement justifiée au sortir de la guerre par les besoins de la reconstruction d’un pays dévasté par une folie meurtrière qui a duré 15 années. Des dizaines de milliards de dollars ont été dépensés pour, soi-disant, financer de nouvelles infrastructures et la remise à niveau des anciennes. En réalité, une infime partie de ces fonds est allée à ce à quoi ils étaient destinés et le reste a fini dans les poches de la classe dirigeante. Combien de Premiers ministres, aux moyens modestes, ne sont-ils pas devenus des tycoons? Combien de ministres ne se sont-ils pas transformés en banquiers ou de députés en entrepreneurs et en hommes d’affaires? L’argent est allé enrichir une nouvelle classe politique de basse extraction morale, parasitaire et sans scrupules, qui a pillé le pays pendant un quart de siècle. L’endettement s’est poursuivi outrancièrement, non plus pour financer la réhabilitation de l’infrastructure, mais pour payer le service de la dette. Le pays s’est alors installé au fil des ans dans un cercle vicieux qui aurait dû le précipiter dans l’abîme depuis des années, mais la catastrophe a été évitée en raison de la conjoncture internationale, entre 2008 et 2010, qui a permis au Liban d’attirer des dizaines de milliards de dollars qui fuyaient les économies occidentales meurtries par la crise mondiale.Au lieu de mettre à profit ce sursis providentiel, la classe politique corrompue a poursuivi son pillage systématique des ressources de l’Etat, jusqu’à ce que nous arrivions au point où nous en sommes aujourd’hui.Tout n’est perdu. Mais l’heure n’est plus aux mesquineries et aux règlements de compte. Il faut repenser tout le modèle économique, jeter aux oubliettes la mentalité rentière et revenir au cycle de la production. Il faut impérativement réduire la facture des importations qui s’élève à 16 milliards de dollars par an, une somme injustifiée pour une population de 4,5 millions d’habitants. Il faut la réduire de plusieurs milliards de dollars, pour ne plus dépendre autant des humeurs du billet vert et des pressions de son géniteur. Pour cela, les Libanais ont un rôle à jouer. Ils doivent reprendre confiance dans leurs capacités à créer et à fabriquer des produits à valeur ajoutée. Ils doivent consommer libanais. C’est dans cet esprit que Magazine a consacré son dossier de couverture, ce mois-ci, à l’industrie libanaise dans toutes ses déclinaisons. En achetant libanais, nous réduisons la facture des importations et, par conséquent, le déficit de la balance des paiements. Mais pas seulement. Nous boostons la production locale, ce qui poussera les industriels à créer des emplois, et qui conduira, forcément, à la relance de la consommation. En achetant un produit libanais, chacun d’entre nous, à son niveau, contribue à l’apparition d’une dynamique vertueuse, seule capable de briser le cercle vicieux dans lequel ceux qui nous gouvernent ont plongé notre pays. ●


 Paul Khalifeh
   

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