Mirath de Philippe Aractingi. Une histoire de transmission
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Nº 2942 du vendredi 28 mars 2014

Mirath de Philippe Aractingi. Une histoire de transmission

 
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Bosta (2005) et Sous les bombes (2008), deux longs métrages que le réalisateur Philippe Aractingi conseille au public d’oublier en quelque sorte pour voir Mirath autrement, comme un nouveau film. Un film personnel à portée universelle.

Partir. Revenir. Repartir encore. L’exil, vécu comme une sorte de malédiction, comme une contrainte indépendante de toute volonté, comme un héritage au fil des générations. Est-ce qu’on transmet cette plaie à ses enfants? L’exil est-il appelé à se répéter de père en fils?
En 2006, Philippe Aractingi se retrouve confronté de plein fouet à ces questionnements quand, pour la troisième fois, il est obligé de quitter son pays. Et cette fois, il n’est plus seul. Il est accompagné de sa famille, sa femme Diane, ses enfants Luc, Mathieu et Eve sur le bateau militaire qui les emmène en France. Là, il prend conscience que depuis cinq générations, tous ses ancêtres ont, comme lui, fui une guerre ou un massacre. Tous ont été exilés au moins une fois. L’idée d’Héritages commence à germer. Et elle prendra plusieurs années pour être réellement lancée avant que ne débute le véritable travail sur le film qui s’étalera sur quatre ans.
De 1913 à 2013, Philippe Aractingi déroule l’histoire de ses ancêtres, l’histoire d’un pays, de manière très atypique. Mirath, un film inclassable, qui emprunte au cinéma d’art et d’essai, qui se situe entre le documentaire et la fiction, entre la mise en scène et la mise en situation. Les personnages ne sont autres que les membres de la famille Aractingi. Et les acteurs aussi. Chacun joue son propre rôle et celui d’un ancêtre. Ou, plus justement, il se glisse dans la peau d’un ancêtre pour reconstituer les tableaux antérieurs, au moment où il apparaît au présent dans tout son vécu, toutes ses émotions, toutes ses interrogations quotidiennes et sa vision actuelle du pays.
Au fil de sept chapitres, Mirath procède par tableaux qui se succèdent et s’entremêlent à la fois, dans une mise en scène ludique et originale, pour conter la douleur du passé au présent. Images, archives, reconstitution, scènes intimes, discussions personnelles, discussions familiales, introspection… «Une autobiographie en images», selon les termes d’Aractingi. «J’ai toujours été tourné vers l’extérieur, dit-il dans sa note d’intention, pour filmer la vie des autres, celle de ces êtres exceptionnels qui ont eu un parcours hors normes… En 2006, une énième guerre reprend dans ma vie et, pour la énième fois, je tente le chemin de l’exil. Ces récurrences m’ont soudainement fait prendre conscience que je vivais moi-même quelque chose d’exceptionnel et que c’était vers l’intérieur qu’il me fallait regarder».
Regarder vers l’intérieur avec toutes les craintes que cela implique de se livrer, de réaliser une œuvre trop personnelle, de mettre ses enfants en scène face au public, de dévoiler son intimité, de faire entrer le spectateur au cœur de sa maison, de sa famille… Autant de questions et de craintes qui ont retardé l’élaboration du projet. Mais il les a surmontées. Parce qu’en montrant le pilote à plusieurs personnes, ces dernières lui ont aussitôt répliqué qu’il racontait leurs propres histoires et non seulement la sienne. Parce qu’il a rencontré l’écrivain et psychologue Boris Cyrulnik qui lui a rappelé l’importance de dire les plaies du passé, en soulignant la nécessité de les raconter par l’intermédiaire d’un «tiers». Parce qu’il a été voir plusieurs psychologues qui lui ont expliqué que «ce que nous avons vécu est un poids qu’on donne en héritage, d’où le titre du film d’ailleurs». Aractingi se décide donc à raconter, par le biais du tiers qui est pour lui l’artifice du jeu, celui du cinéma.
 

L’exil ou le retour?
Au-delà de certaines longueurs, d’une certaine restriction de l’Histoire du pays à une catégorie bien déterminée, d’une vision particulière et personnelle des événements et des situations, Philippe Aractingi ouvre les portes du passé, notamment de la guerre libanaise, ces quinze années toujours enfermées dans la crainte de l’épouvante. Il les ouvre, malgré les conseils de sa mère de fermer définitivement cette page, de regarder vers l’avenir. Il les ouvre comme il ouvre les battants de son armoire d’enfance pour extraire ses souvenirs de guerre, adolescent fasciné par ce qu’il vivait sans en comprendre l’impact. Ces passages-là, où, main dans la main, avec ses enfants, il traverse ce qui était la zone frontalière entre Beyrouth est et Beyrouth ouest, où son fils Mathieu simule la course fuite de son père face au danger des francs-tireurs dans les ruelles du no man’s land, où sur la table à manger de la maison paternelle, il étale les armes, munitions et autres éclats d’obus qu’il collectionnait, face au regard interrogateur de ses enfants, un regard qui demande des explications que le père donne, en soutenant l’incompréhension et la colère de son fils aîné Luc… Ces scènes-là, cette dernière scène surtout, retentissent poignantes, chargées de tellement d’émotions qu’elles vous empoignent aux tripes. Faire face à ses enfants, leur raconter la douleur, l’absurdité et les erreurs du passé, se dévoiler face à eux… Philippe Aractingi a eu le courage de le faire. Parce que continuer à taire ce passé n’est pas une manière de les protéger, contrairement à ce qu’on aurait communément tendance à croire. Leur en parler, c’est leur donner une chance de ne pas répéter les mêmes erreurs. Ou plus simplement leur permettre d’avoir toutes les cartes en main pour agir alors.
Mirath résonne ainsi comme une œuvre à visée multiple, un témoignage, une tentative d’explication, un éclaircissement, une éducation, une transmission, un cadeau qu’Aractingi offre à ses enfants, «à nos enfants», selon les derniers mots qui s’affichent sur l’écran. «Aujourd’hui, dit-il encore dans la note d’intention, j’espère de tout cœur que cette histoire sera la plus universelle possible et qu’elle résonnera chez toutes celles et ceux qui se sont posé ces mêmes questions sur la transmission, la guerre, le devoir de mémoire et l’exil. Il m’a semblé nécessaire de raconter notre parcours et de prendre le risque de me livrer pour que Héritages soit avant tout un partage. A l’opposé d’une œuvre faite «pour la gloire» ou la critique… Ce film, je l’ai fait pour nos enfants».

Nayla Rached

Circuits Planète et Empire -
Grand Cinemas - Vox - Cinemall
https://www.facebook.com/heritagesthemovie/info

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Éditorial
Un monde décadent

Triste spectacle que celui qu’offraient les Arabes réunis au Koweït. Alors que la région bouillonne et que le monde, même occidental, souffre d’une crise économique et même sociale aiguë, le sommet qui réunissait les représentants des Etats arabes au Koweït sonne creux. Une fois de plus, il n’aura fait que confirmer les divergences qui opposent les pays de la région, divergences qu’ils ont tenté en vain de mettre en sourdine, faute de pouvoir les occulter. En quête de solutions à toutes ces crises, ils n’ont réussi qu’à confirmer, quasi officiellement, leurs faiblesses. Preuve de leur impuissance, la crise syrienne qui entre dans sa quatrième année, avec un bilan de milliers de morts et des millions de déplacés et de réfugiés, au milieu d’un silence assourdissant des dirigeants arabes impuissants à faire aboutir des négociations entre les rebelles et le régime syrien. Ils s’en sont remis au Conseil de sécurité après l’échec des rencontres de Genève et la navette du médiateur Lakhdar Brahimi. On a toujours dit que les Arabes étaient forts en engagements, mais incapables de les respecter. Ainsi, ils jurent, chose rare, d’une même voix, ne pas accepter de reconnaître Israël en tant qu’Etat juif. Mais cela ne reste que de l’encre qui sèche sur le papier. Même si le sujet a été abordé au Koweït et, une fois de plus, confirmé. Les participants au sommet ont voulu donner le change et éviter de mettre en avant leurs profondes dissensions. Ils ont échoué là aussi car celles-ci sont apparues du fait que sur les vingt-deux membres de la Ligue, seuls treize chefs d’Etat ont répondu «présents» au Koweït. Les autres se sont fait représenter par leurs ministres des Affaires étrangères, refusant visiblement de se retrouver côte à côte avec des homologues que tout divise. Ainsi Riyad, les Emirats et Bahreïn sont à couteaux tirés avec Doha d’où ils ont rappelé leurs ambassadeurs respectifs en signe de protestation contre ce qu’ils qualifient d’ingérences du Qatar dans leurs affaires internes, mais aussi pour son soutien aux Frères musulmans que l’Egypte et l’Arabie inscrivent dans le registre des terroristes. Enfin, comme on pouvait s’y attendre après des débats profondément stériles, le communiqué final ne pouvait être que ce qu’il fut et, comme a titré un média européen, ce ne furent que des paroles, et encore des paroles. Les Etats membres de la Ligue rassemblés au Koweït, loin d’être unis, se sont contentés de vagues recommandations classiques sans contenu réel. Les dirigeants censés évoquer et dénoncer l’offensive israélienne sur Gaza, se sont, sans grande surprise et sans illusions, limités à rappeler des mesures que les économistes préconisent, depuis plus de trente ans et qui concernent, notamment, l’agriculture, l’eau, les réseaux routiers, des projets industriels dans la Bande… Autant de sujets que l’on ressasse à chaque sommet arabe et qui demeurent lettre morte. Ainsi vont les Arabes qui, outre leurs antagonismes irrémédiables, souffrent d’un laxisme à toute épreuve. Il faut cependant relever la seule décision concrète votée par les participants au sommet du Koweït: la mise en place d’un fonds doté de deux milliards de dollars destinés à financer les petites et moyennes entreprises. «Une goutte d’eau dans un océan», commente un observateur. Au milieu de ce sombre tableau, le Liban, par la voix de son président, a évoqué son dilemme et ses difficultés à continuer à accorder un abri aux Palestiniens chassés de leurs terres depuis 1948 et rejoints, il y a déjà quatre ans, par des Syriens fuyant les combats particulièrement meurtriers de leur pays. Promesse d’aide lui a été faite. Reste à la remplir. Le Liban, comme chacun le sait et le dit depuis la nuit des temps, est pauvre en ressources naturelles, et riche en ressources humaines. Hélas nos cerveaux sont allés, à leur corps défendant, servir les pays arabes si riches en pétrole et si pauvres en compétences. Le monde est vraiment mal fait, on s’en rend compte malheureusement à travers toute la planète où les peuples de toutes origines connaissent une sorte de décadence, même si elle est particulièrement éclatante dans les pays auxquels nous appartenons.


 Mouna Béchara
   

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