Tripoli, Wadi Khaled. Une cinquième colonne islamiste
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Nº 2890 du vendredi 29 mars 2013

Tripoli, Wadi Khaled. Une cinquième colonne islamiste

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    Tripoli, Wadi Khaled. Une cinquième colonne islamiste
    Les rumeurs les plus folles courent sur le Liban-Nord, accusé par certains médias d’abriter des mouvances radicales alliées au Front syrien al-Nosra. Comment tirer le vrai du faux? Magazine enquête. L’artère...
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Les rumeurs les plus folles courent sur le Liban-Nord, accusé par certains médias d’abriter des mouvances radicales alliées au Front syrien al-Nosra. Comment tirer le vrai du faux? Magazine enquête.

L’artère principale tripolitaine, reliant le nord du pays au rond-point central d’Abou Ali, s’habille de teintes grisâtres entre chien et loup. Les bâtiments délabrés prennent des allures fantomatiques. Les rues sont vidées par les tirs de francs-tireurs résonnant de part et d’autre, provoquant la panique des conducteurs.
Depuis une dizaine de jours, l’insécurité s’est aggravée à Tripoli, ventre mou du Liban. L’agression à Beyrouth de quatre cheikhs sunnites, dans deux incidents séparés, impliquant des jeunes de la communauté chiite, a mis le feu aux poudres dans la capitale du Nord. Des affrontements ont opposé les quartiers de Bab el-Tebbané, à majorité sunnite, soutenant la rébellion syrienne, à ceux de Jabal Mohsen, dont les résidants sont alaouites et appuient le régime du président Bachar el-Assad, lui-même membre de la communauté. En fin de semaine, la situation a également dégénéré après l’annonce de la démission du Premier ministre Najib Mikati, sunnite de Tripoli, en raison de divergences politiques à l’intérieur du gouvernement, portant notamment sur la prorogation du mandat du chef des Forces de sécurité intérieure, Achraf Rifi. Au moins sept personnes, dont un soldat, sont tuées et une trentaine d’autres blessées dans ce nouveau cycle de violences. Les affrontements se sont également propagés à d’autres quartiers comme Chaarani, Maloula, Rifa et Baqqar.

Vingt-cinq fauteurs de troubles
«Ce regain de tensions et de violences entre Bab el-Tebbané et Jabal Mohsen est attribué à un groupe de vingt-cinq jeunes gens. On ignore tout des factions politiques qui les appuient mais il semble que l’armée soit réticente à les arrêter», signale une source salafiste s’exprimant sous couvert d’anonymat.

Autre facteur préoccupant: le changement des priorités dans certains cercles extrémistes. On assure, en effet, que certains membres de la communauté salafiste tripolitaine, très enthousiastes auparavant, à l’idée de combattre en Syrie, estiment désormais devoir concentrer leurs efforts sur leur ville. «Ils pensent qu’ils seront amenés à jouer un plus grand rôle (dans ce nouveau front qu’est devenu Tripoli) en raison des tensions croissantes entre sunnites et chiites et les prises de position extrêmes du Hezbollah», ajoute la source.
L’émergence de cette nouvelle tendance se traduit par une nouvelle configuration du paysage politique de la ville. Sur l’artère de Maslakh, reliant Jabal Mohsen au quartier défavorisé de Mankoubin - d’où sont partis un grand nombre de jihadistes vers la Syrie - les drapeaux du Courant du futur ont peu à peu fait place à des banderoles noires. Ces dernières, généralement utilisées comme étendards  par les islamistes et plus particulièrement par les groupes radicaux, sont partout accrochées aux pylônes électriques ou aux pans des immeubles. C’est ici, dans les quartiers miséreux de Tripoli que paraît s’imposer l’islam politique, remplaçant ainsi les courants plus modérés.

A Wadi Khaled
L’impression inverse semble se dégager de la région de Wadi Khaled, plus loin vers le nord. Les slogans islamiques ont disparu dans cette plaine verdoyante en bordure de la Syrie, conjointement semble-t-il, avec le retrait de certaines institutions caritatives musulmanes. «Les cheikhs ont fait de l’argent sur notre dos, ils ont empoché les dollars des Saoudiens et des Qataris nous étant destinés», se lamente Souheib, un activiste syrien résidant à Wadi Khaled.
La probité de certains hommes de religion, accusés de corruption, serait donc mise en doute. Et la présence des salafistes se cantonne, elle, dans le village de Heche, à l’est de Wadi Khaled, selon les témoignages des habitants.
La situation sécuritaire n’en est cependant pas moins incertaine malgré la mise en place, en cette fin d’après midi, de barrages de l’Armée libanaise dans le village de Bqaihah, non loin du poste de douane séparant le Liban de la Syrie. Des soldats contrôlent le flot continu de voitures.
«L’armée ne prend la peine de se déployer que lorsque la situation est calme», ironise Abou Mohammad, un habitant de la région. Ce dernier fait référence aux accrochages ayant opposé les mois passés, certains habitants de Wadi Khaled aux Forces syriennes alliées au régime du président Bachar el-Assad.
«Les résidants de Wadi Khaled se défendent lorsqu’ils sont attaqués. Nous avons été accusés d’appartenir au Front al-Nosra et aux mouvances salafistes. A quoi le gouvernement (libanais) s’attend-il? Nous sommes une société tribale, nous possédons des armes et nous sommes prêts à les utiliser pour nous défendre», déclare Ahmad Sayed, un militant de la région.

Les habitants de Wadi Khaled auraient mis en place une sorte de comité militaire informel, permettant de coordonner les opérations entre les différents villages, dans le cas d’une agression.
«Nous sommes à la merci des Syriens et l’Armée libanaise ne nous protège pas, nous sommes donc contraints de prendre la situation en main», raconte Abou Mohamamd. En juin dernier, des résidants de Wadi Khaled ont ainsi pris en otage un groupe d’alaouites syriens et libanais qui ont servi de monnaie d’échange dans la libération d’Ahmad Suleiman, qui avait été kidnappé par l’armée syrienne.
«Cela ne veut pas dire, pour autant, que nous coopérons avec l’Armée syrienne libre (ASL). Cette coopération se limite à une assistance médicale. Nous abritons également des soldats de l’armée régulière ayant fait défection. Mais il est vrai que certains soldats de l’ASL font des allers-retours au Liban, où ils ont déposé leurs familles», souligne une source locale.

Le danger persiste
Cette version des faits est confirmée par une source militaire, proche de la majorité. «Il n’y a pas de Front al-Nosra à Wadi Khaled. Il est toutefois vrai que l’ASL a tenté, au début du conflit en Syrie, d’utiliser le Liban-Nord comme base dans des attaques menées contre les troupes du président Assad. Les habitants y ont mis fin en raison des représailles que cela entraînait».
Le danger n’est toutefois pas écarté. Que ce soit à Wadi Khaled ou à Tripoli, le nombre croissant de réfugiés et la situation polarisée à l’extrême, ne présagent rien de bon. Face à cette tragédie, les politiques libanais, eux, répondent par une nonchalance aux proportions dramatiques.

Mona Alami
 

Charbel inquiet
A l’issue d’une réunion sécuritaire, samedi, à Tripoli, le ministre de l’Intérieur, Marwan Charbel, a mis en garde contre «les dangereux développements» dans la capitale du Liban-Nord qui ont des liens régionaux, «sinon internationaux». «Certains combattants ne sont pas originaires de Tripoli et les députés de la ville n’ont aucune influence sur ces derniers», a décrété le ministre. Charbel a appelé le président du Parlement, Nabih Berry, à convoquer l’Assemblée nationale afin que les députés signent un engagement ayant pour priorité la sécurité au Liban, dans le but de ramener le calme.

Les réfugiés augmentent
Selon les résidants de Wadi Khaled, un nombre croissant de réfugiés syriens pénètre dans le secteur de Bqaihah. Trois à cinq familles en moyenne traversent la frontière par semaine. Il y aurait environ 17000 réfugiés syriens à Wadi Khaled, alors que la population locale est estimée à près de 40 000 habitants.

Al-Nosra à Wadi Khaled
Selon le quotidien aL-Akhbar, le Front al-Nosra serait déjà à Wadi Khaled et en collaboration avec le 14 mars, les Kataëb et les Forces libanaises. Le point de départ de cette aventure aurait été la prison de Roumié. Un certain Bilal y aurait rencontré un partisan des Frères musulmans libyens et formé un groupe terroriste, communiquant avec al-Qaïda par un téléphone satellite Thuraya. Bilal aurait recruté environ trente membres dans les villages de Rajm Issa, Rajm Hussein et Rajm Khalaf. Le groupe aurait été chargé de former des jihadistes pour participer à des combats dans les zones de Tal Kalakh et al-Kassir en Syrie. Les Forces libanaises et les Phalanges, eux, auraient pour mission de surveiller les frontières et de collecter des informations sur les activités de l’armée syrienne…

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Éditorial
Fitna:qu’en est-il vraiment?

Pour se battre, il faut des hommes, et pour brûler, des quartiers. Je suis allé les voir. Saïda. Les portraits des Hariri et de la famille Saad sont partout. Aucun  étendard noir. Un calicot refuse l’instrumentalisation de la religion par la politique! Dans la vieille ville commerçante, on trouve des bâtiments religieux, des écoles, des cafés, remarquablement réhabilités et beaucoup de gens. Un bon tiers des femmes ne sont pas voilées. Là, les salafistes sont présents. Peu nombreux, ils traînent à ne rien faire. Les gens sont aux portes de leurs boutiques. On discute à voix haute. Les difficultés de tous les jours sont le premier sujet. Jamais de politique. Beyrouth. Les quartiers chauds, les nouvelles lignes de démarcation: de Barbour à Zokak Blat. Les portraits des politiciens permettent de savoir la confession des habitants de chaque immeuble. Mais les fils de l’écheveau sont serrés, il est difficile de tracer une ligne. Pas de regard fou ni de méfiance affichée. Aux abords des permanences ou des mosquées, les marqueurs sont plus visibles. Je rentre dans des boutiques, je me crois de nouveau à Saïda, on ne parle que des misères de chaque jour. Dans les quartiers exclusivement sunnites, de Tariq Jdidé à Sabra, je rencontre quelques barbus comme une curiosité de cirque. Tendus entre les murs, des calicots à la gloire de l’islam, l’un dit que «Mahomet nous unit», pas de blasphèmes. Le plus visible dans cette partie de la ville: la pauvreté et des mines désespérées. Dans la banlieue sud, de Haret Hreik, à Bir el-Abed, les avenues sont larges, les immeubles neufs, les commerces ont de grandes vitrines. Une banlieue banale. Avec ma manie de compter, je relève que sur cent femmes, quarante ne sont pas voilées. A Ouzaï, tout est différent. Avec le Akkar, il est le lieu le plus misérable du Liban. Des maisons de bric et de broc et des magasins qui ressemblent plus à des dépôts. C’est le vivier infini du militantisme chiite, des jeunes, pas agressifs, mais que de désillusions dans les regards! Tripoli. D’abord la rue de Syrie, la ligne de feu, noire de monde. Des immeubles criblés de balles. L’armée y est partout, les soldats sont équipés de la tête aux pieds, et des blindés. Bab el-Tebanné, la sunnite, puis Baal Mohsen, l’alaouite. Pas d’hommes armés, un ou deux salafistes et une très grande pauvreté. Retour dans la ville, la majorité est sunnite et le fait savoir, mais sans blasphèmes aussi. Le vieux souk est un trésor architectural, complètement négligé. Il y a toujours eu des salafistes. Aujourd’hui, ils sont plus nombreux. De vieux pieux, des misérables en haillons, des jeunes, deux en treillis qui iront faire le coup de feu à Bab el-Tebanné, des commerçants et beaucoup de drapeaux noirs. Encore une fois j’ai compté. Sur une ruelle, ils étaient 32 barbus sur 400, soit huit pour cent, le double si l’on compte ceux qui ne s’affichent pas. Comme à Saïda, on y converse à voix haute. Dans un café où les langues sont plus déliées, le même discours, les mêmes complaintes, le quotidien pénible, pas de politique. Mais alors où est la fitna? Elle a grandi dans les cœurs. Depuis 2005, le Hezbollah a multiplié les fautes graves et les sunnites ont manqué d’intelligence politique. Mais alors comment ne sommes-nous toujours pas en guerre? A cela, d’abord, des raisons historiques. Les chiites au Liban n’ont jamais été traités comme des parias comme leurs coreligionnaires dans les pays du Golfe et en Irak. Depuis que leur résistance à l’envahisseur israélien leur a donné leurs lettres de noblesse, ils n’ont pas cet esprit revanchard des chiites irakiens après la chute de Saddam Hussein. Ensuite, les deux communautés ont ensemble gouverné le Liban sous la tutelle syrienne. De plus, le Liban est une démocratie même si elle est imparfaite. Chiites et sunnites, surtout à Beyrouth, vivent côte à côte dans certains lieux. Ils ont surtout un socle commun d’habitudes qui atténue les différences. Ce sont des citoyens généralement instruits, qui ont voyagé, qui émigrent. Entrepreneurs, ambitieux pour leur bien-être matériel et leur statut social. Tous ces facteurs, mis ensemble, les font hésiter à en découdre. Ceci est une lueur d’espoir. On ne pourra pas indéfiniment colmater les brèches. La pauvreté qui se généralise est mauvaise conseillère. Le Hezbollah devrait avoir le courage de renoncer à son alignement sans faille sur l’Iran, d’accepter ce qui se passe en Syrie, même si cela devait l’affaiblir, de repenser la défense du Liban comme une responsabilité commune. Quant aux sunnites, même si les salafistes restent minoritaires, ils doivent les condamner sans la moindre ambiguïté, on ne compose pas avec une frange aussi dangereuse. Le Liban peut se redresser, il en a les moyens. Il faut entamer le chantier d’éradication de la pauvreté, quelques actes de bonne volonté et surtout un infléchissement du discours, pour faire passer l’ouragan. Ce n’est pas de la candeur, les Libanais sont autant sensibles aux mots qu’aux actes. Ils ne veulent pas encore la guerre, ils peuvent encore l’éviter.


 Amine Issa
   
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