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Nº 3075 du vendredi 3 mars 2017

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Entre Baabda et Rabié, malgré les dernières éclaircies, les nuages ne semblent pas devoir se dissiper. Le chef du Courant patriotique libre et le président de la République ne sont pas sur la même longueur d’onde en ce qui concerne l’intérêt supérieur de la nation. Le premier se retranche derrière sa légitimité populaire pour asseoir ses idées, et le second derrière son statut légal et ses prérogatives de chef d’Etat.Le dialogue national proposé par Michel Sleiman aidera-t-il à assainir l’ambiance?
Le différend n’est pas récent. Il défraie la chronique depuis plusieurs mois, il génère une ambiance malsaine en Conseil des ministres et sème une méfiance accrue entre les différents pôles du pouvoir. Que ce soit en ce qui concerne les dépenses publiques, la nomination d’un président du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), ou encore la légitimité populaire, les points de discorde sont nombreux entre le président Michel Sleiman et le député Michel Aoun. S’agit-il simplement de divergences portant sur l’intérêt général du pays, ou faut-il y voir une lutte de pouvoir et un déclenchement prématuré de la campagne législative?

Un président non consensuel?
L’ambiance avait commencé à se dégrader entre le général Aoun et le chef de l’Etat avant même que le poste de président du Conseil supérieur de la magistrature ne se soit retrouvé vacant à la suite du départ à la retraite du juge Ghaleb Ghanem. Le chef de l’Etat a proposé le nom de la juge Alice Chabtini, mais le chef du Courant patriotique libre s’y est opposé, et le ministre Chakib Cortbaoui a soumis le nom d’un autre magistrat, Tannous Mechleb. Ce n’est pas tant la qualité des deux magistrats qui est remise en question par l’un ou l’autre des deux hommes, mais c’est bien plutôt histoire de défendre des prérogatives que chacun estime être exclusivement siennes. Le général Aoun avance que c’est à lui que revient ce choix, à tout le moins par le biais du ministre de la Justice, puisque le CPL représenterait, selon lui, la majeure partie des chrétiens libanais. Or, le magistrat qui préside le CSM est traditionnellement choisi parmi les chrétiens maronites… Chasse gardée pour le général Aoun, fort de son poids dans le gouvernement actuel et de sa représentativité auprès des chrétiens?Ou plutôt prérogative du président de la République, lequel affirme se fonder exclusivement sur le critère de la compétence pour son choix?
Les deux versions sont défendues de part et d’autre, cependant que le parti du général Aoun n’hésite pas à affirmer que le chef de l’Etat aurait cessé d’être un président consensuel, et qu’il agirait, non pas dans l’objectif de servir la nation, mais les intérêts du camp opposé.
Michel Sleiman aurait-il viré au 14 mars? Pour le CPL, c’est une évidence, d’autant plus que le chef de l’Etat s’est refusé à signer le décret des dépenses publiques de 8900 milliards de livres. Un refus justifié, du côté de Sleiman, par le fait que, suite aux consultations juridiques qu’il a effectuées, il lui est apparu comme anticonstitutionnel de signer un tel décret en l’absence d’un budget annuel voté par la Chambre. Autre son de cloche chez Aoun, pour qui le chef de l’Etat est responsable du blocage gouvernemental, en plus de prendre parti avec le 14 mars.

Elections dans la ligne de mire
Du côté du CPL, on soutient que le président de la République, encouragé par l’opposition, se refuse à signer le décret relatif aux dépenses publiques pour faire pendant avec celles, non avalisées, des gouvernements précédents… Le général Aoun avait été jusqu’à affirmer que l’expérience de la présidence consensuelle avait montré ses limites, et qu’un vrai chef d’Etat devrait avoir son propre bloc parlementaire et, seulement à partir de là, des ministres qui le représentent. Ces propos ont provoqué l’ire de Michel Sleiman qui a rétorqué, par médias interposés, qu’un président consensuel, comme lui-même, n’avait pas à rougir de sa légitimité puisqu’il n’a pas besoin de «mendier» la présidence. Le débat est donc désormais clair. Au-delà d’une différence de vision politique ou même d’une attitude présidentielle, ce sont bien des intérêts électoraux qui se profilent.

Même terrain de chasse
Les législatives de 2013, et même l’expectative de la présidentielle de 2014, sont dorénavant dans la ligne de mire. D’aucuns estiment que le chef de l’Etat devrait désormais asseoir sa légitimité sur un vote populaire. Il ne s’agit pas de repenser le système, mais plutôt de conforter le choix de la première magistrature sur le terrain, par le biais d’une représentation conséquente dans l’hémicycle. En 2009, c’est un exercice auquel Sleiman s’était défendu de jouer, du moins officiellement. Bénéficiera-t-il d’une assise populaire aux élections de mai 2013?
En tout cas, du côté du général Aoun, le temps est à la préparation active du terrain pour la prochaine échéance législative. Au Kesrouan, on voit déjà des affiches géantes, remodelées dans un orange moins marqué, sur lesquelles on peut lire des slogans directement électoraux: «un Kesrouan encore plus fort». Pour le CPL, pas de doute, la campagne est lancée. Rien de tel dans l’entourage proche du chef de l’Etat, en tout cas pas officiellement. Mais nul n’ignore qu’en réalité, Michel Sleiman a tout intérêt à conforter son statut en le renforçant à l’aide d’un bloc parlementaire qui ajouterait à sa légitimité, et justifierait du même coup la nomination de ministres qui le représentent au sein du gouvernement. Or, il se trouve que les terrains sur lesquels il devrait «chasser» sont sensiblement les mêmes que ceux du CPL, à savoir le Kesrouan, Jbeil et le Metn. Voilà qui expliquerait sans doute mieux l’ambiance très tendue entre les deux hommes, d’autant que le général Aoun n’a jamais caché son ambition présidentielle.
Reste à savoir si le dialogue national auquel a fait appel Michel Sleiman, pour le lundi prochain, portera ses fruits, et pourra se tenir dans une ambiance saine, loin des récentes tensions et autres échanges acerbes.

 

Une Assemblée constituante?
La proposition du secrétaire général du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah, de procéder à une Assemblée constituante à l’occasion de la reprise du dialogue national a suscité des craintes sérieuses du côté du 14 mars, dont l’un des ténors, le Dr Samir Geagea, a même évoqué le piège. Il est vrai cependant que les divisions sont aujourd’hui assez profondes pour que les différents protagonistes de la scène politique libanaise se réunissent non seulement pour en discuter, mais aussi pour voir plus loin. Il est clair que l’arrangement de Doha n’a pas exactement porté ses fruits, mais qu’il a seulement permis une période de calme relatif, ponctuée d’un usage d’armes que l’Etat ne semble pas pouvoir contrôler.

Les proches de Nasrallah et les forces de la majorité actuelle avancent que c’est sans tabous qu’une Assemblée constituante doit être envisagée, pour justement trouver des solutions institutionnelles et durables aux différends qui opposent les Libanais.

Or, les responsables politiques du 14 mars ont rejeté en bloc cette idée, la considérant comme extrêmement dangereuse, puisqu’elle remet en question l’accord de Taëf, avant même qu’il n’ait eu la chance d’être appliqué correctement. D’autres personnalités de l’opposition ont ajouté qu’une telle assemblée ne peut pas se tenir «sous la menace des armes», en l’occurrence celles du Hezbollah, pour forcer leur main à un accord qui serait inéquitable.

En tout état de cause, le président de la République a très vite opposé une fin de non-recevoir à la proposition du secrétaire général du Hezbollah, se positionnant ainsi, probablement sans le vouloir, du même côté que le camp du 14 mars. De quoi (ré)alimenter la crise?

 

 

Trois questions à Nazem el-Khoury

 

Le ministre de l’Environnement, proche du président Michel Sleiman, répond aux questions de Magazine.

 

On reproche au président de la République de se refuser obstinément à entériner le décret relatif aux dépenses publiques de l’actuel gouvernement…

 

Quand le président de la République prend une décision, il a en tête l’intérêt du pays. Il a procédé à des consultations sur cette question. Il a demandé l’avis de juristes intègres qui ne dépendent d’aucun groupe politique… Il s’avère qu’une telle signature serait certainement sujette à un recours en invalidation. Malheureusement au Liban, toute question juridique prend forcément une tournure politique! Puisque le général Aoun s’emploie à défendre les prérogatives présidentielles, ce n’est certes pas la bonne façon de les garantir que de donner des «directives» au chef de l’Etat…

 

Qu’en est-il de la nomination d’un magistrat à la tête du CSM?

 

C’est le président de la République qui suggère traditionnellement ce nom. Bien entendu, il consulte ensuite le ministre de la Justice, qui propose un nom au cabinet. Or, ne perdons pas de vue qu’il s’agit d’une fonction juridique! En vertu du principe de la séparation des pouvoirs, on ne peut accepter que cette nomination passe par un parti politique, quel qu’il soit.

 

Où en est le contentieux entre les deux hommes?

 

C’est un contentieux unilatéral! Le président de la République n’a de contentieux à régler avec quiconque. Ce n’est pas le cas du général Aoun…

 

 

Ce qu’en dit Alain Aoun

 

Alain Aoun, député de Baabda et membre du CPL, expose le point de vue de son parti.

«Il faut bien garder en tête que le différend entre le général Aoun et le chef de l’Etat n’est pas du tout d’ordre personnel. Il s’agit d’un différend conjoncturel, dû à certaines attitudes bien précises. Nous considérons que le comportement du président de la République nuit à la bonne marche du gouvernement et constitue un blocage inacceptable. Nous ne comprenons pas ses prises de position en ce qui concerne le dossier des dépenses publiques ou celui de la nomination du président du CSM. C’est tout de même normal, selon nous, que ce soit le ministre de la Justice qui avance ce nom! Il n’est ni logique ni sain de paralyser toute une institution juridique sans avancer d’excuse qui tienne. Nous avons la nette impression qu’il ne s’agit pas simplement d’une volonté de blocage dans l’absolu, mais plutôt d’une volonté de bloquer tout ce que notre parti propose. Bien sûr, je crois tout de même aux vertus du dialogue, parce que je suis convaincu que c’est la seule issue possible dans un pays qui comporte autant de contradictions. Nous n’avons pas d’autre choix. Il est cependant clair que malgré la bonne volonté de certains, et depuis que nous avons la possibilité de discuter entre Libanais exclusivement, nous nous sommes heurtés à des failles importantes, fussent-elles constitutionnelles ou idéologiques. Il est essentiel de se réunir pour exposer les différentes visions des choses. Il ne devrait pas y avoir de tabou à admettre que les divisions ne sont pas simplement d’ordre politique. Elles vont au-delà…

 

Joumana Nahas

 

 

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Éditorial
Cette mafia qui pille l’Etat

Une association secrète de malfaiteurs» ou un «groupe occulte de personnes qui se soutiennent dans leurs intérêts, par toutes sortes de moyens». Ces deux définitions du mot mafia dans le dictionnaire Larousse en ligne illustrent parfaitement le système en place au Liban. Depuis l’indépendance, et bien avant, cette structure n’a pas évolué, seuls les noms de ses opérateurs ont changé.Cette mafia transcende les communautés religieuses et les partis politiques. Elle est implantée partout où sa présence est nécessaire pour couvrir et protéger ses activités douteuses et illégales. Organisée comme une véritable structure criminelle, elle est composée de «consigliere», de «capos» et de soldats, dirigés par des parrains installés directement ou par proxys aux commandes de l’Etat. Parfois, des disputes entre chefs sur la répartition du butin ou le partage des zones d’influence dégénèrent en conflits violents. Lorsque l’un des parrains estime que ses intérêts ne sont pas pris en compte par ses collègues, il menace d’une guerre totale entre les grandes familles, qui prend alors la forme de guerre civile.Cette mafia étend ses réseaux tentaculaires partout où il est possible de réaliser des profits rapides et illégaux. Aucun secteur ne lui échappe. Elle est très influente dans les ports et à l’aéroport, où ses activités feraient perdre à l’Etat, en manque à gagner, des sommes colossales en raison des droits de douanes qui ne seraient pas perçus conformément aux lois. C’est en quelque sorte de la contrebande institutionnalisée, qui permet d’introduire au Liban toutes sortes de marchandises, favorisant des «commerçants» privilégiés, qui pourront casser les prix, à partir du moment qu’ils ne paient pas de droits de douanes ou la TVA.Les grandes familles de la mafia ont instauré un système quasi-monopolistique dans plusieurs secteurs. Elles sont présentes dans l’importation et la distribution des hydrocarbures, de certains produits alimentaires, de produits pharmaceutiques… Elle prélève sa part des profits générés par les générateurs de quartier, qui rapporteraient près d’un milliard de dollars par an, et par les distributeurs de bouquets de chaînes satellitaires, estimé à plusieurs centaines de millions de dollars.Cette mafia, qui dispose de partis-écrans et d’associations de bienfaisance, entretient une clientèle nourrie avec les miettes de l’argent pillé, qui finit dans les poches des parrains, au lieu d’être déposées dans les caisses de l’Etat.La volonté de réforme, qui consiste à transformer la caricature d’Etat en institutions authentiques, existe. Mais elle s’est toujours heurtée aux forces réactionnaires derrière lesquelles se cache la mafia. Pour la vaincre, il faut affaiblir son pouvoir économique, assécher ses sources de financement, qui lui permettent d’entretenir sa vaste clientèle. Il faut opter pour une approche graduelle, procéder secteur par secteur, en jouant les familles les unes contre les autres, et en offrant à celles qui le souhaitent, la possibilité de se repentir.


 Paul Khalifeh
   

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