Hariri résiste à la retraite forcée. À la recherche d’un lifting pour le «compromis»
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Nº 3084 du vendredi 1er décembre 2017

Hariri résiste à la retraite forcée. À la recherche d’un lifting pour le «compromis»

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    Hariri résiste à la retraite forcée. À la recherche d’un lifting pour le «compromis»
    Le Liban était à deux doigts de la catastrophe début novembre. Retour sur la descente aux enfers de Saad Hariri puis sa résurrection. Quel a été le rôle des différents...
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Le Liban était à deux doigts de la catastrophe début novembre. Retour sur la descente aux enfers de Saad Hariri puis sa résurrection. Quel a été le rôle des différents acteurs et quels sont les scénarios à venir?


Continuer de nier que le Premier ministre Saad Hariri a été forcé à la démission par l’Arabie saoudite, le 4 novembre, et qu’il n’était pas libre de ses mouvements pendant 18 jours à Riyad relève de la mauvaise foi ou de l’absurde. Le faisceau de preuves, réunies par le Liban et les grandes puissances (voir nos pages de confidences), ainsi que les articles publiés dans la presse internationale, ne laissent planer que peu de doute là-dessus. A ceux qui refusent d’y croire, malgré les anormalités, le flou et l’ambiguïté, qui ont entouré la démission et le séjour de Hariri dans le royaume des Saoud  — ou faut-il dire des Salman dorénavant? —, trois questions devraient suffire à les convaincre. Pourquoi toutes les positions exprimées par Saad Hariri après le 4 novembre, y compris lors de l’interview accordée à Paula Yacoubian, étaient nettement en-deçà du ton de la démission lue sur al-Arabiya TV? Pourquoi a-t-il fallu que la France déploie tout l’arsenal de sa diplomatie, sous la supervision directe du président Emmanuel Macron, et en coordination étroite avec les grandes capitales de ce monde, pour organiser le voyage d’un seul homme entre Riyad et Paris, s’il était réellement libre? Enfin, pourquoi Saad Hariri n’a-t-il pas prononcé une seule fois le nom de l’Arabie saoudite lors de son premier discours public à Beyrouth devant ses partisans rassemblés devant la Maison du centre, le soir du 22 novembre? Une phrase du Premier ministre, sortie tout droit du cœur, lors de cette allocution improvisée, est assez révélatrice: «Vous êtes là pour remercier Dieu pour mon retour, moi je lui rends grâce pour avoir gardé le Liban sain et sauf». Le danger était donc grave.
Replacer le débat sur le terrain des circonstances de la démission et du séjour est autant inutile que contre-productif, voire nuisible, dans la mesure où cela dilue la réflexion sur les raisons de ce qui s’est produit, les buts escomptés par les différents acteurs et, in fine, les scénarios auxquels le Liban pourrait être confronté.

Le Yémen en filigrane
Il est maintenant clair que les dirigeants saoudiens sont arrivés à la conclusion que Saad Hariri n’est pas l’homme qu’il leur faut pour s’opposer au Hezbollah. Ils auraient été aidés en cela par certaines personnalités politiques libanaises, qui ont insidieusement distillé leur poison anti-Hariri dans les oreilles saoudiennes. D’autres auraient même participé à la préparation et l’exécution de ce que des proches de Saad Hariri qualifient de «complot». Le ministre de la Culture, Ghattas Khoury, a d’ailleurs dénoncé les «Judas» et autres traîtres qui ont œuvré à la disgrâce du Premier ministre auprès de Mohammad ben Salman (MBS), le prince héritier. Le secrétaire général du Courant du Futur (CDF) Ahmad Hariri, a évoqué une possible purge, qu’il a adouci en parlant de «changements» au sein du parti pour le débarrasser des cadres dont la loyauté a fait défaut lors de la récente crise. Dans ce contexte, des rumeurs font état d’une visite du chef d’un parti chrétien du 14-mars à Dubaï, en octobre, où il aurait rencontré Bahaa Hariri, qui se préparait en secret à prendre la succession de son frère Saad après sa mise à la retraite forcée.
L’objectif était de faire tomber le gouvernement d’union nationale pour isoler le Hezbollah, en le privant de la précieuse légitimité politique que lui confère sa présence au sein de l’exécutif. Le ministre saoudien des Affaires du Golfe, Thamer al-Sabhan, l’a annoncé ouvertement, en réclamant même l’exclusion du parti de Hassan Nasrallah du Parlement, dans le cadre d’une vaste stratégie visant à «couper les bras de l’Iran dans le monde arabe». La démission de Hariri s’est accompagnée d’une vaste charge médiatique qui n’a pas épargné le président Michel Aoun, et de rumeurs fantaisistes sur le déploiement d’escadres de la chasse saoudienne à Chypre en prévision d’une campagne aérienne contre le Hezbollah. Evidemment, rien de tout cela ne s’est produit et il est peu probable que cela se produise dans un proche avenir.
Divers milieux politiques affirment que le véritable objectif de l’Arabie à travers les pressions inédites qu’elle a exercées sur le Liban était d’obtenir des concessions iraniennes au Yémen, un enjeu de taille pour la sécurité et la stabilité du royaume et pour la crédibilité de MBS, engagé au pas de charge dans la conquête du trône. L’équation proposée par Riyad à Téhéran est simple: soit l’Iran lève le pied au Yémen, soit l’Arabie plonge le Liban dans le chaos. Cette offre piégée est toujours sur la table, même si l’Arabie a perdu la première manche du bras de fer.

Hariri rentre au bercail
L’heure de la retraite n’a décidemment pas sonné pour Saad Hariri. Le Premier ministre a été «exfiltré» de Riyad par la France, qui lui a ensuite assuré un filet de protection politique (et sécuritaire selon des sources informées), en coordination avec l’Egypte, pour qu’il revienne au Liban. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie et d’autres pays ont également lancé des messages que l’Arabie saoudite a été contrainte de lire et de bien comprendre: le Premier ministre doit reprendre le rôle qui est le sien dans la vie politique et nationale libanaise. Mais tout cela n’aurait pas pu réussir sans la fine gestion de la crise par le président Michel Aoun, en coordination avec le chef du Parlement, Nabih Berry, le Hezbollah et Bahia Hariri. Cette dernière était entourée des membres de la famille (dont ses fils Ahmad et Nader), qui auraient prêté solennellement serment sur le Coran qu’ils n’abandonneraient pas Saad et n’accepteraient pas qu’il soit remplacé à la tête du CDF. Le ministre Nouhad Machnouk et le mufti Abdel Latif Deriane ont également joué un rôle clé au niveau de la rue sunnite, qui a d’ailleurs ressenti comme une humiliation le traitement réservé à son chef par ceux qui sont censés être ses soutiens régionaux.
Le premier acte de l’affaire Hariri, qui s’est achevé par son retour à Beyrouth via Paris, a été joué d’une main de maître par Michel Aoun, avec le soutien actif de Macron. Le deuxième acte, qui s’est achevé par la «suspension» de la démission, s’est joué à Beyrouth. Le terrain a été débroussaillé par Nabih Berry et Hassan Nasrallah. Le chef du Parlement a annoncé que les responsables politiques étaient disposés à discuter de la «distanciation» du Liban des conflits régionaux, un principe érigé en leitmotiv par Hariri pour remplacer le «compromis», qui gère la vie nationale depuis l’élection de Michel Aoun et sa désignation au poste de Premier ministre. Un compromis honni par les Saoudiens. Le secrétaire général du Hezbollah a pour sa part calmé le jeu en déclarant officiellement que son parti n’envoyait pas d’armes au Yémen et qu’il n’était pas impliqué dans le tir d’un missile balistique contre Riyad, dans la nuit du 3 au 4 novembre.
Les termes de «suspension» ou de «gel» de la démission par Hariri ne sont pas appropriés. En effet, ces deux mots signifient que la démission a été présentée mais que ses effets ont été suspendus. Alors que le mot de «tarayoth» en arabe (temporiser, attendre, différer), utilisé par M. Hariri, signifie que la démission n’a pas encore été présentée, et que, par conséquent, le gouvernement continue de jouir de tous ses attributs constitutionnels. Cela lui permet, éventuellement, de reprendre le travail à n’importe quel moment. Selon des sources informées, c’est Nabih Berry qui serait à l’origine de cette subtile tournure linguistique.

Et maintenant?
Le troisième acte a commencé le lundi 27 novembre avec les concertations entreprises par le président Aoun avec toutes les forces participant au gouvernement et le parti Kataëb. Cet acte a été précédé de pressions exercées par MBS en personne, dans une interview accordée le 23 novembre au New York Times. «M. Hariri ne va pas continuer à fournir une couverture politique à un gouvernement qui est essentiellement contrôlé par la milice du Hezbollah», a dit le prince héritier saoudien à Thomas Friedmann, dans ce qui ressemble à une consigne adressé au Premier ministre libanais. Dans les jours qui ont précédé les concertations de lundi, le Premier ministre a exprimé des positions plutôt critiques à l’égard du Hezbollah et de l’Iran, et a couvert de louanges l’Arabie saoudite et MBS. Certains observateurs interprètent ces prises de position comme un durcissement de ton de la part de M. Hariri. D’autres affirment, au contraire, que la décision de renflouer le gouvernement actuel a déjà été prise et que tout ce qui se passe maintenant n’est qu’une opération cosmétique pour contourner les pressions saoudiennes et éviter que MBS n’entre dans une nouvelle colère. En encensant le royaume, M. Hariri
ne fait que réparer l’oubli — volontaire? — du  22 novembre. Sa vraie position sur le Hezbollah, il l’a exprimée dans une interview accordée à la revue émiratie al-Rajol (L’Homme) et publiée le 26 novembre, à la veille des concertations. «La solution aux armes du Hezbollah est régionale et non pas locale. Nous ne pouvons rien faire à ce sujet», a-t-il dit. Cela équivaut à renvoyer cette question à un règlement global régional entre l’Arabie saoudite et l’Iran.
La priorité pour Michel Aoun et Saad Hariri est donc de relancer l’action gouvernementale et pour cela, ils sont à la recherche d’un lifting pour le «compromis». Dans ce contexte, des sources informées croient savoir que le Hezbollah serait disposé à leur faciliter la tâche en adoptant les mesures suivantes dans les prochains joursou semaines:
● Annonce officielle du retrait des conseillers et des instructeurs d’Irak.
● Désescalade au niveau du discours médiatique concernant notamment le conflit yéménite.
● Possible retrait de Syrie après l’annonce officielle par l’ayatollah Ali Khamenei de la fin de l’Etat islamique en Irak et en Syrie.
Ces mesures restent cependant tributaires, expliquent ces sources, de l’attitude de l’Arabie saoudite.
Quels que soient les scénarios à venir, aucun ne sera aussi catastrophique que celui qui attendait le Liban après le 4 novembre, avant d’être neutralisé par le sens de la responsabilité développé par les dirigeants libanais, la maturité de la rue sunnite, et le sursaut de la communauté internationale. 

Paul Khalifeh
 

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Éditorial
Le front le moins solide

Des trois fronts sur lesquels se battait le Liban pendant la crise liée à la démission surprise de Saad Hariri, l’économie était le moins visible mais le plus surveillé par les milieux locaux et internationaux.Sur le plan de la sécurité, la réaction rapide et ferme des autorités a permis d’étouffer dans l’œuf toute tentative de déstabilisation. A part le petit attroupement organisé à Sodeco par des partisans du Parti national libéral et d’Achraf Rifi, et l’incendie d’un portrait de MBS à Tripoli, suivi par la décision du ministre de l’Intérieur de retirer des rues tous les portraits du prince héritier saoudien, aucun incident notable n’a été enregistré. Dans le domaine politico-diplomatique, la gestion de la crise par le président Michel Aoun, avec le soutien de Nabih Berry et de la direction du Courant du Futur, a désamorcé une à une les mines dont l’explosion était susceptible de plonger le pays dans le chaos.C’est l’économie qui a le plus inquiété les dirigeants du pays et les milieux de la finance internationale. Certes, la panique des marchés a été contenue mais les signaux émis ont montré combien ce front restait fragile. Dans un article publié le 17 novembre, consacré aux pays à risque après le défaut de paiement de sa dette par le Venezuela, l’agence Bloomberg souligne que le ratio de la dette comparé au PIB au Liban pourrait atteindre, cette année, 152%.Comment ont réagi les marchés financiers à la crise politique déclenchée par la démission et le séjour ambigu de Saad Hariri en Arabie saoudite? Selon des sources économiques, la Banque du Liban (BDL) a dépensé entre le 6 et le 15 novembre près de 800 millions de dollars pour soutenir la livre libanaise. A l’heure d’aller sous presse, la BDL n’avait pas encore publié le bilan bimensuel sur l’état de ses réserves en devises étrangères. Mais le chiffre de 800 millions de dollars est probablement dépassé, bien que les pressions sur la livre libanaise aient baissé après la décision de Saad Hariri de temporiser concernant son éventuelle démission. Autre signal négatif, la sortie de capitaux. Près de 1,5 milliards de dollars auraient émigré du Liban vers des cieux moins encombrés. Certes, ce montant paraît insignifiant comparé aux 169 milliards de dollars de dépôts dans les banques libanaises. Mais il constitue quand même 20% des capitaux entrants au Liban en rythme annuel (estimé à 7,5 milliards de dollars), et qui servent à financer les besoins de l’Etat.     Enfin, la crise politique s’est traduite par des pressions sur les eurobonds libanais (les bons du trésor en devises) à cause de la vente par des détenteurs étrangers de leurs titres libanais, ce qui a provoqué une baisse de leur prix et, par conséquent, une hausse du taux de rendement. Toutes ces données montrent que l’économie reste le ventre mou du pays, le talon d’Achille, qui pourrait réduire à néant la résilience politique et sécuritaire.


 Paul Khalifeh
   

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