L’emblématique rue de Phénicie. A minuit, comme s’il était midi
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Nº 2894 du vendredi 26 avril 2013

L’emblématique rue de Phénicie. A minuit, comme s’il était midi

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    L’emblématique rue de Phénicie. A minuit, comme s’il était midi
    Dans la rue de Phénicie, cimetière de l’âge d’or beyrouthin, aucun des restaurants, bars et autres night-clubs n’a quasiment survécu à la guerre civile. Rare quartier dans Beyrouth tombé dans...
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Dans la rue de Phénicie, cimetière de l’âge d’or beyrouthin, aucun des restaurants, bars et autres night-clubs n’a quasiment survécu à la guerre civile. Rare quartier dans Beyrouth tombé dans une telle décrépitude. Si le restaurant Romano 222 en est l’emblématique survivant, le Quo Vadis, lui, a fermé ses portes juste après la guerre.

«La rue de Phénicie? C’était le meilleur emplacement de tout le Liban, on y marchait à minuit comme s’il était midi», s’exclame Mme Casini, propriétaire du Romano 222. «Il y avait un grand nombre de restaurants et peut-être plus de trente bars, ajoute son mari Luigi. Pas de porte qui n’ouvre sur un bar».
Toutes périodes confondues, à partir de 1950 jusqu’à la guerre civile, dans cette rue emblématique des nuits beyrouthines, on allait manger au Salloum, à la Saucisse joyeuse, aux Quo Vadis, Romano 222, Rhenania, Olympe, Pagoda, Angelo, Alvarado, Hong-Kong, à l’Espagnol, l’Excellence, le Fontana di Trevi, prendre un verre aux Lucky Luke Club Saloon, Whisky à gogo, aux Beam inn, Club 21, Joe’s, Keyhole ou Marabu et danser à l’Epi Club, aux Watergate, Morocco, Crazy Horse Saloon, aux Stéréo Club, Le Roy, Jockey Club ou encore assister à une pièce de théâtre au Six Gales.

Aujourd’hui, dans le quartier des hôtels, les endroits chics flirtent avec des carcasses éteintes depuis bien longtemps. A côté du Palm Beach, qui a toujours fière allure, l’Excelsior n’est pas encore sorti de sa torpeur, ce squelette en forme de bateau accueillait jadis la plus tendance des boîtes de nuit, les Caves du Roy. Sur la rue de Phénicie, faisant face au Grenier, un restaurant tenu par Prosper Gay-Para et le Quo Vadis, restaurant italien quatre étoiles. Ces deux lieux mythiques se trouvaient dans de vieilles bâtisses d’architecture libanaise. Alors que la première a été remplacée par un parking, la seconde agonise, éventrée. L’entrée du Quo Vadis est aujourd’hui murée. De la rue, un petit escalier menait vers le guichet de réception. A l’intérieur, plus rien n’est comme avant. Dans une allée menant aux réserves, un cahier de comptes, datant de la fin des années 80, est ouvert à même le sol. Car, ironie du sort, le Quo Vadis a survécu durant la guerre pour dépérir ensuite, au décès de son emblématique directrice italienne Anna. «Elle trônait dans le lieu comme une Mama, autoritaire, puissante mais adorable, se souvient Gregory, un habitué. Il y avait un salon bar qui donnait sur la rue où on attendait que la table soit prête en sirotant un apéritif. Le restaurant s’étendait sur plusieurs salles au rez-de-chaussée de la maison, poursuit-il, et les murs étaient tapissés d’innombrables cartes de visites d’anciens clients. On pouvait aussi manger dehors, dans le jardin. La cuisine était excellente, plus raffinée que dans les autres restaurants italiens, un peu l’équivalent de Marinella, de nos jours. Nous y allions le dimanche et le déjeuner durait toute la journée. Habituellement lorsque nous quittions, il faisait nuit».

Le poumon des soirées
Plus haut dans la rue, voisin du cabaret Epi Club, le Romano 222, tenu par la famille Casini, est l’un des rares doyens de cette ruelle, jadis poumon des soirées libanaises. Le 222, dit-on, fut l’un des tout premiers restaurants italiens du Liban. C’est d’ailleurs là que prend racine l’histoire du Quo Vadis. Tout commence avec un homme, Julio Gati, propriétaire de deux restaurants dont le Jardin de César dans la région de Mkallès. «Mon père et mon oncle avaient l’habitude d’y manger régulièrement, raconte Luigi Casini. Lorsque Julio Gati a eu des problèmes financiers, mon père l’a aidé en se portant garant et en lui prêtant de l’argent. Finalement, constatant qu’il ne pourrait plus faire face, il a proposé à mon père de reprendre son restaurant, au 222 rue Ahmad Chawki», tout proche de la rue de Phénicie. C’est ainsi qu’au début des années 50, le restaurant 222 ouvre sous la houlette de Mirella, la sœur de Luigi. «Elle a alors fait venir d’Italie un cuisinier et un maître d’hôtel du nom de Manera, continue-t-il. Un an et demi plus tard, ce dernier a ouvert le Quo Vadis». A l’époque, Anna est barmaid. Manera ne tarde pas à en tomber amoureux et lui propose de travailler avec lui. «Il voyageait beaucoup pour ses affaires, se rappelle Mme Casini. Anna lui demanda alors de devenir actionnaire à moitié du restaurant, autrement elle plierait bagage». Ce fut chose faite. Elle dirigea le restaurant avec le fils du propriétaire, Elio Forni jusqu’au milieu des années 70, date à laquelle elle reprit seule l’affaire.

Le harcèlement fait son œuvre
«Chaque jour, durant la guerre, Anna nous téléphonait, ajoute-t-elle. Elle dormait sur les tables du restaurant pour être sûre que personne ne puisse le prendre». «A la fin, les propriétaires de la maison ont voulu la vendre. Anna nous racontait qu’un jour ils ont fait un trou dans le plafond pour l’inciter à partir», se souvient Luigi. Ils auraient même jeté des tomates et des œufs sur les clients du Quo
Vadis du haut de leur terrasse. Des informations qui n’ont pas pu être corroborées. Il y aurait eu d’ailleurs un procès entre les différentes parties. A la mort d’Anna, en 1991 ou 1992, son frère est venu récupérer toutes les affaires du restaurant et les a sécurisées dans un appartement voisin. Depuis, le temps a fait son œuvre. Le Quo Vadis n’est même plus l’ombre de ce qu’il a pu être. Dans la cuisine, aux carreaux bleus et aux briques rouges, les éviers sont remplis de feuilles mortes et les étagères sont vides. Jadis, on y confectionnait d’excellents plats. «Il faisait un très bon osso buco», se rappelle May. A lire ses menus trouvés parmi les détritus, il y avait de quoi perdre la tête et affoler les papilles. Pas moins de 128 plats et desserts étaient proposés, des antipasti aux pâtes en passant par toute une panoplie de soupes, poissons, crustacés, viandes importées de France ou encore de grillades. La carte présentait, pour ne citer que certains plats: des fettuccines al Alfredo, spaghettis alla carbonara, paglia fieno Quo Vadis, cannelloni, risotto alla marinara, ravioli piémontais, taglierini à la «gigetto», soles meunière, crevettes à la diable, tournedos rossini, trippa alla parmigiana, bœuf émincé à la florentine, bocconcin maison ou cassata sicilienne et zabaglione pour les desserts, mais également entrecôtes Mirabeau, canards à l’orange, suprêmes de poulet maréchal, escargots à la bourguignonne, rouleau de foie gras ou steak tartare. Dans les salles, les papiers peints tombent en lambeaux, on en devine encore les couleurs, un dégradé de marron et un bleu gris, aujourd’hui auréolées d’humidité. Quelques carreaux traditionnels des maisons libanaises jonchent encore le sol, décollés de leur place initiale. Le plafond, éventré, montre à l’étage supérieur d’anciennes peintures murales. Quelques archives laissent encore à l’histoire quelques noms: Antoine Khana qui fut jadis second chef cuisinier, Guido Marinetti, Katchig Mardinian ou encore Carlo di Gironimo, chef pâtissier. Dans le jardin, quelques bougainvilliers vagabondent librement, le dattier lui, a périclité.
«Autrefois, les gens attendaient deux semaines pour avoir une table au Quo Vadis ou au Romano, nous étions les deux restos italiens chics en ville», souligne Mme Casini. Pour la petite histoire, en 1966, le propriétaire de la maison où officiait le «222», décide de vendre, obligeant la famille Casini à trouver un nouvel emplacement pour son restaurant. Ce sera rue de Phénicie, à la place de l’ancien restaurant Espagnol, jadis ambassade de Grande-Bretagne.

Affaires de famille
«Nous avions une clientèle étrangère, note Mme Casini. Nous étions moins chers que le Quo Vadis. Bon marché et bon, c’est ce qu’aiment les étrangers, les Libanais ont une mentalité différente». A l’instar de son voisin italien, politiques, présidents et acteurs s’y succèdent pour se délecter de leurs délicieux mets. «Durant la guerre, les journalistes et les ambassadeurs mangeaient chez nous. Après une réunion au Bristol, ils venaient prendre un irish coffee au Romano 222», précise-t-elle. En 1985, ils décident de partir à Sin el-Fil pour ouvrir un nouvel établissement du même nom. Mais si aujourd’hui la rue de Phénicie semble bien morte, Sandro, l’aîné de la famille Casini, a décidé, lui, d’y ouvrir à nouveau le restaurant familial où viennent s’attabler les habitués. «Ma vie est là, lance-t-il. Alors en 1991, nous avons retapé le restaurant de la rue Phénicie en gardant l’atmosphère d’antan, peu de choses ont changé», explique-t-il. Logé au 1er étage, le Romano 222 a repris vie dans une ambiance chaude et charmante, ses tables bien dressées, attendant les gourmets. Et, surprise, ses couverts et nappes sont tous estampillés «Quo Vadis», achetés jadis au frère d’Anna. La boucle est ainsi bouclée. «Si les jeunes ne peuvent imaginer ce que cette rue a pu être, nous l’avons vue, nous y avons vécu et tout a disparu. Nous la regrettons beaucoup», avoue Mme Casini. La rue de Phénicie, hier fleuron, aujourd’hui oubliée, possède néanmoins selon Sandro une forte capacité. «Elle ressuscitera un jour», assure-t-il. Quant au Quo Vadis, son sort est scellé. Les propriétaires de la bâtisse ayant bien l’intention de ne pas la réhabiliter.

Delphine Darmency
 

Le Romano 222
La famille Casini est présente au Liban depuis plus de 100 ans. Spécialisée tout d’abord dans la soie au Akkar, elle se lance dans la gastronomie italienne au début des années 50 à Beyrouth pour ne plus s’arrêter depuis. Le Romano 222 se décline en deux établissements, rue de Phénicie (03 652 622) et Sin el-Fil (01 496 927).

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Éditorial
Un seigneur en mal de vassaux

Comment imaginer cette représentation surréaliste d’une très large délégation libanaise accueillie par un «grand maître» donneur de leçons à des élèves buvant ses paroles. Une fois de plus, le chef de guerre syrien se pose en patron à travers une fraction de Libanais en mal de pouvoirs. Ironisant sur le sens de la politique libanaise de «distanciation», préconisée par le président de la République et le chef du gouvernement démissionnaire, Bachar el-Assad se dit ignorant du sens de ce mot, ignorance que ses visiteurs n’ont pas manqué de partager. De toute évidence, il n’y avait pas de linguistes parmi eux. Les victimes du Hezbollah tombées en Syrie ont, enfin, dévoilé officiellement l’implication du parti aux côtés des forces régulières syriennes. Le Hezbollah, comme l’explique un député du parti, n’a pour mission que de «protéger les lieux saints en Syrie et de mater les rebelles qui s’en prennent aux Libanais à travers la frontière syrienne». Faute d’avoir à résister aux troupes israéliennes, le Hezbollah se place en protecteur des Libanais «menacés» par l’Armée syrienne libre. Devant ce sombre tableau, cette déchéance de certains Libanais en mal de tutelle et les dangers d’une explosion sunnito-chiite au Liban, le silence du pouvoir libanais est fracassant. Il ne nous manquait plus que les certificats de bonne ou de mauvaise conduite généreusement distribués par le pouvoir syrien pour élargir la fracture interne. Nous nous serions bien passés des éloges qui n’ont même pas épargné le patriarche maronite, nous disons bien «épargné» car, sous les propos syriens lénifiants, il y avait bien une intention perverse d’approfondir un fossé entre les différents partenaires libanais. Ce qui reste inadmissible, pour le commun des mortels, ce ne sont pas uniquement les déclarations d’un ambassadeur de Syrie accrédité au Liban, ni celles d’un ministre des Affaires étrangères du gouvernement démissionnaire, longtemps porte-parole officiel de Damas, mais la quasi-absence de réaction libanaise face aux agressions syriennes avérées par l’Armée libanaise à l’intérieur du territoire libanais. Peut-on encore parler d’échange diplomatique entre deux pays voisins que tout, dorénavant, divise? La seule présence, dans un simulacre de chancellerie à Damas, d’un ambassadeur libanais, et à Beyrouth d’un diplomate syrien, suffit-elle à jeter de la poudre aux yeux et à laisser croire à des relations équilibrées entre deux pays qui avaient, pourtant, mis beaucoup de décennies avant de les admettre? Le minimum qu’on pouvait attendre du Liban, comme de la Syrie, c’est le retrait de leurs représentants respectifs. Mais, encore une fois, le sens politique échappe au lexique de la région. Entre-temps, le Liban n’est toujours pas sorti de l’auberge. Son dilemme demeure entier. Faut-il placer l’œuf avant la poule ou la poule avant l’œuf? Faut-il s’entendre sur une loi électorale acceptable de tous, avant de réussir à mettre, aussi miraculeusement, en place un gouvernement homogène capable de faire face aux défis? Pourra-t-on former une équipe ministérielle d’obédience totalement nationale? Des espoirs, à la fois grands et frileux, sont placés dans la personnalité du Premier ministre désigné dont le patriotisme et le courage ne sont pas en cause. Le président désigné n’est pas en quête d’un titre «prestigieux». Il sait qu’il ne sera pas toujours plébiscité comme l’a été sa désignation. Réussira-t-il à démêler l’écheveau, ce cadeau empoisonné, qui lui est offert? Le satisfecit syrien ne lui compliquera-t-il pas la tâche, déjà complexe?


 Mouna Béchara
   

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