La bataille de La Sagesse. Polémique autour d’un projet
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Nº 2895 du vendredi 03 Mai 2013

La bataille de La Sagesse. Polémique autour d’un projet

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    La bataille de La Sagesse. Polémique autour d’un projet
    Le paisible quartier de La Sagesse est à l’aube d’un bouleversement sans précédent. Abritant le collège de La Sagesse et l’archevêché maronite de Beyrouth, ses ruelles possèdent encore un charme...
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Le paisible quartier de La Sagesse est à l’aube d’un bouleversement sans précédent. Abritant le collège de La Sagesse et l’archevêché maronite de Beyrouth, ses ruelles possèdent encore un charme particulier, les immeubles modernes qui ont réussi à s’implanter étant restés rares. Et pour cause, il y a quarante ans, une partie des bâtisses et jardins du quartier ont été expropriés par l’Etat pour y bâtir la voie rapide La Sagesse-Turk. Ce projet, remis au goût du jour par la municipalité de Beyrouth il y a trois ans, provoque la grogne et la mobilisation de la société civile.

Dans une impasse du quartier de La Sagesse, figé depuis plus d’un demi-siècle, des poules se promènent sans vergogne entre de vieilles bâtisses d’architecture traditionnelle. A travers une fenêtre, une porte, on voit des peintures d’époque et leurs emblématiques triples arcades. Sur leurs murs extérieurs, des croix rouges ne présagent rien de bon, marquées par l’association Save Beirut Heritage (SBH) pour signifier leur démolition future au passage de la voie rapide appelée Fouad Boutros. «Une trentaine de ces maisons seront détruites, annonce Giorgio Tarraf, président de SBH. Alors qu’aujourd’hui dans aucune des grandes villes de la région ou d’Occident, la voiture n’est privilégiée, le projet Fouad Boutros va provoquer des dégâts évidents sur le patrimoine, sur les habitants de la région, mais également d’un point de vue écologique. C’est un crime qu’on regrettera d’avoir commis».

Inspiré des plans du réseau routier pour Beyrouth de l’urbaniste Michel Ecochard dans les années 50, ce projet, resté dans les tiroirs de l’administration, a pourtant été remis à l’ordre du jour depuis trois ans. «Le projet avait débuté juste avant la guerre, explique Elie Hélou, responsable du projet au Conseil du Développement et de la Reconstruction. Le pont à l’intersection de l’avenue Charles Malek et Mar Mitr en avait été le premier ouvrage d’art. Cette voie est une partie du puzzle qui n’est pas encore achevé et qui doit l’être pour désengorger Achrafié». Un axe qui partirait du supermarché Spinneys, avec des embranchements sur Charles Malek frôlant les actuels restaurants et bloquant certaines rues, pour finir sa folle course sur l’avenue Charles Hélou avec un renfort de trois ponts et deux tunnels. Inacceptable pour différentes associations et urbanistes organisés en «Collectif civil».

 

«Le projet, un coup monté»
«En 2009, Fouad Boutros mettait la première pierre à cet axe La Sagesse-Turk, projeté, pourtant, il y a plus d’un demi-siècle, rappelle Raja Noujaim, membre du collectif. A cette époque, le quartier de La Sagesse n’avait pas plus de vingt ans et une maison était conçue sans une vision de préservation. Mais il ne faut pas réfléchir en termes de bâtiments mais de quartier, nous demandons que l’ensemble de la région soit classée. D’ailleurs, poursuit-il, l’aspect traditionnel n’est qu’un des nombreux points expliquant notre désaccord». Pour le Collectif civil, percer des voies rapides en 2013 dans des quartiers centraux est une «pratique destructrice révolue». Il souligne que ces dernières, au-delà de détruire une identité, un tissu urbain et architectural, ne résolvent les problèmes de trafic qu’à très court terme, créant ensuite un appel d’air supplémentaire aux véhicules privés. Raja Noujaim ne mâche pas ses mots; pour lui, ce projet est «un scandale, un coup monté. L’administration fait comme si l’axe Emile Lahoud, joignant la route de Damas au port, n’existait pas, et l’objectif de la voie La Sagesse-Turk dans les années 60, comme si rien n’avait changé depuis les années 50. Ils n’ont pas le droit de se lancer dans un projet sans faire d’études de trafic récentes, de faisabilité économique, sociale et urbaine».


«Pas d’omelette sans casser des œufs»
Du côté des commanditaires, on s’en défend. «Même si le projet date des années 50, l’axe Fouad Boutros appartient à une vision globale des infrastructures routières, mises en place dans le projet UTDP de 2003, réagit Rachid Achkar, représentant du Comité du transport au conseil municipal de Beyrouth. Ce grand projet est l’un des tout derniers concernant les infrastructures de la ville et ce serait dommage de le désavouer. Beyrouth n’est pas terminée. Nous avons une vision à long terme de la ville, assure-t-il. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Le projet créera un nouveau flux et pénalisera certes l’entrée d’Achrafié, mais il désengorgera le trafic de façon générale. Nous comptons d’ailleurs élargir l’avenue Charles Hélou pour la rendre plus viable, un plan déjà approuvé». Il affirme que les plans ancestraux dont ils ont hérité ont été modifiés. «Nous n’avons plus le droit de faire des routes qui ne respectent pas l’environnement. Dans le cas de l’axe Fouad Boutros interdit aux camions, le tissu urbain sera identique à celui qui existe en surface». En effet, une partie du tronçon sera enterrée pour permettre l’élaboration d’espaces verts en surface et plus si affinités. «Nous avons demandé à la Direction générale des Antiquités d’évaluer les bâtiments qu’il faudra préserver, reprend Elie Hélou. On pourrait ainsi les reconstruire au-dessus des passages inférieurs et élaborer également de nouveaux bâtiments, selon la volonté de la municipalité». Concernant les parkings, trois y sont prévus. Deux en souterrain, à proximité de l’église Mar Mitr (150 places) et après Charles Malek (250 places), puis entre la rue d’Arménie et celle de l’hôpital orthodoxe, 450 places. «Ce dernier résoudra le problème des stationnements dans le quartier de Mar Mikhaël «ce que nous n’avons pas trouvé pour Gemmayzé. C’est un avantage indéniable pour la ville», assure Rachid Achkar.

Des propos qui ne convainquent pas pour autant Raja Noujaim, qui demande une simulation détaillée sur la région ciblée pour 2013. «On ne peut pas s’appuyer sur une étude de trafic, faite il y a dix ans, argumente-t-il. De notre côté, nous faisons avec nos moyens des décomptes pour créer des simulations et proposer des solutions pour désengorger le trafic, à commencer par le rond-point Charles Malek-Mar Mitr». A cela, s’ajouteraient de nouveaux accès et des changements de directions de rues avant de prévoir à long terme, un tunnel pour Charles Malek, que l’activiste estime à 140 millions de dollars. Le Collectif civil dispose d’un contre-projet de choc pour une nouvelle vision de la ville, qui n’est pas sans rappeler d’autres projets en cours de la municipalité de Beyrouth, notamment la voie douce qui devrait voir le jour rue de Damas. Un aménagement permettant aux piétons et aux cyclistes de se réapproprier l’espace urbain.
De La Sagesse à la rue d’Arménie, les expropriations sont faites, alors que celles de la partie allant jusqu’à l’avenue Charles Hélou sont à l’heure actuelle devant la justice. «Nous avons aujourd’hui une occasion incroyable, une chance historique de disposer d’une région qui a été expropriée par l’Etat et de pouvoir compter sur cinquante millions de dollars, déjà accordés au projet de Fouad Boutros. Il faut en profiter pour créer une coulée verte, explique Raja Noujaim. On rénove les bâtiments, on en fait des parkings, des centres culturels, un musée, une bibliothèque, un jardin botanique, un espace d’exposition prestigieux pour la ville de Beyrouth et avec ce montant, on règle une partie des problèmes de trafics. Il y a toute une dynamique à créer».


Un projet pas réaliste
Pourtant, la municipalité de Beyrouth et le CDR affirment en chœur que ce contre-projet en l’état n’est pas réaliste. «Si on exécute leur projet tel quel, il faudra exproprier le double du terrain et ajouter 60 à 70 millions de dollars», répond Rachid Achkar. «Certes, une coulée verte serait beaucoup plus belle à voir mais que fait-on du trafic? Il n’y a pas de mystère. Il y a des voitures et il faut qu’elles circulent. Il faut de tout pour faire un monde. Je suis prêt à réaliser leur projet si on en avait les capacités. Je veux aussi que Beyrouth soit la plus belle, déclare-t-il. Nous avons modifié le projet de base pour respecter l’environnement et la municipalité s’en porte garante à 100%. Nous faisons, d’ailleurs, une étude environnementale pour travailler les façades et les ponts sur le passage du tracé. La vie n’est pas faite que de bonheurs, insiste-t-il. Il faut essayer de trouver des solutions techniques et respectueuses de l’environnement pour rendre la vie meilleure là où il est possible de le faire», dit-il avant de reconnaître: «Le pont sur la rue d’Arménie est l’élément qui me chagrine le plus, notamment parce que nous devrons détruire de très belles demeures. Je suis allé voir les propriétaires pour leur proposer de déplacer la bâtisse sur leur terrain adjacent aux frais de la municipalité, ils n’ont pas voulu».
Le directeur du projet Elie Hélou sait que dans tous les plans, il y a des pour et des contre. «Mais nous ne pouvons pas laisser une route qui n’est pas reliée à autre chose. Nous savons qu’il faut réaliser cette voie, et si tout va bien, les travaux devraient commencer fin 2013 et durer trente mois». Quant à savoir si le projet tiendra bon, il ajoute: «Tout est possible en période électorale». Car les députés n’ont pas été laissés de côté, le Collectif civil souhaitant qu’ils s’impliquent en prenant en compte la problématique dans leur programme électoral.
Pour Raja Noujaim, le projet ne passera pas. «Personne ne peut faire passer un projet pareil, dénonce-t-il. Nous avons essayé de parler sciences et techniques en vain avec le CDR et la municipalité, à partir de maintenant, nous utiliserons un autre langage. Ils seront obligés de stopper leur projet». Le «maquis» serait donc prêt à en découdre. La bataille ne semble que commencer.

Delphine Darmency

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Éditorial
Libérez les deux évêques!

L’enlèvement de Youhanna Ibrahim, évêque syriaque orthodoxe d’Alep, et Boulos Yazigi, évêque de l’Eglise grecque-orthodoxe de la même ville, le 22 avril, est un crime répréhensible à tous les égards. Sur un plan général, la privation de liberté, pour des motifs injustifiés, par des groupes ne disposant d’aucun mandat pour le faire est un retour à la loi de la jungle. Humainement, ces deux prélats, de par leur fonction et leur vocation, sont des messagers de paix, d’amour et de dialogue, ils ne méritent certainement pas le mauvais traitement qui leur a été infligé. A un niveau religieux, ils ont été enlevés parce qu’ils sont chrétiens, ce qui constitue une atteinte inadmissible au principe de la liberté de culte. Vu du prisme de la crise syrienne, les deux évêques étaient en mission humanitaire, pour tenter d’obtenir la libération de deux prêtres kidnappés dans la même région, il y a deux mois. Leur enlèvement est une violation de tous les principes, y compris des règles de la guerre, qui interdisent de s’en prendre à des médiateurs et des messagers. Si deux éminents évêques, dont le frère du patriarche de la plus grande Eglise d’Orient, ont été traités avec autant de légèreté et de rudesse, quel sort sera-t-il réservé au commun de leurs ouailles. C’est sans doute l’un des principaux messages que les ravisseurs (des Tchétchènes paraît-il; mais qui croit qu’ils peuvent agir sans couverture locale?) veulent transmettre aux chrétiens de Syrie et de toute la région: «Même vos évêques ne jouissent d’aucune immunité, alors que dire de vos prêtres, vos diacres, vos bonnes sœurs et vos fidèles?». Malgré le caractère abject de cet acte, on constate avec tristesse et consternation qu’il n’a pas suscité la vague de réprobation qu’il mérite. Faut-il, à Dieu ne plaise, qu’ils soient torturés et leurs têtes plantées sur un clocher (comme le cheikh Saadeddine d’Alep, égorgé et décapité avant que sa tête ne soit exposée sur le minaret de sa mosquée), pour que l’on entende, enfin, quelques timides condamnations? Pourtant, pour bien moins que cela, nous avons vu, ces deux dernières années, des personnalités politiques et publiques et des dirigeants, monter sur leurs grands chevaux, pour dénoncer avec véhémence la «répression sauvage», «les crimes odieux», «les atteintes inacceptables aux libertés individuelles et collectives…». Nous avons vu des médias entrer en campagne pour défendre un blogueur interpellé, ou un militant arrêté, des ONG se mobiliser pour sensibiliser l’opinion publique… Mais pour les deux évêques, c’est le silence radio, tous ont perdu la voix… et la conscience. Cette triste affaire est un exemple vivant de la politique des deux poids deux mesures, qui n’est malheureusement plus l’apanage des grandes puissances, mais aussi de supports médiatiques censés informer les gens. On constate que l’information fait l’objet d’une sélection rigoureuse et d’une hiérarchisation répondant à une grille de lecture politique. Malgré toutes les tentatives destinées à minimiser la gravité de l’enlèvement des deux évêques et à le banaliser, en le traitant comme un fait divers ordinaire, cet acte constitue un développement extraordinaire. Il montre que plus personne n’est à l’abri, que certains groupes franchissent toutes les lignes rouges sans que personne ne leur demande de comptes et, plus grave encore, que les opposants syriens qui occupent le devant de la scène médiatique n’ont aucun pouvoir sur ceux qui tiennent le terrain. Si l’Occident n’est pas parvenu à obtenir la libération de deux évêques, quelles garanties peut-il encore fournir que les armes qu’il livre aux rebelles ne finiront pas entre les mains des coupeurs de têtes et autres barbares lâchés dans la nature… à deux pas de chez nous?


 Paul Khalifeh
   

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