L’organisation terroriste s’implante solidement. Daech peaufine son agenda libanais
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Nº 2987 du vendredi 6 février 2015

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L’organisation terroriste s’implante solidement. Daech peaufine son agenda libanais

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    L’organisation terroriste s’implante solidement. Daech peaufine son agenda libanais
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Après avoir imposé sa domination sur différentes factions jihadistes présentes dans la région stratégique du Qalamoun en Syrie, qui lui ont prêté allégeance, l’Etat islamique a formé une force commando d’un millier de combattants. Sa mission, sortir de l’entonnoir des montagnes autour de Ersal, dans lequel les Armées libanaise et syrienne et le Hezbollah tentent de le circonscrire, pour étendre sa zone de confort dans la moitié nord de la Békaa. Il s’agit là de la première phase de son projet de constituer son émirat sur le territoire libanais.
 

Contrairement à ce qui s’est passé ailleurs sur le territoire syrien, le conflit armé qui oppose le Front al-Nosra à l’Etat islamique (EI) n’a pas éclaté dans le Qalamoun. La lutte d’influence a été tranchée sur deux fronts, grâce à deux hommes. Lorsque la filiale d’al-Qaïda en Syrie déclare la guerre contre l’organisation d’Abou Bakr el-Baghdadi, elle utilise des arguments religieux, accusant l’EI de ne pas respecter la loi islamique. En guise de riposte, l’EI a dépêché dans la région un groupe de hauts dignitaires religieux venus de Raqqa pour détruire ces arguments. Parmi eux, un jeune Jordanien de 31 ans, Abou Walid el-Maqdessi, dont l’expertise de la charia fait autorité sur les réseaux sociaux. Il est désigné émir de l’EI dans la région, à la place d’un autre Jordanien, Abdel-Salam el-Ordoni, nommé en juillet dernier. L’offensive religieuse d’al-Nosra est maîtrisée. Mais Maqdessi ne s’arrête pas là. Accompagné de combattants armés jusqu’aux dents, il distribue de l’argent, beaucoup d’argent. Il propose un salaire de 400 dollars par mois aux combattants. Le Front al-Nosra ne peut pas s’aligner. Maqdessi monte une véritable armée.
 

Continuité territoriale
L’émir combat les «apostats» de l’Armée syrienne libre (ASL) accusés de céder trop facilement face à l’armée syrienne et au Hezbollah, raffermit le noyau dur des combattants déjà engagés sous la bannière de l’EI, attire à lui les brigades jihadistes qui se vendent au plus offrant et siphonne les effectifs du Front al-Nosra. Ils seront un millier à grossir les rangs de l’organisation dans la région. Maqdessi tente de pousser son avantage encore plus loin et rencontre l’émir du Front, Abou Malek el-Tilli. Il lui propose de le rejoindre. Tilli refuse, mais accepte de conclure une Pax Romana. Les deux organisations ne s’attaquent pas et gèrent leur territoire comme bon leur semble. Après tout, elles combattent les mêmes ennemis, les Armées libanaise et syrienne, ainsi que le Hezbollah. C’est dans ce contexte qu’intervient l’opération conjointe qui a conduit la prise en otages des soldats et des policiers à Ersal.
Le découpage des territoires est sanctuarisé. Le Front al-Nosra garde le contrôle de deux zones. La première va de Zabadani, situé à une dizaine de kilomètres à l’est de Anjar, au nord du rif de Damas, à Rankous, 60 km plus à l’est. La deuxième court de Assal al-Ward, à 10 km au nord de Rankous, au secteur sud du village de Ersal, situé à 70 km. Le Front al-Nosra contrôle une bande de plusieurs centaines de kilomètres carrés. Pour le compte de l’Etat islamique, plusieurs centaines de combattants contrôlent une zone qui va des hauteurs nord de Ersal jusque dans les collines du village de Qaa, dans l’extrême nord de la Békaa. Ce sont eux que combattent les forces de l’Armée libanaise depuis quelques jours. Sur les sommets qui dessinent la frontière entre le Liban et la Syrie, les drapeaux noirs qui flottent se comptent par dizaines.
Le village de Ersal est coupé en quatre, entre la Syrie et le Liban d’est en ouest, et entre l’EI et le Front al-Nosra du nord au sud. Dans la zone qu’ils contrôlent à l’intérieur du territoire libanais, les combattants de Baghdadi ont transformé les montagnes en refuges les protégeant contre les bombardements. Installés dans des tentes de bédouins, les jihadistes s’entraînent. Ils sont devenus la seule autorité présente. Les soldats de l’Armée libanaise sont positionnés à quelques encablures de la route de la Békaa. Les forces jihadistes organisent des patrouilles et prennent possession des terres, des maisons, des véhicules, du carburant et des denrées alimentaires appartenant à des habitants de Ersal. Mais l’Etat islamique voit plus grand. Le 23 janvier dernier, ils sont passés à l’action. Après la phase positionnement, ils ont lancé la phase incursion.
Plusieurs opérations de ce type ont été enregistrées ces derniers jours, notamment à Ras Baalbeck et Qaa. Les combats ont été acharnés. Ceux du 23 janvier, qui ont duré 16 heures, ont été menés par quelque 200 combattants autour du poste militaire  de Tallet el-Hamra. Huit militaires libanais y ont été tués. Pour le moment, l’armée s’en tient à sa stratégie de bombardement préventif, destinée à garder sous cloche les combattants et à les empêcher de sortir de leur zone de confort. Toutes les deux heures, les militaires lancent des rafales de roquettes pouvant durer un quart d’heure.
Combattant le même ennemi, le Hezbollah a renforcé sa couverture sécuritaire à la frontière. Les combats qui opposent ses combattants aux jihadistes se sont multipliés ces dernières semaines. Le parti chiite est évidemment dans la ligne de mire de l’Etat islamique, non seulement parce qu’ils s’affrontent dans le Qalamoun en Syrie, mais aussi parce qu’il constitue un obstacle majeur dans son projet de constituer un émirat islamique.
Pour contrer l’incursion des islamistes, l’armée a bombardé les hauteurs de Laboué, de Ersal, de Ras Baalbeck et de Qaa. Les villages chrétiens du centre et du nord de la Békaa sont dans le viseur des jihadistes de l’Etat islamique. Le Front al-Nosra ne s’associe pas à ces opérations. Son émir préfère concentrer ses forces sur le Qalamoun et tient à garder des canaux de communication avec l’Etat libanais. Daech veut en revanche le déstabiliser. En attaquant dans la Békaa les bastions du Hezbollah, les environs sunnites de Ersal et les villages chrétiens de la Békaa, l’EI joue la carte de la discorde confessionnelle. Sur la carte de l’Etat islamique, le Liban est entouré de rouge sang. Aux cris terroristes se mêle ce slogan lancinant «De Diala (en Irak) à Beyrouth».
Ces derniers jours, l’Etat islamique a changé de leader dans le Qalamoun syrien. Pour succéder à Maqdessi, Daech a décidé de nommer le Syrien Abou Oussama el-Banyassi dans cette région stratégique. Le profil du nouvel émir, réputé plus proche que son prédécesseur de la filiale d’al-Qaïda en Syrie, ressemble à celui d’Abou Abdallah el-Iraqi, dirigeant de l’EI tué en août dernier dans une opération menée par le Hezbollah et l’armée syrienne. Ancien associé d’Abou Malek el-Tilli, Iraqi supervisait les opérations suicide pour le Liban. L’Etat islamique a choisi un combattant pour diriger ses troupes de l’autre côté de la frontière.

Julien Abi Ramia
 

Ahmad el-Assir, émir du Liban?
Dans son édition du 28 janvier dernier, le quotidien al-Joumhouria révélait que l’Etat islamique avait pris la décision de nommer le cheikh salafiste libanais, Ahmad el-Assir, à la tête de l’émirat de l’organisation au Liban. Si l’information venait à être formellement confirmée, elle marquerait un nouveau tournant pour l’ancien imam de la mosquée Bilal Ben Rabah. Après avoir fui Abra, Assir s’était rangé sous la bannière du Front al-Nosra au sein duquel plusieurs de ses partisans ont été envoyés pour combattre dans le Qalamoun. Or, il aurait depuis quelques mois tourné casaque, à mesure que l’Etat islamique montait en puissance. Selon plusieurs sources à Aïn el-Heloué qui attestent de sa présence dans le camp palestinien, Assir se serait radicalisé au contact des représentants de l’organisation qui y ont trouvé refuge. En nommant Assir, l’Etat islamique cherche à rallier les partisans du cheikh, qui se comptent par centaines à Saïda, à sa cause.

Où se cache Maoulawi?
La traque pour retrouver Chadi Maoulawi, le responsable présumé de l’attentat de Jabal Mohsen qui avait tué neuf personnes le 10 janvier, se poursuit. Vendredi dernier, les services de renseignements de l’armée ont arrêté sa femme qui, avec son fils de quatre ans, se rendait à Tripoli. Au cours de son interrogatoire, elle a avoué que son mari était toujours dans le camp palestinien de Aïn el-Heloué, contrairement aux allégations, corrigées par ses soins plus tard, du ministre de l’Intérieur Nouhad Machnouk qui, quelques jours auparavant, indiquait que Maoulawi, en fuite depuis le mois de juin, s’était rendu dans les montagnes de Ersal pour combattre aux côtés du Front al-Nosra. Maoulawi a d’ailleurs lui-même confirmé sa présence à Aïn el-Heloué sur son compte Twitter, la semaine dernière. Certaines sources proches de l’enquête indiquent que Maoulawi serait logé par Naïm el-Naïm, un islamiste proche de l’Etat islamique que les services de sécurité soupçonnent également d’abriter Ahmad el-Assir.

Abbas Ibrahim l’avait prévu…
Dans une interview accordée à l’agence Reuters datée du 3 janvier, le directeur général de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim, indiquait que «des combattants extrémistes sunnites tentent de prendre le contrôle de villages libanais frontaliers de la Syrie pour protéger leurs arrières». Il y a plus d’un mois, Ibrahim estimait à un millier le nombre de combattants de Daech dans le Qalamoun syrien. «Un chiffre en augmentation en raison des allégeances qui ont lieu», précisait-il. «Récemment, environ 700 combattants ont prêté allégeance au groupe qui compte désormais dans ses rangs plus d’un millier de combattants, soit 70% des autres forces armées dans la région du Qalamoun». En réponse à une question sur le risque de nouveaux attentats dans les régions du Hezbollah au Liban, Abbas Ibrahim a répondu que la menace plane toujours, ce qui explique le déploiement militaire autour de la banlieue sud de Beyrouth. «Les dangers existent et la menace persiste, presque au quotidien et en public […] Un grand nombre de voitures piégées a été intercepté, mais nous n’avons pas annoncé cela pour ne pas semer la panique».

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Éditorial
Etat de barbarie

En brûlant vif le pilote jordanien Moaz el-Kassasbeh et en mettant en ligne la vidéo de son assassinat, digne des meilleures productions hollywoodiennes, l’organisation de l’Etat islamique a montré qu’elle était capable de pousser toujours plus loin les limites de la barbarie. On pensait avoir atteint le summum de l’horreur en regardant les lapidations, la punition par le fouet, l’amputation d’un membre ou les décapitations collectives d’otages. On commençait même à s’habituer à ces scènes, aussi insoutenables soient-elles. Mais Daech nous a surpris en inventant un châtiment inédit, dans le seul but de casser la routine. Car telle est la fonction première de ce crime filmé par des professionnels disposant d’un matériel dernier cri et monté par des techniciens macabres mais compétents: répandre la terreur pour déstabiliser autant ses ennemis que ses sujets. Il est, en effet, plus commode d’affronter un adversaire paralysé par la peur et de gouverner une population soumise par la terreur, que de se battre contre un ennemi confiant et courageux et d’administrer un peuple rebelle. Les théoriciens des slogans «Daech est un grand mensonge», «une invention du régime syrien» ou «Daech n’est pas notre problème» sont bien obligés, aujourd’hui, de se rendre à l’évidence. Les troupes d’Abou Bakr el-Baghdadi se trouvent à deux heures de route de Beyrouth et elles se renforcent tous les jours davantage. Cette organisation existe et elle est beaucoup plus puissante et dangereuse qu’ils ne le pensaient. Ou peut-être le savaient-ils très bien, mais se croyaient-ils à l’abri et se frottaient-ils déjà les mains en se voyant rafler la mise après que Daech et le Hezbollah se soient mutuellement anéantis? Il ne faut pas sourire, car certains politiciens libanais, voire des dirigeants de pays soi-disant grands, ont cru - et peut-être le croient-ils encore - qu’il est possible d’instrumentaliser cette organisation pour servir leurs propres intérêts. Qu’elles soient infantiles ou diaboliques, ces attitudes ont les mêmes résultats dévastateurs. Certains pensent qu’il sera possible, un jour, lorsque la guerre sera terminée, de coexister avec le califat de Baghdadi. Après tout, un Etat en plus ou en moins ne changera pas grand-chose au destin de cette région tourmentée, pourvu que les affaires redémarrent, que les investissements affluent, que l’argent coule à flots, que les comptes en banque gonflent. Ce type de raisonnement est nuisible, car il a tendance à minimiser la gravité de la situation et à ignorer les réalités. Par conséquent, la mobilisation générale de toutes les capacités de la nation, impérative pour combattre et vaincre Daech, faiblira. Abou Bakr el-Baghdadi en sortira plus puissant et sa défaite sera plus coûteuse, en temps et en ressources… et ce n’est pas bon pour les affaires! Sans une reformulation des priorités dans la tête de certains dirigeants internationaux, la défaite à l’échelle régionale de Daech sera impossible. La même logique s’applique à l’échelle locale. Une partie des Libanais a tardé à considérer Daech comme un danger existentiel. D’autres sont conscients du danger que représente cette organisation, mais estiment que la combattre n’est pas une priorité. Il faut qu’ils accordent leurs violons, surtout que Daech n’est plus une simple organisation terroriste. Il est devenu un Etat totalitaire, qui veut imposer, aux musulmans d’abord et au reste de l’humanité ensuite, sa vision de l’islam.


 Paul Khalifeh
   
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