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Nº 3098 du vendredi 1er février 2019

La carrière politique de l'ancien député de Zahlé, Okab Sakr, a été bien vite enterrée par les analystes. L'ex-journaliste, soupçonné d'avoir fait le jeu de l'ancien ministre saoudien des Affaires du Golfe, Thamer al-Sabhan, accusé d'avoir organisé la démission forcée et la séquestration à Riyad du Premier ministre Saad Hariri, en novembre 2017, a disparu des radars depuis plus d'un an. D'aucuns affirmaient qu'il était tombé en disgrâce à cause de son «manque de loyauté envers son chef et ami». Visiblement, il n'en est rien. M. Sakr vient d'être réhabilité par Saad Hariri, qui l'a nommé à la mi-janvier secrétaire général adjoint du Courant du Futur pour les Affaires politiques et culturelles. Ahmad Hariri a été confirmé à son poste de secrétaire général et l'ancien député de Beyrouth, Ammar Houry, a décroché le titre de conseiller dans le cabinet de Hariri.

 

Les chrétiens scrutés par tous
Plus que toute autre, la scène chrétienne au Liban est scrutée avec une attention particulière par les puissances régionales et internationales impliquées au pays du cèdre et au Levant. Ces puissances, qu'elles s'appellent la France, les Etats-Unis, la Russie, la Syrie ou l'Iran, s'intéressent de près aux évolutions sociales et politiques qui sont en train de s'opérer au sein de la communauté chrétienne. En plus du foisonnement de «partis» ou de la réactivation d'anciennes formations, des études sociologiques sont effectuées pour essayer de comprendre les transformations actuelles et deviner leur impact sur la situation à venir. Des diplomates de ces pays posent des questions ciblées à des chercheurs, des professeurs d'université et à des journalistes. La situation des Eglises maronite et grecque-orthodoxe n'échappe pas à l'attention de tous ces curieux.

 

 

L'incident de Jahiliya, un cadeau
L'incident de Jahiliya (Chouf), le 1er décembre, lorsqu'une patrouille du service de renseignement des Forces de sécurité intérieure (FSI) a tenté en vain d'arrêter le chef du parti al-Tawhid, Wiam Wahhab, a finalement été un cadeau inespéré pour l'ancien ministre proche de la Syrie et du Hezbollah. Cette affaire a transformé M. Wahhab en personnalité politique incontournable de le communauté druze. Mais ce n'est pas tout. Le 1er décembre 2018 peut être considéré comme la refondation du parti al-Tawhid. Depuis cette date, des dizaines de jeunes druzes du Chouf, de Aley, de Baabda et de Hasbaya ont présenté des demandes d'adhésion à cette formation dont le rayonnement dépassait difficilement Jahiliya, le village natale de M. Wahhab. «L'incident de Jahiliya a brisé le mur de la peur qui empêchait les jeunes déçus par le leadership de Walid Joumblatt de rejoindre d'autres chefs. Aujourd'hui, il faut compter avec Wahhab», a commenté une personnalité druze de la montagne.

 

Amendement de la loi de 1905?
Un avocat proche d'un grand parti chrétien a préparé une étude exhaustive visant à amender la loi de 1905 sur les associations, qui, bien que datant de l'époque de l'empire ottoman, continue de règlementer la création et le fonctionnement des partis politiques au Liban. Un de ses collègues, qui a lu l'étude à sa demande, a estimé que le texte proposé est «pire que la loi ottomane». «Ce texte ne contribuera pas à moderniser la vie politique mais pérennisera les partis actuels», lui a-t-il dit, en lui conseillant de renoncer à son projet. 

 

Malaise chez les Kataëb
Le malaise qui a surgi en novembre entre le député Nadim Gemayel et la direction des Kataëb, présidé par son cousin Sami Gemayel, est en train d'être réglé loin des médias pour éviter qu'il ne se transforme en cassure lors du prochain congrès du parti. La colère de Nadim Gemayel a été provoquée par l'alliance entre des candidats Kataëb et du Parti syrien national social (PSNS) et d'autres formations du 8-Mars aux élections de l'ordre des Pharmaciens, en novembre. A la mi-décembre, une réunion du bureau politique avait ete le théâtre d'un débat houleux après la proposition de Nadim Gemayel de former un comité de salut pour «sauver le parti».

 

Les crédits «verts» se font de plus en plus de place dans la gamme des outils de financement proposés par les banques libanaises.

Une année qui s’ouvre sur une stagflation. Les ménages s’organisent et structurent leur budget. Il faut pallier les dépenses les plus utiles et les plus pressantes. Les économies des familles et celles des entreprises commencent par une réduction de leur facture énergétique. D’où l’intérêt porté aux prêts bancaires verts. Ajoutons à cela le changement climatique qui touche la planète principalement à cause de la pollution et des émanations de CO2. Les prêts verts présentent une niche émergente pour les établissements de crédit et une planche de salut pour les entreprises citoyennes et les citoyens à la recherche «d’une économie durable». Dans certains cas, le coût des crédits aux entreprises est lié à la réalisation d’objectifs environnementaux et sociaux bien précis. Néanmoins, le marché des actifs verts est encore à la recherche d’une identité qui lui soit propre et il manque de standards. La définition de produits susceptibles d’être qualifiés d’actifs verts est flou tant les choix sont nombreux. En fait, il faut que le marché définisse les produits. La question principale est de savoir ce que l’on peut qualifier de «vert» et qui ne donnerait pas lieu à une polémique.

Financements internationaux
Depuis quelques années, les institutions financières internationales proposent une panoplie de prêts verts au Liban, aux banques ou par le biais de la Banque centrale. Ces différents financements comprennent des taux réduits largement inférieurs aux taux du marché et permettent de longues périodes de financement ainsi que d’importantes périodes de grâce. La différenciation se fait généralement dans les critères d’éligibilité ainsi que dans certains cas des services de support ou de conseil. Toutefois, cette catégorie d’avance nécessite davantage de temps pour sa popularisation.
A travers la Banque du Liban (BDL), d’autres mécanismes ont été lancés tels que LEPAP par la Banque mondiale, pour les projets qui permettent une réduction de la pollution, et LEEREFF  – Lebanese energy efficiency and renewable energy financing – conjointement par la Banque européenne d’investissement (BEI) et l’Agence française de développement (AFD). Il y a également la NEEREA – National energy efficiency and renewable energy action – pour les projets d’efficacité énergétique, d’énergie renouvelable ou également les bâtiments verts et la LEA (Lebanese Environmental Act) qui couvre les projets environnementaux.

Adnan Kassar précurseur

La finance durable n’est pas quelque chose de tout à fait nouveau au Liban. D’après Dania Kassar, responsable de la communication d’entreprise à Fransabank, le président du groupe Fransabank, Adnan Kassar, était parmi les pionniers à s’attaquer à la question du changement climatique. Présidant la Chambre de commerce internationale, il initia, en 1999, avec le secrétaire général de l’Onu, Kofi Annan, le «UN Global Compact». Depuis, Fransabank a intégré les aspects environnementaux dans son fonctionnement, en particulier dans sa procédure d’évaluation des crédits. «Ainsi, nous avons bâti une stratégie verte et étions les pionniers à adresser le marché sur ces aspects dans tous les secteurs d’activité», souligné Mme Kassar.
D’ailleurs, Fransabank a financé des projets pilotes dans chaque secteur économique et a sensibilisé leurs acteurs aux impacts de ce genre de projets, créant ainsi de nombreuses réussites – success stories–, stimulant le marché et dynamisant l’économie durable. Récemment, Fransabank a émis des titres verts (Green bonds) pour 60 millions $ souscrits par la Société financière internationale à hauteur de 45 millions $ et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) à hauteur de  15 millions $. La transaction a été notée par Moody’s GB1-Excellent. En 2014, Fransabank et la Lebanese leasing Company ont bénéficié de lignes de crédit pour financer des projets dits «verts».

Le plus grand fonds régional
Ibrahim Salibi, chef du Corporate & Commercial banking à Bank Audi-Liban, a indiqué que la banque, dans sa vision stratégique visant à encourager la transition énergétique par l’intermédiaire de fonds dédiés aux investissements verts, a constitué un fonds commun avec la BERD, d’un montant de 200 millions $. Une première en termes de volume dans le pays, voire la région. La possibilité de bonifier les taux d’intérêt appliqués sur ces prêts verts demeure existante, mais requiert évidemment la validation technique du Lebanese center for energy conservation (LCEC), qui rendrait ces produits plus accessibles en termes de coût. Il est d’ailleurs nécessaire de mentionner que la bonification d’intérêts est du ressort de la Banque centrale qui requiert, à son tour, la validation technique du LCEC.

Prime de conversion
Aujourd’hui, il semble que nous soyons dans un cycle de transition énergétique et l’idée du financement d’une prime de conversion peut-être sérieusement envisagée par les banques. Sachant à titre indicatif, que des voitures hybrides et électriques à 100% ont été expérimentées récemment sur le marché domestique. Bien que l’entrée de cette catégorie de véhicules ne représente qu’un pourcentage très faible du volume des automobiles au Liban, Dania Kassar a affirmé que Fransabank, qui a longuement réfléchi la transition énergétique et à ses conséquences, est prête, le moment venu, pour se positionner en tant qu’acteur principal pionnier dans ce domaine. Quant à Ibrahim Salibi, il a considéré que la mise en place d’une prime de conversion ne devrait pas être du ressort des banques commerciales, mais plutôt des instances gouvernementales responsables du plan énergétique du pays. «Néanmoins, l’implémentation de programmes de bonification des taux d’intérêt relatifs aux prêts environnementaux pas la BDL représente, à elle seule, un outil efficace pour le lancement de cette transition au niveau du secteur privé, quand il s’agit de taux équivalents à Libor 1A – 0,52% pour les projets éligibles», a-t-il souligné. Aussi, Ibrahim Salibi remarque que les véhicules électriques ne sont pas encore inclus dans les investissements/équipements validés par le LCEC. Ils ne bénéficient donc pas des taux bonifiés proposés par la BDL et ne peuvent être financés, jusqu’à nouvel ordre, par des prêts à caractère environnemental.

Bank Audi
Les types de projets éligibles à un tel financement peuvent être classifiés en trois principales catégories:
● Les projets relatifs à l’énergie renouvelable: systèmes photovoltaïques, turbines à vent, etc.
● Les projets relatifs à l’efficience énergétique: remplacement de machines industrielles à facteurs d’efficience énergétique élevé,
isolation thermique, traitement des eaux, mesures structurelles favorisant l’économie d’énergie, etc.
●  Les projets relatifs à la réduction de la pollution et la conservation environnementale: systèmes de filtrage, systèmes d’irrigation efficiente, agriculture organique, recyclage de matériaux, etc.


Fransabank
Il faut savoir que chaque mécanisme et chaque institution propose des critères d’éligibilité bien définis. Les projets éligibles se décomposent en 4 catégories:
● Les bâtiments verts/ avec ou sans certifications.
● Les projets d’efficacité énergétique avec preuve de l’efficacité fournie et calcul et contrôle des indicateurs tels que les émissions de CO2 et gaz à effet de serre et économie d’énergie.
● Les projets d’énergie renouvelable/ production d’électricité par des sources renouvelables: énergie hydraulique, énergie solaire, énergie éolienne, biomasse et géothermie.
● Les projets environnementaux y compris les projets permettant une économie d’eau.




 

Liliane Mokbel

 

Avec la multiplication du nombre d’entreprises de déménagement au Liban, le changement de domicile se fait désormais facile. Mais à quel prix? Rangement, emballage, transport, déballage, mise en place d’un nouveau décor… Ce sont, aujourd’hui, toutes les étapes du processus de déménagement que couvrent les déménageurs professionnels. Toutefois, pour réclamer un devis, il faut s’attendre à une visite des lieux préalable (notamment de l’emplacement d’origine). Le tarif proposé par l’entreprise dépend, effectivement, de plusieurs critères: nombre de pièces, volume à déménager, distance entre les deux appartements à déménager, situation géographique, nombre d’étages, main d’œuvre, etc. Les tarifs diffèrent évidemment selon les sites et les résidences.
Notons que le total de la facture peut varier au cas où il s’agit de meubles relativement «encombrants» (piano, etc.) ou si le recours à un monte-meuble ou à des grues s’avère indispensable, en cas d’étroitesse de la cage d’escalier ou de l’ascenseur. Un autre critère peut également faire varier les coûts, selon que l’on optera pour les services suivants :
● Emballage-déballage des cartons (compter entre 200 et 400$);
● Montage-démontage des meubles (compter entre 300 et 550$).
Il est indispensable aussi de comprendre comment les entreprises calculent le volume de meubles à emporter en fonction de la superficie des pièces.

Éviter les mauvaises surprises

Lorsque vous décidez de recourir à une entreprise, celle-ci, généralement devrait vous garantir un déménagement réussi. Toutefois, il arrive que des incidents, majeurs ou mineurs, surviennent en cours de rangement, de transport, d’emballage et de déballage. Pour dédommager le client, l’entreprise a recours à des compagnies d’assurance, qui couvrent tout accident sauf :
● Une faute manifeste du client. Si ce dernier a, par exemple, choisi d’entreprendre lui-même l’emballage de ses meubles et que les objets fragiles ont été mal empaquetés, puis endommagés, la faute incombe au client.
● Les cas de force majeure. Il peut s’agir de toute conjoncture imprévisible et extérieure à la volonté de l’entreprise (tremblement de terre, inondation, etc.).  
● Un vice propre du bien lui-même. Certains objets transportés, peuvent être, à la base, endommagés (fissure, brisure, etc.) et sont tellement délicats qu’ils ne peuvent être aisément déplacés.
Pour déclarer tout accident, le client dispose d’un délai fixé par l’entreprise. Au-delà de ce délai, aucune réclamation ne pourra être prise en compte.

Déménager par ses propres moyens
En revanche, lorsque vous choisissez de déménager par vous-même, les dépenses à prévoir sont les suivantes:
● La location du camion de déménagement: il faut compter entre 150 à 250$ la journée. Le prix varie en fonction du camion à louer (petit ou grand), de la distance à parcourir, du volume de carburant consommé et du nombre de jours nécessités pour le déménagement.
● Le stationnement du camion si vous manquez de place de stationnement: 10 à 20$ dépendamment du nombre de jours et des régions. Il faudrait penser aussi à avertir le voisinage avant l’arrivée du camion, puisque ce dernier risque de leur bloquer l’accès de la rue ou de l’immeuble pendant un certain temps.  
● Le kit de déménagement: il s’agit des boîtes en carton, du papier-bulles, des ciseaux, des feutres, du scotch, des couvertures, etc. pour lesquels vous pouvez prévoir entre 150 et 200$ (selon la quantité). Au cas où vous comptez vous faire aider par un intérimaire, l’heure de travail pourrait varier entre 10 et 15$. Parfois, la journée de travail entière pourrait vous coûter entre 50 et 70$. Tout dépend des négociations que vous entreprendrez avec lui.
Certes, déménager seul paraît moins coûteux, encore faut-il trouver le temps et l’énergie de tout prévoir et organiser et surtout les moyens de ne rien casser ou abîmer avant, pendant ou après le processus de déménagement.

Natasha Metni Torbey

Grand défenseur des relations entre le Liban et la Chine, Adnan Kassar, président du groupe Fransabank, estime que le pays du cèdre, avec son emplacement géographique stratégique, pourrait jouer un rôle important dans ce gigantesque plan de développement qu’est la nouvelle route de la soie.

Vous avez joué un rôle de premier plan dans la signature du premier accord commercial entre le Liban et la Chine, en 1955, et vous avez plaidé pour le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, en 1971. Après tout ce temps, est-vous satisfait du niveau des relations aujourd’hui?
Dans les années 1950, mon frère et moi avons commencé à travailler avec la Chine et nous étions les premiers hommes d’affaires arabes à traiter avec la République populaire de Chine. Depuis, nous avons assisté à un développement rapide des relations entre nos deux pays. En effet, dans les moments les plus difficiles pour la Chine, en 1955, nous avons été les instigateurs de la signature par le Liban du premier contrat commercial et œuvré pour que le Liban établisse des relations diplomatiques avec la Chine, ce qui s’est matérialisé en 1971. Nous sommes par conséquent très fiers du rôle que nous avons joué pour faciliter ces progrès. Aujourd’hui, la Chine est le premier partenaire commercial du Liban avec une importante progression annuelle du volume de transactions. Avec l’initiative One Belt One Road, mise en place par le président chinois Xi Jinping, le Liban peut jouer un rôle central de plateforme pour les partenariats entre les entreprises de la région et celles de ce pays. Je suis très heureux de l’évolution des relations sino-libanaises et je crois qu’aujourd’hui le Liban peut transformer ce partenariat stratégique en une situation de gagnant-gagnant (win-win situation), un concept issue de la philosophie chinoise et que nous avons appris quand nous avons débuté nos affaires. Je crois que le Liban a une expérience très riche en ce qui concerne les rapports avec la Chine et je continuerais de promouvoir cette relation.  

Visionnaire, vous vous êtes très tôt intéressé à la Chine. Fransabank était aussi le seul représentant libanais à l’Exposition internationale d’importation de la Chine, qui s’est déroulée en novembre dernier. Comptez-vous ouvrir prochainement une succursale en Chine?
Fransabank était, en effet, la seule banque libanaise à participer à la première exposition China International Import Expo (CIIE) à Shanghai en novembre 2018. Cette participation avait pour but essentiellement d’assurer une présence du Liban à cette exposition faisant partie de la One Belt One Road Initiative que Xi Jinping a annoncé en 2013. La CIIE a permis de mettre en exergue l’importance de la libéralisation des échanges et de la globalisation économique. Elle a montré que la Chine est activement en train d’ouvrir son marché vers l’extérieur, jouant un rôle de facilitateur des échanges entre pays et régions du monde entier, renforçant les coopérations économiques et commerciales, et promouvant par la même occasion les échanges commerciaux mondiaux ainsi que la croissance économique mondiale. Fransabank a participé à l’exposition et a accueilli dans ses stands, sous les auspices du ministère de l’Economie et du Commerce et du ministère de l’Industrie, des producteurs libanais, notamment les vins de Château Ksara et l’huile d’olive Genco, des produits phares du Liban, ainsi que des brochures du ministère du Tourisme pour promouvoir le tourisme libanais sur ce marché. En juillet 2018 déjà, Fransabank a été l’unique banque libanaise invité par China Development Bank, la plus grande banque de développement dans le monde, à devenir membre fondateur de l’Association interbancaire sino-arabe, afin de promouvoir les relations bancaires entre la Chine et les pays arabes. Fransabank a des liens stratégiques avec plus de 30 institutions financières et banques chinoises et, à l’heure actuelle, nous n’avons pas besoin d’ouvrir une succursale en Chine pour pouvoir entrer sur le marché chinois. Néanmoins, nous n’excluons pas cette perspective dans un avenir proche, si nous trouvons le partenaire adéquat.

Vous avez fixé comme objectif principal de présenter le Liban à la Chine, afin de promouvoir les investissements chinois au pays du cèdre. Les résultats obtenus dans ce domaine sont-ils à la hauteur de ses attentes?
Au cours des dernières années, nous avons constaté une augmentation des investissements chinois à l’étranger, en particulier dans les pays faisant partie de l’initiative One Belt One Road et qui ont donc bénéficié de la croissance de l’économie chinoise. Le Liban, avec son emplacement géographique stratégique, pourrait jouer un rôle important dans ce grand plan de développement. Au cours des dernières années, les investisseurs chinois ont manifesté beaucoup d’intérêt pour notre pays. Comme nous le savons tous, les investisseurs étrangers ont besoin de stabilité et de sécurité. Le Liban est le pays le plus sûr de la région, cependant, les investisseurs ne peuvent pas accorder suffisamment de confiance au pays en raison du manque de formation du gouvernement. De par notre rôle dans le secteur privé, nous faisons le nécessaire pour promouvoir le Liban auprès des investisseurs chinois et j’espère que le Liban ne ratera pas encore une occasion de relancer son économie et que donc nous aurons très rapidement un gouvernement en place.

Le Liban peut être une plateforme clé dans la nouvelle Route de la soie. Cette initiative, appelée aussi «la Ceinture et la Route», couvre d’immenses marchés. Concrètement, en quoi le Liban peut-il bénéficier de ce grand projet?
L’initiative One Belt One Road, qui bénéficie du soutien du président chinois, est très importante pour l’économie libanaise. Elle renforcera les liens entre la Chine et le Liban et débouchera certainement sur une situation gagnant-gagnant, non seulement pour le Liban, mais également pour tous les pays figurant sur la feuille de route du projet. Cette initiative renforcera la coopération commerciale avec la Chine et facilitera les échanges commerciaux entre les deux pays. Sur le plan des infrastructures, le Liban bénéficiera également des projets que la Chine est disposée à entreprendre et à développer au Liban, en particulier à Tripoli, qui pourrait constituer une plateforme logistique essentielle pour les entreprises chinoises au Liban qui ciblent les pays du Moyen-Orient et même du Golfe.
Le Liban peut également jouer un rôle très important dans l’ouverture de la Chine sur l’Afrique, du fait de sa situation géographique et surtout de l’importante diaspora libanaise très active sur le continent africain.

Le Liban est-il prêt pour adhérer à la nouvelle Route de la soie? A-t-il rempli sa part du contrat?
Je crois que le Liban fait un excellent travail en répondant à toutes les exigences pour adhérer à l’initiative. En 2017, le ministère libanais de l’Économie et du Commerce a signé un protocole d’accord avec le gouvernement chinois afin de promouvoir conjointement l’initiative, ce qui a marqué notre soutien officiel à cette stratégie. Le Liban, avec son emplacement stratégique sur la carte routière et maritime, peut avoir un rôle central pour les entreprises chinoises. Dans le cadre de nos efforts pour promouvoir le Liban en Chine, son rôle potentiel est en cours d’évaluation du secteur public et privé chinois. Cependant, nous aurons besoin d’un gouvernement en place pour assurer la stabilité de cette coopération.

Où en est le projet de la Foire internationale de produits chinois, à Tripoli?
En 2002, ChinaMex, un groupe chinois qui a construit avec succès le DragonMart à Dubaï, a jeté son dévolu sur le Liban et souhaitait construire le deuxième DragonMart à Tripoli pour couvrir les marchés des pays voisins. En tant que vieil ami de la Chine, le gouvernement chinois m’a présenté personnellement au président de ce groupe, auquel j’ai offert mon soutien et mon assistance. Cependant, en raison des troubles politiques et économiques au Liban et dans la région, à savoir l›agression israélienne de 2006 et l’éclatement de la guerre civile en Syrie en 2011, le projet a été suspendu. En l’absence
de formation d’un gouvernement, aujourd’hui, nous pouvons difficilement convaincre les investisseurs chinois de redémarrer le projet. Depuis, ChinaMex a lancé avec succès son deuxième DragonMart à Bahreïn. Nous maintenons toujours en contact étroit avec ChinaMex, dans l’espoir qu’une fois que le nouveau gouvernement sera formé et que la stabilité sera rétablie, nous pourrons relancer le projet au Liban.

En 2015, le groupe Fransabank a lancé la première carte de paiement China UnionPay au Liban. Quelle évaluation faites-vous de ce service?
La raison initiale pour laquelle Fransabank a lancé la carte China-Union Pay, la plus répandue sur le marché chinois, était de servir nos clients en visite en Chine ou commerçant avec la Chine. La carte CUP représente un moyen simple de transaction pour les entreprises chinoises et les voyageurs en provenance et à destination de la Chine. Nous avons reçu beaucoup de commentaires positifs sur ce produit. La carte CUP est acceptée dans plus de 170 pays à travers le monde et constitue un moyen de paiement fiable et sûr pour les transactions de nos clients en Chine continentale et à l’extérieur. Et maintenant que la Chine est plus ouverte aux services de cartes étrangères, les cartes Mastercard et Visa de Fransabank sont également largement utilisées par nos clients voyageant en Chine.

Le China desk, créé par Fransabank en 2011, a pour but de servir sa clientèle qui voyage et travaille avec la Chine, et pour soutenir les entreprises chinoises opérant sur les marchés où le groupe Fransabank est présent. Cette expérience est-elle concluante?
China Desk a été créé en 2011 et a pour objectif de faire de Fransabank le partenaire privilégié des banques, entreprises et entités chinoises sur nos marchés, ainsi que des entreprises locales et étrangères opérant en Chine.En 2017, l’équipe a poursuivi ses activités, passant de la coopération bancaire à la promotion du Liban, dans le but de récupérer son rôle clé dans l’initiative One Belt One Road. L’équipe fournit des conseils aux entreprises chinoises et aux personnes traitant ou souhaitant traiter avec le Liban. Nous aidons les entreprises chinoises à trouver des partenaires stratégiques avec lesquels investir au Liban et dans les pays où Fransabank est implanté. A travers China Desk, des services bancaires variés tels que les opérations de change, les prêts, le financement, les paiements et les garanties sont proposés auprès d’un réseau tissé savamment au fil des années.

Jenny Saleh

Assis derrière son bureau à la rue Foch, Salim Sfeir, Pdg de Bank of Beirut (BoB) semble zen mais ferme. Il répond aux questions de Magazine souhaitant communiquer à son interlocuteur sa conviction qu’un pessimiste trouve dans chaque opportunité une difficulté, et chaque optimiste trouve dans chaque difficulté une opportunité.
 

Il est confiant dans l’avenir et affirme que le secteur bancaire a bon dos. Aux échos de panique qui lui parviennent, il estime que «les Libanais passent d’un extrême à l’autre, en exagérant un faux diagnostic de la conjoncture locale». «Si une partie devait trembler comme une feuille, c’est bien les banquiers et non les déposants», martèle-t-il. 
«Le secteur bancaire fonctionne normalement. Il fait son travail. Il est le coffre-fort des Libanais en tout temps et ses caisses sont ouvertes pour ceux qui désirent retirer des fonds», dit-il. Il insiste sur le fait que «les banques libanaises écopent des contrecoups de l’instabilité politique», appelant par la même occasion les Libanais «à mettre le doigt sur la plaie et, par conséquent, faire pression sur les politiciens pour l’instauration d’une stabilité politique permanente».
Interrogé par Magazine, M. Sfeir se prononce pour la formation d’une équipe gouvernementale restreinte, comme c’était le cas dans les années 70, qui serait noyautée par des technocrates. Ces derniers prendraient en charge des portefeuilles ministériels qui nécessitent une gestion pointue de la part de spécialistes capables de freiner les dépenses. Il reprend à son compte les points forts de l’économie du Liban, à savoir une économie ultra-libérale et ouverte ayant une large latitude d’action contrairement aux pays qui l’entourent.

Pour la politique monétaire
Le patron de BoB insiste pour que les Libanais cessent de concentrer leur attention sur les banques vu que les problèmes dont ils souffrent sont ailleurs et non dans ce secteur. Il estime qu’il n’y a pas du tout lieu de changer le cadre de la politique monétaire, faisant référence aux drames sociaux qui avaient suivi en 1987-1988 ainsi qu’en 1993 la hausse de la valeur du billet vert face à la livre. Il répète que les gens au pouvoir doivent tirer les leçons du passé, reprenant plus d’une fois un axiome qui lui est cher à savoir «l’histoire est le flambeau du passé dans les mains du présent pour éclairer le futur». «L’indexation de la livre sur le dollar aurait eu des répercussions sur la productivité de l’économie nationale et sur sa compétitivité si le Liban était un pays exportateur. Or tel n’est pas le cas», déclare-t-il.
Que pense-t-il des taux débiteurs de référence de Beyrouth (BRR) recommandés par l’association des banques au Liban à ses membres à partir du 1er février 2019, à savoir 8,63% (en $) et 11,94% (en livres)? Salim Sfeir ne sourcille pas, estimant que ces taux sont plus ou moins les même depuis plus d’une décennie. Il rappelle que le Liban a historiquement été pionnier en termes de conformité aux standards internationaux, faisant référence aux normes IFRS qu’il a honoré en 2015 et 2016 alors que l’échéancier était l’année 2018. Pour ce qui est de l’adéquation d’un cycle de fusion-acquisition entre entités libanaises, Salim Sfeir se montre neutre puisqu’il ne voit pas d’apport en valeur ajoutée pour le secteur bancaire.

Prêt à taux nul
Pour ce qui a trait à la circulaire intermédiaire de la BDL n° 514 qui impose aux agences spécialisées dans les transferts d’argent, comme Western Union, Money Gram ou OMT, de payer en livres libanaises les sommes envoyées aux destinataires sur le territoire, peu importe la devise dans laquelle les fonds ont été initialement déposés, le patron de BoB a applaudi à cette initiative qui permet aux destinataires de thésauriser en livres libanaises et de maintenir le billet vert dans le circuit financier local. Les transferts qui utilisent ces canaux sont évalués entre 2 milliards et 2,5 milliards $ en rythme annuel, ce qui n’est pas une mince affaire.
BoB serait-elle disposée à contribuer à un prêt syndiqué à taux préférentiel au profit de l’Etat pour donner un coup de pouce à ses finances publiques – comme ce fût le cas au lendemain de Paris II? Salim Sfeir conditionne cette possibilité à une application littérale de CEDRE, donc à la mise en œuvre de toutes les réformes requises et, par conséquent, l’obtention par le Liban des 11 milliards $ promis.

Investir encore et encore
Entre temps, la Bob continue d’investir au pays et à l’étranger. Elle a acquis récemment trois nouvelles agences à Ras Beyrouth, Zalka et à Bécharré. Pour rappel, l’installation de cette dernière a été dictée par l’existence d’une forte diaspora libanaise en Australie, où BoB a pignon sur rue. Par ailleurs, l’investissement de Bank of Beirut dans la technologie a atteint au cours des trois dernières années 80 millions $. Cet investissement a fait de BoB un leader dans la transformation numérique, en établissant la première succursale intelligente au Liban, une branche autonome où les clients peuvent effectuer des transactions quotidiennes sans nécessiter d’employé (à l’exception des opérations de trésorerie). Les services numériques intelligents proposés s’adressent également aux jeunes dans la vie quotidienne.
En d’autres termes, la BoB leur offre des services bancaires intelligents et adaptés à leur mode de vie comme le retrait de billets sans carte (instacash) ou les services accessibles depuis tout appareil portable connecté à la toile. Aussi Bank of Beirut propulse-t-elle la jeunesse dans les domaines de la robotique par le biais de son programme #BoB_Empowers_Youth, en créant de nombreux laboratoires technologiques et en leur offrant la possibilité de mettre à exécution leurs projets de robotique au Liban et à l’étranger.

Liliane Mokbel

A quelques petites encablures de Beyrouth, Hazmieh poursuit son développement de haut standing. Un nouveau projet immobilier combinant commerces, bureaux et résidentiel vient de voir le jour, Urb One, à quelques mètres de la place Mar Takla.
 

Plus qu’un énième projet immobilier, Urb One répond avant tout à une ambition de nouveau mode de vie. Construit à une petite centaine de mètres de la place Mar Takla, ce projet pourrait impulser une nouvelle dynamique à ce quartier résidentiel, qui a connu de multiples transformations ces dernières années.Initié en 2014-2015, le projet Urb One réunit quatre partenaires, Hussein Ammar, Tony Azar, Joe Matta et Joseph Sarkis. «Nous avons voulu créer un mode de vie différent, qui ressemble à la vie en Europe, et qui puisse faire vivre le projet et la rue environnante», explique Joe Matta. Les quatre associés réfléchissent donc à un projet mixte, qui réunisse à la fois un immeuble résidentiel et un immeuble de bureaux, afin de faire vivre l’ensemble à toute heure de la journée. «La tendance aussi est de ne plus se déplacer pour les choses du quotidien», souligne Joe Matta. Afin de miser sur le meilleur projet qui réponde à leurs aspirations, les quatre partenaires ont organisé une compétition d’architectes avec de grands noms du secteur. C’est 109 Architectes qui remporte le projet.
Construit sur une surface de 3 700 m2, Urb One enregistre 25 000 m2 de bâti, comprenant 3 000 m2 de bureaux, 3 000 m2 d’appartements de différentes tailles et 6 000 m2 de commerces. Gros atout, le projet dispose aussi de 300 places de parking répartis sur quatre étages en sous-sol, dont 80 destinés uniquement aux visiteurs.

Petits appartements
Si Joe Matta ne souhaite pas divulguer l’investissement total du projet pour lui et ses partenaires, on remarque, maintenant que Urb One est achevé, que l’accent a été mis sur la qualité et des normes à l’européenne. Comme la loi l’oblige pour toute construction supérieure à 10 000 m2, Urb One bénéficie des services du bureau de contrôle Apave et donc de normes techniques de très haut niveau. «C’est une réelle garantie pour nos clients que les immeubles sont très bien conçus et disposent de toutes les normes de haut standing, qu’il s’agisse des accès handicapés, des sorties de secours, de la sécurité, etc.», souligne le promoteur. Par ailleurs, l’ensemble bénéficie d’énergie au gaz collectif, autonome pour l’eau et l’électricité, avec par exemple des panneaux photovoltaïques pour les chauffe-eau, ou encore d’une sécurité assurée 24h/24.
Côté résidentiel, Urb One propose 21 unités comprenant trois tailles d’appartements, dans la tendance du moment: 100m2, 150m2 et 190 m2, les deux premiers disposant de deux chambres, le plus grand de trois chambres. «Nous avons opté pour de petites tailles d’appartements, sachant qu’il y a plein d’activités au rez-de-chaussée pour les résidents, avec ce côté urbain doté d’un design avec plein de verdure. Une fois chez eux, les gens pourront simplement descendre dans la cour principale boire un verre, faire leurs courses, se détendre, faire du sport», indique Joe Matta. Les espaces bureaux sont eux, modulables, puisqu’ils varient de 60 m2 à 600-700 m2 selon les besoins. Côté prix, ces deux types de surfaces sont mis en vente à environ 3 000$/m2. Le concept a semble-t-il séduit les acheteurs, puisque six appartements seulement resteraient à la vente, tandis que 22 bureaux ont déjà été vendus, selon Joe Matta. Malgré une conjoncture économique difficile en 2018, il précise que «60% du projet a été vendu». Toujours soucieux d’apporter le maximum de confort et de praticité aux habitants de Urb One, les quatre partenaires ont aussi en projet d’installer une buanderie dotée d’un service de nettoyage spécifique qui permettra aux usagers d’avoir tous ces services sur place.

Des enseignes connues
L’espace dédié aux commerces, lui, se monnaie, on s’en doute, plus cher. Dépendamment de leur situation, du côté de la place réunissant les deux immeubles, ou en extérieur, côté route, le prix démarre à 5 000/m2 jusqu’à 7 500$/m2. Il est aussi possible de louer ces espaces, à partir de 200 à 400$/m2, ainsi que les bureaux à partir de 200$/m2. Les appartements aussi sont disponibles à la location.
Blom Bank a ainsi ouvert sa plus grande agence hors Beyrouth, en façade du centre, tandis que la boulangerie Paul s’y est implantée aussi depuis quelques semaines. Le Marché urbain, ex-Marché piétons connu des habitants de Hazmieh, s’est offert une nouvelle jeunesse, avec un supermarché ouvert sur 2 étages. A venir côté route, Pulp promet de devenir la nouvelle adresse incontournable pour les fruits et légumes bio dans les environs. Une preuve aussi que Hazmieh n’en finit pas de prendre du galon auprès des grandes entreprises, conscientes des multiples opportunités que proposent cette petite ville bien située et très bien desservie, et dynamique du point de vue économique.
Côté cour, autour d’une place joliment arborée et calme, un café cosy, Bee My cup, a ouvert ses portes au mois de décembre, tout comme L’Atelier Art Lounge, qui propose des activités pour les enfants, et le glacier El gelato. Un club de sport réputé, U Energy, va aussi s’installer dans les prochaines semaines sur 600 m2 et drainer une nouvelle clientèle. M. Matta annonce aussi qu’«un coiffeur, un nail bar, un burger, ainsi qu’un bar à vins vont prochainement ouvrir». L’ambition de restaurer une vie de quartier à Mar Takla, avec un lieu où les Libanais pourront se rencontrer et se détendre, semble être un pari réussi.

Jenny Saleh

Critiquée, prise à partie, Léa Salamé ne s’est jamais départie de son caractère bien trempé, et son ascension dans les médias français n’en fut pas moins fulgurante. Elle s’occupe de la matinale de France Inter, et sur France 2, de L’Emission politique, ainsi que du magazine culturel Stupéfiant. Travailleuse acharnée, Léa sait aussi surprendre, séduire, ou dérouter…
Léa Salamé, qu’avez-vous de Libanais? Sa réponse fuse spontanément. «Le fait de parler avec les mains, le fait d’être excessive, un peu, une certaine sensibilité… Les Français, quand ils me connaissent et qu’ils m’aiment bien, disent que j’ai le charme libanais, le charme de l’Orient. Ça fait pas mal de choses!».
Star de la radio et du petit écran en France, la plus Libanaise des Parisiennes trouve toujours le temps, malgré un agenda surchargé, de maintenir le lien avec son pays natal en revenant aux sources au moins une fois par an. «C’est mon minimum. J’y ai des attaches d’abord familiales, mes oncles, tantes, cousines sont là. En dix jours de vacances de Noël, j’ai vu toute la famille. Il est aussi important pour moi de ressentir la terre où est enterrée ma grand-mère qui, je crois, me porte. Et puis je ne sais pas comment le dire, à la seconde où je sors de l’aéroport, je me prends un shoot d’air qui m’est familier, quelque chose qui remue les tripes. J’ai un rapport assez apaisé avec mes origines, avec le Liban. C’est-à-dire, j’en suis fière. J’ai besoin de revenir et en même temps, je suis bien en France!».
Pourtant, à l’âge de l’adolescence, cette double appartenance l’avait quelque peu déroutée. «Je suis quoi? Je suis Libanaise? Française? Chrétienne? Ajoutez l’Arménie dont ma mère est originaire». Mais l’un de ses oncles a recours à la métaphore du millefeuille pour la rassurer. Cela la porte plus tard à prendre conscience que «toutes ces identités sont les multiples feuilles qui me composent et elles ne sont pas forcément en conflit!».

BOURREAU DE TRAVAIL ASSUMéE
A-t-elle été orientée au départ par son père, l’ex-ministre libanais de la Culture et professeur à Sciences Po Paris, dans son parcours d’étudiante et de journaliste? «Pas du tout», dit-elle d’un ton ferme. S’il est vrai que Ghassan Salamé a été très exigeant avec ses deux filles Léa et Louma en matière d’éducation, «dur même, et il l’assume!», il leur a, d’un autre côté, laissé l’entière liberté de faire chacune ses propres choix. «Il ne nous a orientées en rien. Mais il nous a endoctrinées quasiment sur l’importance du travail, dès notre plus jeune âge. Il voulait que l’on soit des femmes qui s’assument financièrement». La journaliste souligne une certaine forme de contradiction entre une éducation à l’orientale, et cette vision moderne et occidentale que son père a de la femme qui prend son destin en main.
Sujette à controverse à cause de son style direct, la vedette du petit écran et de la radio qui continue à collectionner les prix – élue meilleure intervieweuse en 2015, elle serait selon un sondage récent la voix féminine préférée des Français – se défend d’avoir la baraka.
«Il est vrai que jusque-là, ma carrière suit une courbe ascendante, mais je suis quelqu’un d’inquiet. Je ne pense pas être quelqu’un qui est arrivé et que ça ne va jamais s’arrêter! Il y a la peur que le bonheur t’échappe, que la baraka te quitte, se barre… Le succès apaise un peu, je ne vais pas mentir. Il apaise les failles, les doutes, mais à presque 40 ans, je les ai toujours».
À ceux qui disent que la montée en flèche de sa carrière lui monte à la tête, la rend agressive, elle répond sans hésiter. «Montée à la tête? Je ne sais pas qui dit ça! Ça veut dire se prendre pour la reine du monde! Je ne crois vraiment pas. Mes amis d’enfance trouvent que je n’ai pas changé, je suis la même, voire plus cool. Sur l’agressivité, il s’agit de critiques que je me prenais il y a trois/quatre ans, je m’en prends beaucoup moins maintenant, parce que j’ai entendu les critiques et que j’ai arrondi les angles… Je montre moins les dents là, c’est plus en douceur».
Léa reconnaît être workaholic, mais ajoute sur un ton badin: «J’essaie de me soigner! Je pensais que l’arrivée de mon bébé – Gabriel, 18 mois – me calmerait, mais ça va venir!». Debout à 5h00 du matin pour être à France Inter à 6h00, à l’antenne de 7h à 9h, elle réalise deux interviews, participe à des réunions pour la préparation de la grande émission politique sur France 2, et enchaîne avec deux tournages hebdomadaires pour l’émission culturelle Stupéfiant. «C’est non stop, assez dur comme rythme mais je ne vais pas me plaindre, parce que j’ai choisi».
Entre politique et culturel, sa préférence est variable. «Tout dépend de l’actualité. L’année présidentielle, je prenais plus de plaisir à la politique, l’année suivante, avec la domination d’Emmanuel Macron, il n’y avait plus aucun intérêt à la politique française. Depuis cet été, avec la succession des affaires, l’affaire Benalla, les démissions de Nicolas Hulot, de Gérard Collomb, les gilets jaunes… la politique de nouveau me passionne».
Quant à l’actualité au Liban, elle dit la suivre comme tout Libanais de la diaspora, et qualifie l’imbroglio politico-confessionnel de «triste». «Je suis évidemment très attentive aux grands mouvements régionaux en Syrie, en Irak, en Arabie, au Liban etc., tout l’aspect géostratégique, mais pour ce qui est de la politique libanaise inside, je connais les problèmes et observe les mouvements de la société civile, je m’étonne et me demande pourquoi elle n’arrive pas à marquer plus de points…».

RIGUEUR ET INDéPENDANCE
Si la problématique des fake news constitue une vraie question pour Léa qui défend avec fougue les journalistes qui font des enquêtes en profondeur, elle avoue cependant ne pas savoir si l’adoption d’une loi pourra changer la donne. «Quand je vois l’impact des «conneries» relayées sur les réseaux comme des vérités vraies! C’est la première fois que l’information et l’actualité sont à ce point menacées par certains qui s’arrogent le droit d’informer, qui peuvent mentir et présenter le mensonge avec une telle conviction que tu peux croire que c’est la vérité».
Cette redoutable intervieweuse respecte une ligne de conduite rigoureuse du point de vue professionnel. «Je ne déjeune jamais avec des hommes ou femmes politiques, je ne prends pas de café avec eux et du coup, je n’ai aucun ami dans la classe politique, je ne veux pas en avoir et je tiens ces gens à distance au maximum. J’essaie d’observer une certaine neutralité. Il y a des éditorialistes qui donnent leur opinion, c’est un métier. Le mien consiste à poser des questions», et pour cela elle jouit d’une pleine liberté, «à 1 500%!».
Confrontée à toutes sortes de réactions de la part du public, Léa Salamé a appris à gérer lorsque certains commentaires se font déstabilisants ou hargneux. Quand elle officiait dans On n’est pas couché, l’émission du samedi soir de Laurent Ruquier, la jeune chroniqueuse se sentait touchée au plus profond d’elle-même par les tweets malveillants ou agressifs. «Sous couvert d’anonymat, vous pouvez ouvrir votre ordinateur et insulter les gens».
C’est Ruquier qui l’a rassurée en lui disant qu’il ne fallait pas s’en faire, c’est marginal, ce sont souvent des militants. «Mais, poursuit- elle, Twitter est aussi mon réseau social parce que c’est aussi une source d’informations».
Le monde actuel, selon Léa Salamé, fait face à trois fléaux majeurs, le réchauffement climatique étant le premier, «ça va nous péter à la gueule, selon le Giec, d’ici 12 à 30 ans. Je suis une récente convertie à l’écologie. Pour avoir beaucoup lu sur le sujet, je sais, aujourd’hui que c’est gravissime!». Le deuxième problème concerne l’immigration, si difficile à traiter et qui touche beaucoup l’Europe. La montée des populismes constitue le troisième danger auquel il faut faire face. En Europe et ailleurs. Léa cite les cas du Brésil, de la Pologne, de l’Italie… «La montée des populismes et le repli identitaire nationaliste sont, je ne dirais pas un nouveau danger, mais ils peuvent représenter un aspect inquiétant. Il faut donc traiter la question de l’émigration qui encourage les populismes dans la mesure où l’un des facteurs de cette montée est la crise identitaire que traverse l’Europe, où on note une peur généralisée de l’autre. Gérer cette peur va être le grand défi pour les gouvernements dans les années à venir».
En 15 ans de carrière, Léa Salamé a eu et a toujours l’occasion de rencontrer des stars, des personnalités politiques, des présidents… Quels sont ceux qui l’ont le plus impressionnée? «Impressionnée, je ne sais pas! Qui m’a touchée le plus?, c’est Alain Delon quand je l’ai emmené pour mon émission Stupéfiant à Palerme, revoir le palais où il avait tourné Le Guépard, 56 ans plus tôt, et où il n’était jamais revenu. Il était extrêmement ému… Récemment, j’ai été impressionnée par ce moment où Nicolas Hulot a démissionné en direct à la radio. Il n’en avait pas parlé en entrant au studio, et il m’a sorti ça! La surprise est tellement immense à ce moment, que vous ne savez plus comment réagir! J’ai d’ailleurs réagi en disant: «mais vous êtes sérieux?», comme s’il était venu pour faire une blague. C’était un peu bête, mais on était déstabilisés». Par ailleurs, la voix préférée des Français apprécie Fabrice Luchini qui a «cet art de parler, ce talent merveilleux d’exprimer et de transmettre la note juste d’un texte littéraire. L’homme est sympathique aussi, difficile à apprivoiser, mais comme je l’ai interviewé plusieurs fois, j’ai fini par bien le connaître. Notez que je n’ai cité aucun homme politique!», ajoute-t-elle amusée.
De quoi peut-on encore rêver, quand on s’appelle Léa Salamé? «Je savais ce que je voulais et je suis allée le chercher, je suis quelqu’un qui était beaucoup dans le contrôle de soi, dans la planification… Depuis que j’ai eu mon fils, que je vais sur mes 40 ans, j’ai envie de ne plus planifier. Si vous voulez me souhaiter quelque chose, souhaitez-moi des surprises. Je veux me laisser surprendre et que la vie décide».

Ghada Baraghid

Sa voix est identifiable entre mille. Fanny Ardant reprend, seule en scène, Hiroshima mon amour, d’après le scénario écrit par Marguerite Duras pour le film d’Alain Resnais, adapté et mis en scène par  Bertrand Darcos. Une performance proposée par l’Institut français du Liban, le 28 février à l’hôtel al-Bustan. L’immense actrice s’est confiée à Magazine sur ses choix artistiques, ses envies, sa carrière.

Marguerite Duras tient une place particulière dans votre répertoire au théâtre. Vous avez déjà interprété sur scène La musica deuxième, La maladie de la mort, L’été 80, et maintenant Hiroshima mon amour. En quoi les écrits de Duras vous touchent-ils particulièrement?
J’aime tout ce que dit Marguerite Duras et comment elle le dit, son style, sa forme toujours précise, poétique, forte. Sa réflexion sur le monde et l’Amour est libre, audacieuse, innovatrice, sans peur des jugements.

Comment s’empare-t-on d’un texte aussi mythique que celui d’Hiroshima mon amour, qui a marqué l’histoire du cinéma?
Quand j’aime un texte, j’y rentre toujours en lui faisant confiance. Comme dans la musique, je respecte sa partition et tout s’éclaire en le disant. Je trouve la respiration, le rythme et le ton en l’écoutant en moi. Les mots sont comme des pierres jetées qui font soit une cathédrale, soit un mur, soit un puits.

Quelle impression aviez-vous gardé du film? Cela vous a-t-il guidé pour votre interprétation, ou avez-vous préféré faire table rase et proposer autre chose?
J’ai vu le film d’Alain Resnais très jeune, trop jeune peut-être. Je n’ai pas tout compris mais j’ai été fascinée par les plans, le ton, la liberté et l’obsession. Mais en jouant ce texte, je n’ai jamais pensé au film. Je l’ai pris comme s’il avait été écrit pour moi.

Seule sur scène avec les mots de Duras, vous retrouvez Gérard Depardieu, avec qui vous avez souvent tourné, qui intervient en voix off. Etait-il le partenaire idéal pour vous accompagner sur ce texte?
Oui. Gérard Depardieu est durassien par sa voix douce, intense, intelligente, par son âme qu’on écoute grâce à sa vibration, sa simplicité, sa vérité. Gérard est l’acteur avec qui j’aime le plus jouer. On ne joue plus, on vit.

Y a-t-il une résonnance particulière pour vous de venir interpréter Hiroshima mon amour au Liban, un pays que vous connaissez pour y avoir déjà joué?
Ce texte résonne partout avec force. Il concerne le monde entier. Au Liban, qui a vécu la guerre il n’y a pas si longtemps, ce que dit Marguerite Duras sera peut être encore mieux compris sur le danger de l’oubli, qui hélas, appartient aux êtres humains. Venir au Liban est une joie. J’aime ce pays – et les Libanais – pour la richesse et la complexité de son histoire, son courage, sa résistance, sa générosité et la chaleur de son accueil. J’écoute souvent Fairouz et son hymne d’amour à Beyrouth. Sa voix donne envie de vivre quoi qu’il arrive.

Vous alternez cinéma d’auteur, comédies populaires, théâtre, vous avez aussi réalisé trois films et mis en scène une pièce au Châtelet. Dans quel domaine vous retrouvez-vous le plus?
J’aime tout. Mon unique luxe dans la vie a été de ne faire que ce que j’aimais. Je suis une actrice avant tout. Mon plaisir de jouer est intact et je suis prête à toutes les nouvelles aventures. J’ai toujours écrit les films que j’ai tournés quand j’étais en train de jouer au théâtre: les longues après-midi avant la levée du rideau. J’aime habiter des univers différents.

Vous allez aussi mettre en scène Lady McBeth à l’Opéra d’Athènes. Pourquoi ce choix?
Je vais mettre en scène l’opéra Lady Macbeth du district de Mtzenk» à Athènes au printemps. On m’y a invitée et j’ai choisi cet opéra de Chostakovitch par amour de cette œuvre, le livret, la musique, ce que ça raconte: comment vivre libre et savoir en payer le prix.

Vous avez tourné avec les plus grands, au cinéma, comme au théâtre. Qu’est-ce qu’un rôle doit avoir pour vous séduire?
C’est difficile de le savoir avant. C’est «l’obscur objet du désir». C’est l’envie irrésistible de vivre un personnage. Une heure avant de lire un scénario on ne sait rien, une heure après on sait tout.

Vous qui aimez jouer des rôles de femmes fortes, parfois fragiles, quelles sont les femmes, aujourd’hui, qui vous rendent admirative?
Toutes les femmes anonymes qui restent libres de penser et d’agir sans rentrer dans des ghettos, qui n’attendent pas les lois pour exister.

Jenny Saleh

Décédée le 7 janvier 2018, Jocelyne Saab a été journaliste, puis cinéaste et plasticienne. Elle a été avant tout un témoin important de l’histoire, dont elle a tenu à marquer la trace dans ses œuvres tout au long de sa vie.
 

Reporter de guerre pour la télévision française au début des années 1970, Jocelyne Saab fut rapidement envoyée en zones de guerre comme interprète, puis réalisatrice pour couvrir la Guerre d’Octobre en 1973, la guerre au Kurdistan ou la Marche verte de Kadhafi en Libye. Elle s’apprêtait à partir au Vietnam lorsque se déclenche la guerre du Liban: en 1975, elle quitte la télévision et travaille en indépendante pour filmer sa ville, Beyrouth, tomber en miettes sous les ravages d’une guerre civile qui a duré quinze ans.
Très tôt, elle s’engage en faveur de la cause palestinienne. Les documentaires qu’elle propose se révèlent de plus en plus subjectifs, le montage et la narration déconstruisant chaque fois davantage le reportage traditionnel. Elle a recours au texte de la poétesse libanaise Etel Adnan dans deux de ses films phares, Beyrouth, jamais plus (1976) et Lettre de Beyrouth (1978) et travaille avec le dramaturge Roger Assaf pour son film sur le siège de Beyrouth par l’armée israélienne en 1982, Beyrouth, ma ville (1982). Vendus aux chaînes de télévision françaises et du monde entier, ses films sont tout de suite repérés dans les festivals de films documentaires les plus renommés.
Très vite, on place Jocelyne Saab dans la lignée de Joris Ivens et sa notoriété et son audace lui valent des menaces.Internationaliste, elle soutient toutes les causes de son époque et se rend au Sahara aux côtés du Front Polisario (Le Sahara n’est pas à vendre, 1977) et en Iran, deux ans après la Révolution islamique (Iran, l’utopie en marche, 1981).
Amoureuse de l’Égypte, elle commence à y filmer très tôt, plus précisément aux lendemains de la révolte du pain en Égypte en 1978 dans un film qui dénonce la politique d’ouverture au capitalisme lancée par Sadate (L’Égypte : Cité des morts, 1978). Elle y tourne par la suite plusieurs documentaires, ainsi que sa grande œuvre de fiction, Dunia, célèbre tant par son chatoiement que par les scandales qu’il a soulevés. Ode à la liberté de s’exprimer et de créer, dénonçant l’excision en Égypte, le film fut condamné par les fondamentalistes et censuré par les autorités.

Changement de cap artistique
Ce n’était pas son premier film de fiction, ni sa première preuve d’audace. Elle a tourné son premier long-métrage, Une vie suspendue, dans une Beyrouth en démolition. Sorti en 1985, le film est remarqué à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes. Son second film de fiction est aussi mégalomane. Il naît du projet de reconstruire, au cœur de Beyrouth en ruines, une cinémathèque qui rassemblerait tous les films réalisés à Beyrouth, par des Libanais ou des étrangers. Elle entama ce travail colossal, rassembla 400 copies de films du monde entier et en fit restaurer trente. Ce projet, baptisé 1001 images lui valut d’être décorée Chevalier des Arts et des Lettres. Malheureusement, le Liban n’était pas prêt à un tel projet, et les copies furent perdues. Jocelyne Saab garda tout de même une trace de cette mémoire cinématographique à reconstruire à travers un film, Il était une fois Beyrouth: histoire d’une star, qui reprend des extrait d’une trentaine de ces films, pour offrir des fenêtres sur le Beyrouth d’avant la guerre.
Après Dunia, Jocelyne Saab change de cap artistique. Choquée par le triste destin de Dunia – elle disait sans arrêt vouloir destiner son film aux Égyptiens – malgré un immense succès d’estime à l’international, elle se tourne vers des formes plus expérimentales de création et vers la photographie. Sa dernière exposition en date (Un dollar par jour, 2015) proposait un travail plastique de grande qualité: des photographies en noir et blanc des camps de réfugiés syriens de la Békaa libanaise peintes pour rendre vie à ces êtres meurtris, accompagnées de grande toiles flex montrant des portraits d’enfants, réhaussés de feuille d’or. Ce travail se double d’une installation vidéo. Légères et graves, les trois dernières vidéos réalisées par Jocelyne Saab sont comme des lettres de souffrance. Un dollar par jour (2015), Carte postale imaginaire (2015) et l’inédit Mon nom est Mei Shigenobu (2019) sont comme des rayons de lumière traversant l’état du monde.
Bilan sublime d’une carrière au sommet, elle publiait en décembre 2018 un ouvrage de photographies, Zones de guerre (Ed. de l’œil), qui retrace par quelques photogrammes choisis dans sa filmographie et des photographies tirées de différentes séries, souvent inédites, la carrière entière de cette artiste remarquablement émouvante. Un travail pictural soigneux auquel elle a consacré plus d’un an, et qui nous plonge dans la beauté de l’œuvre de Jocelyne Saab, qui sait déceler le magique des situations de désespoir les plus sombres.

Mathilde Rouxel

 

Quand Alexandre Paulikevitch danse le baladi, tout peut s’écrouler, il est sur sa planche de salut. Sauf qu’en dansant, il ne cesse d’interroger sa pratique et le monde, engagé et politique par essence. Portrait d’un artiste qui n’a pas froid aux yeux, aux mots, au corps.


Alexandre Paulikevitch ne se départit presque jamais de son sourire. Un sourire qui en dit long, qui cache bien des blessures, qui cache bien des victoires. Un sourire à la fois grave et profond, pétri dans la violence et la rage. Cette rage qu’il porte au ventre et qui le pousse à toujours aller de l’avant, à toujours vouloir créer, agir, militer, porté par le seul salut qui lui reste, la danse baladi, malgré l’étouffement qu’il ressent aujourd’hui à Beyrouth, au Liban. Un sentiment d’étouffement, de précarité, d’étrangeté. «Et quand je dis étranger, s’exclame Alexandre, ce n’est pas moi qui suis étranger au pays, ce sont les autres qui le sont, c’est ce manque de poésie, de loyauté, de valeurs, c’est cette perte du littoral, des espaces verts, cette perte de tout qui me fait suffoquer, qui m’étouffe. Mais où va-t-on? J’ai fui le Liban à 18 ans parce que je ne m’épanouissais pas, et je me rends compte qu’on en est encore là!».
Pour exorciser ce sentiment d’étouffement, Alexandre Paulikevitch le fera dans son art engagé, dans sa danse baladi. Plongé actuellement dans une intense période de création, une des œuvres sur lesquelles il planche est un solo autour de cette sensation d’étouffement. Un solo qui tonne comme un challenge de plus à relever, d’autant plus que toute la performance va se dérouler dans un mètre carré, comme dans un cercueil dans lequel il faudra se mouvoir, danser, s’exprimer, exprimer ses idées, être politique comme le sont tous les spectacles d’Alexandre Paulikevitch, comme l’était Tajwal, Elgha’, et même son show cabaret Baladi ya wed.

Quand le corps réalise
Dans le Liban d’après-guerre des années 90, Alexandre Paulikevitch, son baccalauréat fraîchement acquis en poche, a l’occasion de quitter le pays pour la France. «Le Liban de cette époque-là n’était pas inspirant. J’étouffais, je ne me reconnaissais pas, j’avais besoin de vivre qui j’étais, de me découvrir, de m’épanouir. Le Liban ne me permettait pas de m’épanouir en tant qu’homosexuel, en tant que quelqu’un qui aime les arts. J’étais nettement différent. Et ma différence était inacceptable à l’époque, beaucoup plus difficile que de nos jours».
En France, il suit durant trois mois des cours d’arts plastiques, option médiation culturelle et communication, avant de se réorien--ter en droit à la Sorbonne. Il ne tient que deux ans. Ecole hôtelière ensuite, deux ans également. Puis il lâche tout pour la danse, et suit des cours de théâtre et de danse à Paris VIII. Mais pourquoi la danse, et comment est-elle entrée dans sa vie? «La danse est venue d’elle-même, elle s’est imposée à moi, répond Alexandre. Déjà, très jeune, j’aimais cette discipline, j’étais fasciné par les danseuses. Mais sans plus». A Paris, il a fait beaucoup de danse contemporaine, du flamenco. Durant un de ses cours, dans le Marais, il aperçoit de l’autre côté de la salle un cours de danse baladi. Zoom total. «Mon corps a compris que c’est là-bas qu’il fallait que je sois. Je pense que j’ai fait un repli identitaire à l’époque en France». Cette révélation coïncide avec un moment charnière dans sa vie personnelle, ce moment où l’on s’interroge sur ce que l’on veut faire dans la vie.
Pour Alexandre Paulikevitch, pas de doute. Il a tranché, choisi sa voie et sa voix: ce sera la danse. «Dès ce jour-là, ma vie a changé. Aucun regret, aucun remords. Peut-être un seul regret, dit-il avec ce rire jovial qui le distingue, c’est de ne pas avoir commencé plus tôt. Qui commence la danse à 21 ans?».
A partir de là, il fallait travailler, s’entraîner, s’esquinter, danser et danser encore, allier effort et sacrifice. Un apprentissage dur, un labeur de longue haleine. «Mais j’avais de la rage. Le talent est nécessaire, mais ce n’est pas grand-chose. Le travail, l’endurance, la continuité, la persévérance, je préfère ces mots-là». Il prend des cours de danse à Paris, avec Leila Haddad, puis il travaille tout seul pendant de longues années. C’est surtout en Egypte, où il se rendait deux fois par an, s’entraîner «à la source du baladi» aux côtés de grands noms comme Dina, Nelly Fouad, Randa Kamel, Aziza… qu’il apprend à maîtriser la manière égyptienne de le danser, le savoir pratique de la danse baladi.
Danser le baladi pour un homme au Liban, n’est-il pas plus difficile? «Déjà pour une danseuse, ce n’est pas facile, elle est qualifiée de ‘pute’, répond Alexandre. Le respect, les deux ne l’ont pas. Ce qui est difficile parfois, ce sont les moments d’humiliation, le traitement de la presse, comment les gens parlent et voient cet art, même s’il y a toujours des niches. Dans mon approche contemporaine, j’impose le respect, et dans le baladi traditionnel, ça a été une réussite. Ça aurait pu être plus facile. Quand tu es différent, que tu n’as pas froid aux yeux, que tu es bien dans ce que tu fais, tu exerces plus de fascination qu’une femme qui viendrait danser. Il y a un pouvoir sur scène».

La danse, la seule constance
L’appellation de baladi, Alexandre Paulikevitch en fait son cheval de bataille, face aux termes de danse du ventre et danse orientale. «Dans notre contemporanéité, en tant que jeunesse arabe, en tant qu’artistes libanais, il est nécessaire d’avoir une idée claire sur notre identité. En tant que danseur, je refuse que le nom de ma pratique soit une appellation coloniale. Dans le chant arabe, on parle de baladi, et non de charki, oriental. Si je veux instaurer un rapport d’égal à égal avec ces ex-forces coloniales, la moindre des choses est de revoir et repenser cette appellation». D’ailleurs, fier de cette victoire, il raconte comment il a obligé le Centre Pompidou avec l’appellation du baladi, dans le cadre d’une grande exposition sur l’histoire de la danse intitulée Move, My hips don’t lie, et dont il a été le conseiller pour la section consacrée à la danse baladi. «Quand une institution comme le Centre Pompidou considère que le baladi a sa place dans un musée d’art moderne, j’estime que j’ai gagné, que les choses changent. Ce sont mes victoires personnelles».
Mais, amère et triste désolation, si à l’étranger on porte un regard intéressé sur la danse et le baladi, dans le monde arabe, «la danse est en train de disparaître. Tout est haram. Même dans les mariages on ne danse plus, relève Alexandre. Il y a un état des choses désastreux, et je trouve qu’il est temps d’ouvrir les horizons. C’est ce que je fais. Je suis activiste par nature et mon art est politique par essence. Ma passion n’a pas terni et je continue. L’état des choses est grave, mais moi je ne lâche pas. Quand tout s’écroule, la seule constante c’est la danse».

 

Nayla Rached

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Éditorial
En route pour l’âge de pierre

Dans ses mémoires publiés en 2010, le vice-président de l’Etat des Emirats arabes unis, cheikh Mohammad Ben Rached al-Maktoum, évoque un rêve qu’il dit avoir souvent fait, celui «de voir un jour Dubaï devenir un Beyrouth». Les Libanais sont-ils conscients que leur capitale a inspiré cet homme visionnaire et ambitieux, qui a réussi à faire émerger des sables du désert un émirat au rayonnement planétaire? Un centre d’affaires qui s’est réservé une place parmi les grands, tels Hong Kong, Shanghai, Londres et New York? Un bouillon de culture qui a transposé la Sorbonne, le Louvre, et bien d’autres noms et lieux prestigieux dans la Péninsule arabique? Une cité médiatique qui a attiré les titres et les plumes les plus convoités?Quelle que soit l’opinion que l’on se fait de Dubaï aujourd’hui, force est de reconnaître que cette ville sous-peuplée, sans patrimoine, ou si peu, sans beauté sinon celle des dunes dorées, propre à toutes les cités du Golfe, est devenue l’une des destinations les plus prisées du monde. Voilà un prince qui a réussi son pari, qui a concrétisé son rêve! Certes, l’atout des pétrodollars, qui n’est pas des moindres, lui a facilité la tâche. Mais les pétrodollars, qui coulent aussi à flot en Arabie saoudite, au Koweït et au Qatar, n’ont pas fait bourgeonner d’autres Eldorados dans ces pays immensément riches.    Pendant que Dubaï entrait à pas sûrs dans l’avenir, Beyrouth, lui, sombrait dans les précipices du passé. Les Libanais ont réussi le tour de force de plonger leur ville dans les affres de la guerre, puis une fois la paix revenue, de reconstruire la pierre sans y insuffler l’âme qui lui donnait ce cachet unique. La gloire d’antan n’est plus qu’un vieux souvenir, la culture se raréfie, la beauté ressemble à celle d’une femme (ou d’un homme) toute refaite, la joie de vivre n’est plus qu’amertume et aigreur, la satisfaction apportée par le travail plus qu’un dur et insupportable labeur. Avec une insouciance couplée à une affligeante ignorance et une criminelle irresponsabilité, les Libanais, peuple et dirigeants, ont perdu un à un les atouts qui faisaient de leur capitale le phare de la région. Fut un jour où Beyrouth était l’université, la maison d’édition, la cité médiatique, du monde arabe, une oasis de liberté pour les opprimés et les oppressés, un havre de tolérance. Il n’est plus qu’une ville sévère et peu hospitalière de par la cherté de la vie et l’absence des services les plus élémentaires. A vouloir cloner bêtement l’émirat du désert, les Libanais ont perdu ce qui faisait la gloire et la beauté de leur ville, sans pour autant gagner les atouts qui font la force de Dubaï. Beyrouth s’enfonce dans le passé. A ce rythme, et si rien n’est fait pour stopper la chute, l’âge de pierre n’est plus très loin.


 Paul Khalifeh
   

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