Culture
Logo

Nº 3100 du vendredi 5 avril 2019

Culture

Après Les Noces de Zahwa et Le jardin d’amour, Lara Kanso revient avec une nouvelle création, Absence, qu’elle a écrite et mise en scène. Présentée au théâtre Tournesol jusqu’au 14 avril, Lara Kanso parle des cris de douleurs des femmes pour les guérir.


Cris de la terre, cris de douleurs, cris de femmes, cris de vie… Le mot «cris» revient comme un leitmotiv dans le discours de Lara Kanso. Cris des femmes violées, violentées, des femmes seules, Absence, sa troisième création, porte en elle la douleur ancestrale des femmes. «Ce cri de douleur, je l’entends depuis que je suis très jeune, affirme-t-elle. J’ai envie, avec cette pièce, de mettre un baiser sur le front de toutes les femmes de ma famille, mais aussi de toutes les femmes qui ont injustement souffert et qui crient leur envie de vivre».

Pas de pathos inutile
«Ce n’est pas une pièce féministe, qui s’inscrit contre l’homme, tient-elle à préciser plus d’une fois, mais la vérité fait que la femme a été longtemps opprimée, détruite dans son corps et dans son âme». Loin de l’image d’une femme victime, d’une pièce où règnerait le pathos de la condition féminine, Absence évoque «l’univers féminin qu’on a envie de guérir comme si on caressait cette douleur féminine».
Absence, c’est la rencontre de quatre femmes dans un espace minimaliste, avec comme seul décor, une montagne de sable pour évoquer les origines de la terre, la terre nourricière, le ventre-mère. «C’est un cercle de guérison de femmes, un hymne d’amour entre des femmes dont la condition même de femme n’a pas été facile à vivre». Il y a la figure maternelle; il y a la femme complètement détruite, aux mouvements difformes; il y a la jeune fille enceinte hors mariage, qui porte inconsciemment en elle l’histoire du crime d’honneur; celle qui flotte dans son corps car le féminin n’a pas été transmis. «Elles viennent ici pour raconter leurs histoires, celles de femmes vraies, et la fiction de La veuve Aphrodisia de Marguerite Yourcenar. Elles viennent ici vivre une expérience, se remettre debout et repartir».
Un hymne d’amour. Planchant sur sa création depuis septembre 2018, les sources d’inspiration de Lara Kanso sont multiples, issues de son vécu, de ses lectures, de ses recherches, de ses terreurs, de sa sensibilité. «A l’origine, dit-elle, il y a une grande réflexion sur toutes les mamans dont nous sommes nés et qui ont vécu presque sans corps et sans désir». Il y a aussi son travail dans des centres d’accueil anonymes au Liban, auprès d’adolescentes violentées par leur père, leur mari ou des étrangers. «Ces centres sont comme des prisons où les femmes sont enfermées: enfermement dans l’espace et dans le corps», ajoute Lara Kanso.
Au-delà de ces deux éléments, il y a également la lecture d’ouvrages qui l’ont marquée, bouleversée, terrorisée. A l’instar d’Invention de l’hystérie, de Georges Didi-Huberman, où elle découvre qu’au XIXe siècle, un hôpital à la Salpétrière a accueilli 4 000 femmes taxées d’hystérie, un label sous lequel était placées toutes formes de maladies et de malaises, de la dépression en passant par l’épilepsie ou la crise pré-menstrues… Un autre ouvrage théorique a également inspiré la pièce: Les Femmes qui courent avec les loups de Pinkola Estès, «psychanalyste espagnole qui a rassemblé dans son ouvrage tous les contes qui rappelle la femme sauvage qu’il y a dans chaque femme, explique Lara Kanso. Cette partie en nous que la société moderne essaie de massacrer et à laquelle il faut se reconnecter pour pouvoir retrouver ce que chacune de nous a de singulier mais aussi de commun à toutes: cette force créatrice, cette force de renouvellement, de renaissance, de résurrection».
Absence est aussi une plongée dans la poétique de trois livres littéraires: La Femme lapidée de Freidoune Sahebjam, Le suicide et le chant de Sayd Bahodine Majrouh, qui a collecté dans les villages afghans des poèmes érotiques de femmes illettrées, et La veuve Aphrodisia de Marguerite Yourcenar. «La veuve Aphrodisia, s’enthousiasme Lara Kanso, c’est un peu toutes les grandes femmes tragiques qu’on a connu, Phèdre, Antigone, Médée… Elle est l’incarnation du mal par excellence, celle qui porte tous les péchés de toutes les autres femmes, celle qui prend sa revanche et la revanche de toutes les autres femmes qui ont du mal à exister, et qu’on aime et qu’on chérit».
Histoire de corps et de désir, Absence est interprétée par Dana Mikhayel, Nowar Yusuf, Stéphanie Kayal et Marie-Thérèse Ghosn. La création puise à la fois dans le personnel et l’universel, dans l’intime et le collectif, et tonne comme «cet hymne d’amour que chantent les femmes entre elles, pour pouvoir continuer, malgré toute la mémoire collective de ces douleurs des femmes dont on entend les cris». Et les questionnements sont appelés à se succéder autour du rapport au corps, à la femme, à la maternité, à la collectivité, à la transmission du féminin en Orient…

NAYLA RACHED
 

Billets en vente dans toutes les branches de la librairie Antoine.

Rendez-vous annuel pour les passionnés du mouvement et de la danse, le festival BIPOD, organisé par l’équipe du Maqamat Dance Theatre, se tiendra jusqu’au 15 avril sur la scène d’un nouveau lieu culturel, Citerne Beirut.


Cette quinzième édition du festival BIPOD (Beirut International Platform of Dance)se conjugue cette année avec l’ouverture officielle du centre culturel Citerne Beirut, qui était prévue le 4 avril. Ce nouveau lieu de création et de culture a pour objectif d’accueillir des productions locales et internationales et d’héberger des cours et workshops en direction des jeunes et des enfants, dans les domaines de la danse, de la musique, du théâtre et d’autres moyens d’expressions artistiques. Citerne Beirut ambitionne de proposer une conversation artistique moderne et contemporaine et se veut un espace reflétant les idées de la ville et de ses habitants.
Omar Rajeh, chorégraphe et fondateur de Maqamat, a souligné lors de la conférence de presse de lancement que «avec ses tournées dans le monde entier et maintenant avec le BIPOD, le premier festival international de danse au Liban, Maqamat repousse les limites et nous ne nous reposerons pas». Le succès du festival ne se dément pas, d’année en année, grâce à une programmation exigeante. Depuis sa création en 2002, Maqamat n’a eu de cesse de promouvoir Beyrouth comme un centre de référence pour la danse contemporaine dans le monde arabe.
Cette année encore, BIPOD ne devrait pas décevoir le public. La directrice artistique du festival, Mia Habis, s’est dite confiante dans la fidélité du public, «partag(eant) avec eux l’ambition et le désir de voir la scène culturelle et artistique de Beyrouth reprendre son rôle de pionnière».
C’est une création libanaise d’Omar Rajeh/Maqamat qui ouvrira cette quinzième édition. #minaret,dont la première s’est déroulée au Romaeuropa Festival, en Italie, a déjà été présenté en Allemagne, en Bulgarie et en Pologne et devrait poursuivre sa tournée mondiale durant toute l’année. Le festival accueille cette année des compagnies originaires d’Espagne, d’Australie, de Suisse, France, Allemagne et Bulgarie et mettra à l’honneur quelques-uns des artistes libanais émergents.
La huitième édition de Moultaqa Leymoun se déroulera en parallèle de BIPOD 2019. Cette plateforme constitue l’occasion pour les chorégraphes libanais et arabes de montrer et promouvoir leurs créations à un public averti de directeurs de festivals internationaux. Dix-huit chorégraphes et danseurs issus du Liban, de Tunisie, Palestine, Jordanie et Iran seront présents.


 PROGRAMME
4 avril
#minaret
Omar Rajeh / Maqamat. A 19h30.

5 avril
Beyond a certain point, movement itself changes
Ghida Hachicho. A 19h.

#minaret
Omar Rajeh / Maqamat. A 21h.

6 avril
Azi Dahaka
Mitra Ziaee Kia & Hiva Sedaghat.
A 19h.

Incontro
Bassam Abou Diab & Jacopo Jenna.
A 20h.

Set of Sets
GN | MC - Guy Nader / Maria Campos.
A 21h.

Du 8 au 12 avril
Immersive installation
Das Totale Tanz Theater 360° Music Video. De 18h à 19h30.

9 avril
KING
Shaun Parker Company.
A 20h30.

10 avril
LIVE, Ivo Dimchev. A 20h30.

11 avril
Flow
Cie Linga & KEDA. A 20h30.

12 avril
Instrumental Creation. Geomungo-electro concert
KEDA. A 20h30.

13 avril
GUERRE
Cie Samuel Mathieu. A 20h30.
Renseignements et programmation:
https://sites.google.com/a/maqamat.org/bipod/home:
CITERNE BEIRUT
Billets en vente chez Antoine Ticketing
www.maqamat.org

Jenny Saleh

Magazine a rencontré au Caire le chorégraphe et artiste libanais Walid Aouni, alors qu’il inaugurait sa dernière création, Larmes Hadid, avant de partir le montrer à Aix-en-Provence, dans le sud de la France. Il nous a parlé de son parcours, des grands hommes qui ont guidé ses ambitions – Gibran Khalil Gibran et Maurice Béjart – et de ce qui le pousse, aujourd’hui, à continuer à créer. Portrait d’un artiste au sommet.
 

Walid Aouni commence à dessiner grâce à Gibran Khalil Gibran, dont il admirait les œuvres voluptueuses qu’il a contemplé dès son plus jeune âge dans le musée qui lui est dédié à Becharré, à quelques pas de là où il a passé son enfance. Après son baccalauréat, il entre à l’Académie libanaise des Beaux-Arts à Beyrouth, et étudie l’architecture pendant un an, avant de rejoindre l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles où il reprend des études en arts graphiques et visuels. C’est en Belgique qu’il rencontre Maurice Béjart, grande personnalité de la danse contemporaine du XXe siècle, avec lequel il se lie d’amitié. Walid Aouni commence à danser à 19 ans, à l’école naissante de la danse contemporaine qu’il ne quittera plus. Il collabore avec Béjart en tant que concepteur de décors et de costumes pour plusieurs spectacles, tout en poursuivant en parallèle ses études à l’Académie des Beaux-arts. Il crée sa propre compagnie de danse, la Tanit Dance Theater entre 1979 et 1980, et s’est imposé comme danseur de ce qui fut surnommé «l’après-Béjart», cette vague de mutation radicale de la danse moderne initiée par Pina Bausch en Allemagne.

Le tournant égyptien
Durant dix ans, Walid Aouni monte des spectacles qui tournent à travers toute l’Europe. Il était alors le premier Arabe à faire de la danse contemporaine, et s’impose avec sa troupe au fil des ans sur la scène internationale. C’est en 1990 qu’il se rend en Egypte pour la première fois, en tant qu’assistant scénographe de Maurice Béjart sur Les Pyramides de Nour. Il y rencontre le ministre de la Culture égyptien de l’époque, Fouad Hosni, qui le convainc de venir créer à l’Opéra du Caire la première troupe de danse moderne d’Égypte. Il s’installe donc au Caire en 1993, et monte pour l’inauguration un spectacle en rupture totale avec la danse traditionnelle. La chute d’Icare choque le public égyptien, qui rejette dans un premier temps les propositions du danseur. Pourtant, les chorégraphies qu’il propose et les thématiques abordées dans ses spectacles font de lui un pionner du printemps de la danse arabe, selon les mots du critique et universitaire arabisant Yves Gonzales-Qijano, et une figure d’avant-garde de la scène artistique égyptienne.
Il crée avec cette audacieuse troupe plus de 25 spectacles, dont l’ampleur n’a jamais eu d’égal que l’engagement politique qui les caractérisait. Durant sa carrière, Aouni fait le choix de mettre en avant des figures, souvent féminines, d’exception (des figures historiques comme Djamila Bouhired, mais aussi mythologiques, à l’image de Samarkand ou Shéhérazade). L’honneur est rendu au corps des femmes, qu’il fait combattant, revendicatif. Par ce geste, Walid Aouni se pose en résistance face à l’usage des temps qui, dans l’Égypte de la fin des années 1990 et au tournant des années 2000, laissaient aux fondamentalistes religieux le champ libre pour réclamer l’interdiction des trop audacieuses Mille et une nuits et condamner radicalement au nom de la morale la sensualité des almées.
Artiste pluridisciplinaire et curieux, il s’impose comme une personnalité incontournable de la scène égyptienne en organisant des expositions de son travail pictural, ou en travaillant au cinéma, notamment avec Youssef Chahine, pour lequel il accepte de jouer dans L’émigré en 1993 après avoir chorégraphié Le destin en 1987. Jocelyne Saab fera appel à lui pour jouer le rôle du chorégraphe dans Dunia (2005).

Hommage à Zaha Hadid
Walid Aouni a dirigé la troupe de danse moderne de l’Opéra du Caire durant vingt ans. Ce sont les lendemains de la Révolution de 2011 qui le poussent à quitter l’institution un an après. «La révolution a donné un élan. Mais les révolutions ne se font pas en un jour, et les premiers temps sont toujours ceux d’une crise économique et politique dont la culture est la première victime», explique-t-il aujourd’hui, sans amertume. Il démissionne et quitte le Caire pour voyager six ans durant. On le retrouve en tant que commissaire artistique pour le musée Béjart à Marseille, puis il part en Inde pour pratiquer une forme traditionnelle de théâtre dansé, le kathakali, et monte des spectacles à Sofia, à Oman ou au Caire, où il continue ponctuellement à travailler.
En 2018, l’Opéra du Caire décide de lui rendre honneur, pour célébrer les 25 ans d’existence de la troupe de danse moderne. Walid Aouni remonte pour l’occasion La chute d’Icare, son premier spectacle, et reprend sa place de chorégraphe dans l’institution qui a été son hôte pendant deux décennies.
Le subversif Walid Aouni a ainsi su retrouver sa place dans le paysage artistique arabe. Il vient de présenter au Caire un nouveau spectacle, qui a bénéficié d’une résidence au Pavillon noir d’Aix-en-Provence en France, où le spectacle a été montré les 28 et 29 mars derniers. Larmes Hadid revient sur la vie de l’emblématique architecte irakienne Zaha Hadid. C’est un projet qui tenait à cœur à Walid Aouni, qui avait rencontré l’architecte à Bruxelles alors qu’elle n’en était qu’à ses débuts. Le chorégraphe discutait avec elle de son projet de spectacle lorsqu’elle disparaît en 2016. Celle que l’on surnommait la «reine de la courbe», qui s’inspirait du corps humain pour métamorphoser l’architecture, a ainsi pu reprendre vie à travers une chorégraphie expressionniste envoûtante, qui rend hommage à la fois à l’architecte de talent et à la femme déterminée qu’elle a été.

MATHILDE ROUXEL (AU CAIRE)

Du 2 au 5 mai, dans un lieu abandonné de Zarif ou de Zoqaq el-Blat, Hashem Adnan s’essaie à l’exercice initiatique de performer Samuel Beckett. À partir de cinq textes traduits en dialecte libanais, et entouré d’une riche équipe d’artistes, OH, to END propose de nouvelles façons de concevoir le théâtre, l’espace scénique mais aussi les textes bien connus de Not I ou Ohio Impromptu.

Il est difficile de contester la valeur poétique de certains textes de théâtre, et parmi eux ceux du grand dramaturge irlandais Samuel Beckett. Ces textes sont joués dans le monde entier alors que la poésie se prétend pourtant intraduisible. La complexité d’une transcription littéraire interculturelle est d’autant plus problématique lorsqu’elle s’attache justement à un texte de théâtre, écrit pour être incorporé, ressenti, vécu. Ce défi, Hashem Adnan et l’ensemble de sa troupe ont su le relever avec OH, to END qui sera performé dans les ruines d’un immeuble des quartiers de Zarif ou de Zoqaq el-Blat à Beyrouth du 2 au 5 mai prochains.

PLURIDISCIPLINAIRE
Hashem Adnan est un dramaturge libanais diplômé depuis 2006 de l’iniversité libanaise. Après avoir participé à quelques projets cinématographiques et théâtraux qui lui ont permis d’expérimenter la relation de la vidéo au théâtre, il rejoint Zoukak de 2009 à 2017. Il travaille aujourd’hui sur ses propres spectacles, où son identité d’artiste s’impose dans une approche multidisciplinaire au texte. Aux jeux de Carole Abboud et de Sassine Kawazali s’associent ainsi dans son dernier spectacle OH, to END, le travail de cinéaste de Rami Sabbagh, celui de l’artiste visuel et photographique Constanze Flame, enrichissant les travaux que l’on attend habituellement au théâtre de la costumière Larissa von Planta, de la directrice artistique Jana Traboulsi et des scénographes David Habshi et Hussein Nakhal. Ensemble, ils cherchent à créer un nouvel univers spatial, visuel et auditif destiné à faire résonner différemment le texte – atemporel, anhistorique et atopique – de Samuel Beckett.
Ce vaste travail n’a d’autre objectif que de faire respirer le texte de Samuel Beckett dans une nouvelle atmosphère, celle de Beyrouth. En résidence à Hammana, Hashem Adnan et son équipe ont travaillé deux semaines durant avec Marwan Bizri, qui a traduit en langue vernaculaire libanaise le texte anglais de Rockaby, That Time, Not I, Ohio Impromptu et Stirrings Still et qui a travaillé aux côtés de Sara Sihnawi à la dramaturgie de l’ensemble du projet. Assisté par Mohamed Itani, Hashem Adnan a ainsi tenté de penser Beckett dans l’environnement qui lui était familier – Beyrouth, sa ville –, et la dimension absurde que la marche de l’Histoire lui a conférée. «Les textes de Beckett m’intéressent pour les questions qu’ils posent sur les concepts de vie et de mort», explique l’artiste. «La mort nous entoure partout, et dans notre région du monde, elle est présente en masse: il est important de s’interroger à son sujet, de comprendre comment nos sociétés ont pu en arriver à ces massacres, au Yémen, en Syrie. L’écriture de Beckett offre une discussion très symbolique qui permet de réfléchir à ce système de discrimination qui isole les individus par la glorification exacerbée d’une culture néolibérale excluante et dangereuse».

L’AUTHENTICITé des textes
Le texte de Beckett est une respiration, un temps qu’il faut saisir pour réapprendre le deuil, pour reprendre conscience de la présence de l’autre et rétablir un dialogue, seul capable d’enrayer la machine capitaliste et son extrême violence. En situant ses performances dans des espaces abandonnés, Hashem Adnan souhaite connecter le texte de Beckett à de nouveaux publics, en proposant aux spectateurs de nouvelles manières d’être audience.
Les cinq textes – en dialectal libanais – sont disponibles aux éditions Snoubar Bayrout. Le travail réalisé a toutefois dépassé le simple travail d’interprétation du texte écrit. Il s’est agi de donner aux mots performés une certaine authenticité. Il importait à Adnan, comme il l’écrit lui-même dans le texte présentant son travail, de mettre en avant l’expression d’une langue qui est celle «par laquelle il semble normal aux Libanais de crier, maudire, se confier, se recueillir ou consoler».
Le théâtre est un art dit «vivant». Grands classiques de la littérature théâtrale, les textes de Samuel Beckett ne cessent de renaître en résonance avec les problématiques toujours plus angoissées du monde contemporain. Il est ainsi facile de parier sur le succès de l’ambition d’Hashem Adnan. La genèse de toute sa démarche se pose dans une prise de risque essentielle à l’émergence de l’art – un risque que les puristes pourront critiquer, s’ils ne comprennent pas que la réappropriation des textes classiques est essentielle pour leur redonner sens et vie.

MATHILDE ROUXEL

Dans son film d’animation Wardi (The Tower), qui sera projeté lors du Metropolis Youth Film Festival le 13 avril, le réalisateur norvégien Mats Grorud raconte la tragédie des réfugiés palestiniens au Liban à travers le regard d’une petite-fille de 11 ans, dans le camp de Bourj el-Barajneh.

Pour son premier long-métrage, le réalisateur norvégien, Mats Grorud, a choisi de parler d’un sujet qui lui tient à cœur, celui des réfugiés palestiniens. Cette tragédie, il y a été sensibilisé très jeune, quand sa mère infirmière officiait au sein de la NORWAC, une organisation norvégienne d’aide médicale. Au milieu des années 80, elle se rend régulièrement au Liban et en ramène des photos, des histoires qu’elle transmet à ses enfants restés en Norvège. «Quand elle revenait à la maison, nous découvrions des images du Liban. Des enfants de notre âge qui grandissaient dans des conditions très différentes des nôtres, dans la guerre. J’avais 8 ou 10 ans, ces expériences sont restées gravées», se souvient Mats Grorud. 1989, la famille s’envole pour Le Caire, se rend aussi à Jérusalem et Rafah. «C’était la fin de la première Intifada, et les enfants nous faisaient le signe V de la victoire à chaque coin de rue. J’avais 12 ans, c’était très formateur aussi, je suppose, pour ma «connexion» avec le Moyen-Orient.»
Mats Grorud se rend finalement au Liban en 1995, puis en 2001, où il s’engage comme volontaire dans le camp de Bourj el-Barajneh à Beyrouth. Il y passe un an, enseigne aux enfants, lie de belles amitiés. Surtout, il découvre le quotidien douloureux d’un peuple que l’Histoire n’a pas épargné. «Ce qui m’a frappé à l’époque, c’est l’honneur des gens et leur respect d’eux-mêmes. Aussi, de voir comment mes amis parvenaient à plaisanter à propos d’événements tragiques. Vous ressentez un aperçu de ce qu’ils vivent, la véritable tragédie de 71 ans passés dans des conditions inhumaines et la frustration de ne pas être autorisé à sortir de cette condition surréaliste et éternelle de refugié», confie Mats Grorud.

Une histoire douloureuse
C’est après ce séjour qu’il décide de consacrer un film à l’histoire des réfugiés palestiniens. Un sujet complexe à évoquer, que Mats Grorud choisit de transposer en film d’animation. Ainsi naît Wardi, l’histoire d’une brillante écolière de 11 ans habitant le camp de Bourj el-Barajneh, et très attachée à son arrière-grand-père Sidi, expulsé de sa Galilée natale avec ses parents, lors de l’annexion de terres en vue de la création d’Israël, en 1948. En fin de vie, le vieillard lui confie la clé de sa maison en Palestine, qu’il n’a plus jamais revue. Wardi, anéantie, interprète cette transmission comme un renoncement au retour. Elle part alors en quête d’un nouvel espoir pour son arrière-grand-père et rend visite, successivement, à plusieurs membres de sa famille. Grâce à leurs récits, elle découvre l’histoire douloureuse de son peuple et de son pays d’origine. Celle de sa sœur Yassar, prête à émigrer en Suède pour un mariage sans amour, afin de fuir son non-avenir. De sa tante Hanane, qui lui confie ses souvenirs dans les abris, durant la guerre civile libanaise. Celle de son grand-père Loutfi, ex-combattant de l’OLP plein de désillusions. Ou encore celle de son oncle, surnommé Pigeon Boy, qui s’est retrancher au sommet de sa tour en compagnie des oiseaux plutôt que de côtoyer ses congénères, traumatisé par une jeunesse guerrière.
Réalisé conjointement en stop-motion et en dessin animé, Wardi ambitionne de permettre au public «de s’identifier aux personnages, de manière à ce qu’ils voient en Wardi leur propre sœur ou leur propre fille, et perçoivent les autres personnages du film comme des membres de leur famille. Briser les stéréotypes et raconter une autre histoire qui me semblait plus vraie», explique Mats Grorud.

Reconnaître la tragédie
Poétique, émouvant, parfois drôle, le film de Mats Grorud réussit la prouesse de restituer, sans pathos inutile, la tragédie humaine vécue par des milliers de Palestiniens dans les camps. Pour coller au plus près de leur réalité, il s’est basé sur des interviews recueillies auprès des habitants de Bourj el-Barajneh ou des discussions à bâtons rompus avec ses amis.
Avec ce film, Mats Grorud espère offrir une «reconnaissance de ce que les habitants des camps ont enduré ces 71 dernières années. La reconnaissance d’une situation qu’ils n’ont pas choisie et qui leur a été imposée: quitter la Palestine. Ils se sentent oubliés et le monde a oublié leurs droits – celui de vivre maintenant – et leur droit au retour».
Revenant sur la controverse créée par le président Emmanuel Macron en mettant sur un même pied d’égalité antisionisme et antisémitisme, Mats Grorud estime ces déclarations «surréalistes». «Si je critique l’occupation et l’armée israélienne qui tire sur de jeunes enfants qui manifestent pour le droit du retour — accordé par l’ONU — suis-je antisémite? Depuis 1948, quatre générations ont été contraintes de vivre dans les camps. Les Nations unies leur accordent le droit de retourner chez elles et dans leurs villages. Dans mon film, j’ai choisi de me concentrer sur l’aspect humain. Vous n’avez pas besoin d’être un expert du Moyen-Orient ou de l’Histoire pour prendre position contre l’injustice. Qui admettrait aujourd’hui de ne pas avoir d’opinion sur l’apartheid en Afrique du sud, sur la colonisation de l’Afrique, le traitement des Noirs en Amérique?», s’insurge le réalisateur.
Le film écorche aussi, au travers d’une scène, l’attitude de certains Libanais envers les Palestiniens. «J’ai essayé de montrer certains sentiments perçus chez les réfugiés vis-à-vis du Liban et d’expliquer pourquoi la nécessité de retourner en Palestine était aussi liée au traitement sévère auquel ils étaient confrontés au Liban», justifie Mats Grorud. «Cela dit, nous aurions pu tourner plusieurs films sur la manière dont le Liban a également accepté les réfugiés palestiniens après 1948, une communauté qui représentait alors 10% de la population. Peu de pays européens auraient fait de même», poursuit-il.
Après la projection au Metropolis Youth Film Festival qui se tiendra du 11 au 14 avril, Mats Grorud espère montrer Wardi dans les camps. Son film a déjà été présenté au Festival du film indépendant de Haïfa en mars. «J’aimerais que les gens en Israël voient le film, pour qu’ils réalisent où vivent les gens à qui appartiennent les maisons dans lesquelles ils habitent, parfois à quelques heures seulement un peu plus au nord, coincés dans des camps de misère. Mais je ne montrerai pas le film dans le cadre d’un festival ou d’un lieu géré par l’Etat israélien».

Jenny Saleh

Rendez-vous annuel pour les passionnés du mouvement et de la danse, le festival BIPOD, organisé par l’équipe du Maqamat Dance Theatre, se tiendra jusqu’au 15 avril sur la scène d’un nouveau lieu culturel, Citerne Beirut.


Cette quinzième édition du festival BIPOD (Beirut International Platform of Dance)se conjugue cette année avec l’ouverture officielle du centre culturel Citerne Beirut, qui était prévue le 4 avril. Ce nouveau lieu de création et de culture a pour objectif d’accueillir des productions locales et internationales et d’héberger des cours et workshops en direction des jeunes et des enfants, dans les domaines de la danse, de la musique, du théâtre et d’autres moyens d’expressions artistiques. Citerne Beirut ambitionne de proposer une conversation artistique moderne et contemporaine et se veut un espace reflétant les idées de la ville et de ses habitants.
Omar Rajeh, chorégraphe et fondateur de Maqamat, a souligné lors de la conférence de presse de lancement que «avec ses tournées dans le monde entier et maintenant avec le BIPOD, le premier festival international
de danse au Liban, Maqamat repousse les limites et nous ne nous reposerons pas». Le succès du festival ne se dément pas, d’année en année, grâce à une programmation exigeante. Depuis sa création en 2002, Maqamat n’a eu de cesse de promouvoir Beyrouth comme un centre de référence pour la danse contemporaine dans le monde arabe.
Cette année encore, BIPOD ne devrait pas décevoir le public. La directrice artistique du festival, Mia Habis, s’est dite confiante dans la fidélité du public, «partag(eant) avec eux l’ambition et le désir de voir la scène culturelle et artistique de Beyrouth reprendre son rôle de pionnière».
C’est une création libanaise d’Omar Rajeh/Maqamat qui ouvrira cette quinzième édition. #minaret,dont la première s’est déroulée au Romaeuropa Festival, en Italie, a déjà été présenté en Allemagne, en Bulgarie et en Pologne et devrait poursuivre sa tournée mondiale durant toute l’année. Le festival accueille cette année des compagnies originaires d’Espagne, d’Australie, de Suisse, France, Allemagne et Bulgarie et mettra à l’honneur quelques-uns des artistes libanais émergents.
La huitième édition de Moultaqa Leymoun se déroulera en parallèle de BIPOD 2019. Cette plateforme constitue l’occasion pour les chorégraphes libanais et arabes de montrer et promouvoir leurs créations à un public averti de directeurs de festivals internationaux. Dix-huit chorégraphes et danseurs issus du Liban, de Tunisie, Palestine, Jordanie et Iran seront présents.


 PROGRAMME
4 avril
#minaret
Omar Rajeh / Maqamat. A 19h30.

5 avril
Beyond a certain point, movement itself changes
Ghida Hachicho. A 19h.

#minaret
Omar Rajeh / Maqamat. A 21h.

6 avril
Azi Dahaka
Mitra Ziaee Kia & Hiva Sedaghat.
A 19h.

Incontro
Bassam Abou Diab & Jacopo Jenna.
A 20h.

Set of Sets
GN | MC - Guy Nader / Maria Campos.
A 21h.

Du 8 au 12 avril
Immersive installation
Das Totale Tanz Theater 360° Music Video. De 18h à 19h30.

9 avril
KING
Shaun Parker Company.
A 20h30.

10 avril
LIVE, Ivo Dimchev. A 20h30.

11 avril
Flow
Cie Linga & KEDA. A 20h30.

12 avril
Instrumental Creation. Geomungo-electro concert
KEDA. A 20h30.

13 avril
GUERRE
Cie Samuel Mathieu. A 20h30.
Renseignements et programmation:
https://sites.google.com/a/maqamat.org/bipod/home:
CITERNE BEIRUT
Billets en vente chez Antoine Ticketing
www.maqamat.org

Jenny Saleh

Jeudi, 10 Janvier 2019 14:52

Daniel Castan. Visions urbaines

Le peintre français, Daniel Castan, expose ses «visions urbaines, entre abstrait et figuratif», à la galerie Carré d’Artistes, à Beyrouth souks, jusqu’au 15 janvier. Quand la lumière de la ville croise la suggestion de l’imaginaire.
 

Dans le cadre de son exposition personnelle à la Galerie Carré d’Artistes, le peintre français Daniel Castan s’est rapproché de son public libanais à travers une soirée de live painting, (peinture en direct), le 29 novembre où la foule a eu l’occasion de le voir à l’œuvre, derrière son chevalet, maniant son couteau et sa peinture d’alkyde, pour donner naissance à ses «visions urbaines».
Le parcours de Daniel Castan a de quoi en étonner plus d’un et permet de démonter les idées préconçues sur l’art et les artistes. C’est à l’âge de 40 ans qu’il décide de laisser tomber son travail de graphiste indépendant pour devenir artiste indépendant. «Une crise existentielle», déclare Daniel Castan. Le voilà qui achète le matériel nécessaire pour s’atteler à cette nouvelle vision de vie. D’essai en essai, sans jamais perdre patience ou se décourager, parce qu’il est évident que la muse et le talent sont un jeu d’illusions surtout à notre ère contemporaine, il persiste et finit par tracer son style, sa technique, choisir ses outils, ses sources d’inspiration, jusqu’à devenir, quelques années plus tard, un artiste coté internationalement défendu par le réseau de galerie d’art grand public, Carré d’artiste.
Invitation à la contemplation. Son inspiration est urbaine, puisée de ses voyages professionnels en tant que graphiste, essentiellement entre New York et Hong Kong. C’est à partir des images gravées dans sa tête et des clichés pris sur place qu’il commence à peindre ses toiles urbaines, avant de se focaliser exclusivement sur New York, et de laisser tomber les photographies pour laisser libre cours à son imagination.
Armé de son couteau, son outil de prédilection, et sa peinture d’alkyde, il travaille rapidement, à l’instinct, avec une grande maîtrise du hasard et de la technique, du détail et de l’absolu, de la sensation et la suggestion. Avec son rendu brillant, la peinture de Daniel Castan accroche immédiatement le regard, invitant à la contemplation. Les lignes des immeubles s’entremêlent au tracé du ciel, dans une ambiance nocturne ou diurne, comme pour mieux en faire ressortir les verticalités de la ville, ses fuites, ses perspectives. Ses figures sont géométriques sans toutefois l’être réellement, notamment dans ses toiles plus tardives où les détails s’estompent en des ombres abstraites, d’où ressortent, intactes, les couleurs, encore plus flamboyantes, même quand elles sont sombres.

S’approprier la toile
Dans le clair-obscur de ses œuvres, rejaillissent, comme obsessionnelles, les lumières des feux des voitures dans les rues de New York, ou même les feux de signalisation ou quelques enseignes noyées dans le flou de l’abstraction. Autant de lumières foudroyantes qui engendrent des imaginaires nichés dans les recoins urbains d’un inconscient collectif qui se plaît à façonner ses propres histoires. Le visiteur, voire le spectateur, d’une peinture de Daniel Castan, est à la fois confronté à ce qui est révélé, à ce qui est suggéré et à ce qui est caché, comme s’il lui revenait de compléter lui-même la toile, de se l’approprier, de s’y projeter, de se faufiler dans les interstices de lumière égrenés par le peintre.

Nayla Rached
Photos Milad Ayoub

Fondateur et président honoraire de H&C Leo Burnett, Farid Chehab publie un livre intitulé Un pont sur le XXIème siècle, dans lequel il s’interroge sur l’incidence de la technologie et du numérique sur les différentes générations. Par joëlle seif

Quel est le but de votre livre?
Depuis un certain temps, je m’interroge sur l’éducation de mon petit-fils qui a 1 an. Autour de moi, tout le monde affirme qu’il apprendra et s’adaptera comme nous au nouveau monde. Pourtant, les progrès technologiques du XXIème siècle vont plus vite que notre propension à nous adapter et ils causeront certainement des dommages collatéraux. C’est ainsi qu’est née en 2015 ma réflexion sur la manière d’aborder le XXIème siècle et ses changements. J’ai concocté pendant deux ans ce livre mais la naissance de mon petit-fils en a été le détonateur.

Comment affronter les nouveaux défis?
J’ai passé ces deux ans à lire tout ce qui a été écrit sur ce sujet. J’ai été inspiré par de nombreux auteurs, que je cite d’ailleurs dans mon livre, comme Yuval Noah Harari auteur de Homo Deus, Alain Minc, Thomas Friedman et bien d’autres. Tous parlent de la révolution numérique mais peu avancent des mesures à prendre immédiatement pour amener les nouvelles générations à mieux affronter les défis. Avec beaucoup d’humilité et de passion,
je propose des perspectives éducatives. Ceci implique un changement radical de la méthodologie suivie dans l’éducation. Il faut passer du mode apprendre au mode créer. Il ne faut pas arrêter d’apprendre mais il faut surtout apprendre à créer, ce qui n’est pas le cas de notre système académique. A partir du primaire, le jeu est interdit. Or il devient de plus en plus évident qu’apprendre à travers le jeu prépare le cerveau à créer.

Qu’en est-il de la résilience, des idées, valeurs et tolérance que vous évoquez?
Qui dit mental, dit résilience. Mais malheureusement notre siècle ne nous prépare pas suffisamment à celle-ci. L’éducation doit renforcer la résilience chez les jeunes. En outre, le numérique introduit une révolution de toutes nos valeurs. Beaucoup d’entre elles ne s’adaptent plus à la nouvelle ère. Certaines valeurs religieuses sont dépassées et mises au défi. Il y a une nouvelle philosophie à prendre en charge pour instiller aux nouvelles générations une nouvelle palette de valeurs
plus adaptée au XXIème siècle. Nous souffrons tous d’une intolérance généralisée. Nous devons apprendre aux générations futures l’esprit de tolérance. Dans la dernière partie de ce livre, il y a une ouverture vers le futur de la symbiose de l’intelligence artificielle avec l’intelligence organique.

A qui s’adresse ce livre?
Pour ne pas jouer au scientifique, comme je suis un publicitaire, j’ai parsemé ce livre d’anecdotes pour en rendre la lecture agréable. Je vulgarise ce que j’ai pu assimiler en y ajoutant mon grain de sel. Nous avons besoin de résilience, d’idées, de valeurs nouvelles et de tolérance pour survivre au XXIème siècle. Ce livre ouvre beaucoup de débats. Certains éducateurs pourront trouver un non-sens à ce que j’écris mais l’essentiel est d’éveiller notre conscience vers une urgence inéluctable.
Le Liban a toujours vécu grâce à la qualité de ses services. La réforme doit commencer chez nous. Celle-ci ne réclame aucune infrastructure. Mon ambition est de mobiliser les écoles et les universités afin d’amorcer ce changement.

Joëlle Seif

Invité par Persona Production, l’écrivain Eric-Emmanuel Schmidt sera sur scène du 7 au 10 juin, pour présenter Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Par nayla rached

Paris, rue Bleue, dans les années 60. Moïse, onze ans, mal aimé, supporte comme il peut de vivre seul avec son père. Monsieur Ibrahim, le vieux sage, tient l’épicerie arabe et contemple le monde depuis son tabouret. Un jour, le regard de Monsieur Ibrahim rencontre celui de Momo. De conversation en conversation, la vie devient plus souriante et les choses ordinaires extraordinaires…
Cette histoire, on la connaît presque tous, qu’on ait lu le roman d’Eric-Emmanuel Schmidt ou non, qu’on ait vu le film éponyme avec Omar Sharif ou non. Cette histoire, c’est l’un des plus grands succès de Schmidt, traduite en 38 langues, à tel point, comme il le dit, qu’il est devenu désormais, dans beaucoup de pays, «l’auteur de Monsieur Ibrahim».
Récit initiatique, drôle et émouvant, véritable hymne à la tolérance, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran est le deuxième volet du Cycle de l’invisible, 6 récits sur l’enfance et la spiritualité, dont font également partie Milarepa, Oscar et la dame rose, L’Enfant de Noé, Le sumo qui ne pouvait pas grossir et Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus.
Paru aux Editions Albin Michel en 2001, le livre est la biographie romancée de son ami Bruno Abraham-Kremer. «Ecrit en quelques jours sur un coin de table pour faire plaisir à un ami», ce monologue fut mis en scène et interprété, durant 600 représentations, en 2001, par Bruno Abraham-Kremer. En 2012, Francis Lalanne interprète le monologue, dans une mise en scène d’Anne Bourgeois, au Théâtre Rive Gauche, à Paris. C’est par un concours de circonstances qu’Eric-Emmanuel Schmidt devient l’acteur de son monologue: en raison d’un engagement préalable, Lalanne était dans l’impossibilité d’assurer neuf représentations. Les amis de Schmidt le poussèrent alors à monter sur scène. Ce baptême terrorisa l’auteur mais obtint une standing ovation du public. Depuis, Eric-Emmanuel Schmidt a interprété son œuvre en France, en Suisse, en Belgique, au Canada, en Italie, aux Etats-Unis…
Avec ce dernier spectacle dans la programmation 2018 de Persona Productions, sa fondatrice Joëlle Zraick, relève cette expérience autre qui attend le public. «Eric-Emmanuel Schmidt est auteur avant tout. On vient le voir dire son propre texte, il y a quelque chose de très touchant dans sa manière de le transmettre au public. C’est une autre expérience sur scène». L’Express, relève un «bijou d’écriture, d’émotion, d’humour». «C’est très drôle et très déchirant», écrit Le Figaro. Et pour Télérama, l’histoire de l’écrivain français est «belle et généreuse, pleine de lumière et de tolérance».
«Lorsqu’il récupérera son vieil exemplaire, affirme Schmidt en 2004, Momo découvrira ce qu’il y avait dans le Coran de Monsieur Ibrahim: des fleurs séchées. Son Coran, c’est autant le texte que ce que Monsieur Ibrahim y a lui-même déposé, sa vie, sa façon de lire, son interprétation. (…) La spiritualité vraie ne vaut que par un mélange d’obéissance et de liberté. Voici donc enfin l’explication qu’on me demande toujours, l’explication de ce mystérieux titre, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran».

Nayla Rached
 

Depuis le 25 février, les planches du théâtre Gemmayzé accueillent la pièce Liaisons dangereuses, adaptée, mise en scène et produite par Joe Kodeih.

On s’est tellement habitués à Joe Kodeih comme un «one man show» qu’on en est venu à oublier presque qu’il est, avant tout, un metteur en scène, un homme de théâtre, ce «concentré de vie», comme il le décrit, cet espace-lieu où «la vie devient meilleure, où elle prend forme comme notre fantasme le souhaite». A la question de savoir si ce théâtre-là lui a manqué, sa réponse fuse aussitôt: «Oui, sûrement, mais je n’ai pas lâché prise entre-temps», travaillant, rappelle-t-il, sur la pièce Rima et sur la mise en scène de Michel et Samir, même si ces deux spectacles s’inscrivent toujours dans le registre de la comédie.
En décidant d’adapter les Liaisons dangereuses, il a fait face à cette même réaction: pourquoi changer une formule gagnante, celle du «one man show», qui était une rémunération à tous les niveaux? Mais Joe Kodeih est retourné à son amour premier, le théâtre, et une pièce en particulier, la première qu’il a jouée de sa vie, en 1993: une adaptation estudiantine des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos dans laquelle il a interprété le rôle de Valmont. C’est donc tout simplement là que réside le pourquoi du comment de l’actuelle adaptation.

 

Un casting solide
Joe Kodeih passe ainsi à un autre registre, une pièce dramatique, même si elle contient des «étincelles de comédie», et même… des pas de danse dans une chorégraphie signée Mazen Kiwan. Merteuil, Valmont, Tourvel, Volanges, Danceny, interprétés respectivement par Bernadette Houdeib, Joe Kodeih, Solange Trak, Patricia Smayra et Bruno Tabbal effectuent cinq danses sur la scène du théâtre Gemmayzé, les personnages mythiques de l’un des plus célèbres romans épistolaires, devenus des symboles, et qui se présentent là dans une adaptation à la fois libanisée et fidèle à l’esprit littéraire du texte, pour en garder intacte son âme, comme l’a voulu Kodeih, plaçant ainsi l’action dans un contexte atemporel, puisqu’il n’y ait pas fait mention du lieu où ça se passe, en France ou au Liban. Dans cette adaptation, un vrai travail de réécriture, le livre garde son titre original, devenu Gharam wa intikam en arabe. Idem en ce qui concerne les noms des personnages qui restent le point central de l’œuvre, puisque Kodeih et son équipe ont effectué une étude développée de leurs personnages, à tous les niveaux, tout aussi bien psychologique que sémiologique et autres.
Joe Kodeih compte sur son casting qu’il estime «très solide» pour tenir le spectacle de bout en bout et tenir, par-là, la concentration du spectateur, pour que ce dernier ne perde pas le fil conducteur de la pièce. A savoir, d’une certaine manière, le rôle de Danceny, puisque tout se passe dans la tête de l’amoureux de Cécile de Volanges, celui qui, au final, a tué Valmont. C’est que le plus important pour Kodeih est que «le spectateur puisse théâtralement suivre et comprendre jusqu’à la fin ce qui se passe sur scène, qu’il parvienne à se concentrer sur la trame et à garder le fil conducteur des événements. Cela n’est pas facile puisqu’il y a une quinzaine de tableaux, il faut donc que je l’aide un peu». Est-ce donc une pièce difficile? «Très accessible, précise-t-il, mais très juteuse. Chaque scène, même si on pourrait croire qu’elle n’est qu’une sorte de lien entre deux grands moments, eh bien non, le moindre détail a été étudié».

 

Au public de décider
Mis à part cet espoir précis, qui ne peut être que le résultat d’un travail rigoureux, Joe Kodeih n’a pas d’attentes particulières de la part du public libanais. «J’ai fait des succès fous et j’ai joué à guichets fermés pendant des mois. Certes, c’est le but de chaque acteur, metteur en scène, producteur, mais je n’ai jamais travaillé de sorte à attirer le public. Si j’ai dix spectateurs ou des salles combles, la qualité de mon travail ne va pas changer. Et à dire vrai, j’ai écrit dans le passé des pièces qui, à mon sens, avaient une valeur dramaturgique, avec seulement une vingtaine de spectateurs dans la soirée, alors que des pièces, que j’estimais être plus légères, ont cartonné. Récemment, on voit sur le marché au Liban l’effet du marketing sur le succès de tel ou tel spectacle. Je respecte cela, mais je suis loin de jouer le jeu. Je fais mon marketing, certes, je travaille d’une manière très agressive, mais avec beaucoup d’amour. Mon but est de faire du théâtre et c’est au public de décider s’il va venir ou pas. Dans le temps, il n’y avait pas Facebook, c’était juste le bouche à oreille; la première semaine, il n’y avait presque personne et puis on jouait durant des mois, et le public s’asseyait par terre».

Nayla Rached

Informations et réservations: Librairie Antoine ou au (76) 409 109.

<< Début < Préc 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Suivant > Fin >>
Éditorial
Ces mafias qui nous gouvernent

La situation économique et financière a atteint un tel bas-fond que l’édifice risque de s’écrouler sur tout le monde. Le cercle vicieux déficit/dette/hausse des taux d’intérêt/baisse de la consommation/chômage risque de se refermer durablement si des mesures d’urgence ne sont pas adoptées. Pour ne prendre que l’exemple de l’électricité, chaque mois qui s’écoule coûte au Trésor 160 millions de dollars. Le temps est compté, et pourtant, les dirigeants ne semblent pas pressés. Le gouvernement a été formé il y a maintenant plus de deux mois et il n’a encore pris aucune décision sérieuse susceptible de freiner la chute. Celle-ci sera tellement brutale que le pays aura du mal à s’en remettre. Ce n’est plus de l’incurie mais carrément de l’irresponsabilité qui s’apparente à une haute trahison. Tous savent que le pays n’a jamais traversé une situation économique et financière aussi mauvaise, même du temps de la guerre civile. Malgré cela, ils continuent à palabrer, à polémiquer, à se livrer à leur jeu favori de la surenchère stérile et destructrice. Ce n’est plus de l’insouciance mais une perverse complicité avec ces mafias sectorielles qui contrôlent des pans entiers de l’économie et du commerce, et qui font des milliards, dans l’illégalité et l’impunité les plus totales, au détriment du portefeuille et de la santé de centaines de milliers d’honnêtes citoyens, qui, malgré leur dur labeur, ne parviennent plus à boucler leurs fins de mois. Sinon comment expliquer les tergiversations, les lenteurs, le laxisme et autres travers qui rythment l’action (ou faut-il dire l’inaction!) de ceux qui nous gouvernent? Pour ne parler que des générateurs privés, ceux-ci génèrent (en plus des particules hautement polluantes) entre un milliard et un milliard et demi de dollars par an. Cette manne providentielle est appelée à tarir progressivement puis à disparaître définitivement si le plan de réhabilitation du secteur de l’électricité est mis en œuvre comme prévu. Les propriétaires sans scrupules de ces générateurs, qui n’ont pas hésité, il y a quelques mois, à plonger 4 millions de Libanais dans l’obscurité pour faire pression sur l’Etat, accepteront-ils candidement de fermer boutique? Certains d’entre eux n’ont-ils pas comme partenaires, ou comme complices ou protecteurs, des hommes politiques hauts placés? N’utiliseront-ils pas leur influence, achetée à coups de pots-de-vin et autres cadeaux pernicieux, pour saboter le plan de réhabilitation de l’électricité? Ce cas de figure, il faut le multiplier par cent, par mille peut-être, pour d’autres secteurs de l’économie, du commerce et des finances. Tant que les passerelles ne sont pas coupées entre les mafias et les dirigeants, tant que le tri n’est pas fait entre les affairistes et les hommes d’Etat, l’espoir de voir un véritable changement s’amorcer dans le pays reste mince.


 Paul Khalifeh
   
Bannière

Santé

Deuxième cas de rémission. Un nouvel espoir pour les malades du Sida?
Un second cas de rémission d’un patient infecté par le VIH a été annoncé début mars par la revue britannique…

Bannière
Designed and Developed by:   iBaroody
© Magazine.com.lb 2016 All Rights Reserved