Aoun et Geagea enterrent la hache de guerre. L’essentiel reste à faire
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Nº 3004 du vendredi 5 juin 2015

Aoun et Geagea enterrent la hache de guerre. L’essentiel reste à faire

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    Aoun et Geagea enterrent la hache de guerre. L’essentiel reste à faire
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Au Liban, en dépit des circonstances complexes, les surprises ne sont pas toujours mauvaises. Au contraire, la rencontre de Michel Aoun et Samir Geagea, à Rabié, dans la soirée du mardi 2 juin, a suscité un vent d’optimisme dans les milieux chrétiens. Même si l’essentiel reste encore à faire.

L’image est forte, le chef des Forces libanaises, tout sourire, la main sur l’épaule du général Michel Aoun, lui-même plutôt détendu. Il y avait de quoi se poser mille et une questions. D’ailleurs, toute la petite maisonnée où réside le général Aoun à Rabié, de ses gardes du corps jusqu’aux cuisines, était dans tous ses états. Michel Aoun, qui ne s’attendait pas à cette visite, a été réveillé à la hâte et après s’être habillé à la quatrième vitesse, est descendu au salon pour accueillir son invité souriant, fier d’avoir réussi à le surprendre. En fait, les négociations menées, depuis plus de six mois, entre les émissaires des deux formations, le député Ibrahim Kanaan, président de la Commission parlementaire des Finances, et le conseiller responsable de l’information au sein des Forces libanaises Melhem Riachi, avaient atteint un stade où elles ne pouvaient plus avancer. Les grands principes avaient été énoncés, ainsi que la volonté de trouver et de renforcer les points communs. Cette déclaration d’intentions relativement détaillée était donc achevée et n’attendait plus que sa naissance officielle par une rencontre des deux pôles. Or, chez les Forces libanaises, il y avait le sentiment que le général Aoun faisait traîner un peu les choses, sachant qu’en dépit de l’importance de ces négociations, notamment au niveau de la rue chrétienne, le chef des Forces libanaises avait besoin de l’impact d’une photo des deux pôles ensemble pour montrer à tous ses détracteurs que le passé était définitivement effacé.
En principe donc, la visite devrait avoir lieu dans les deux prochains jours et, ce mardi soir, une délégation sécuritaire des Forces libanaises était attendue à Rabié pour mettre au point les arrangements de la visite prévue de Samir Geagea. Ibrahim Kanaan et Melhem Riachi discutaient tranquillement dans le jardin, mais Riachi avait constamment un sourire malicieux dont son interlocuteur ne comprenait pas vraiment la raison. Lorsque la délégation sécuritaire a été annoncée par les gardes à l’entrée de la villa, Melhem Riachi a lancé à Kanaan: «le Hakim est arrivé». Riachi était, bien sûr, dans la confidence, mais Kanaan est tombé des nues. Il a cru à une boutade jusqu’au moment où il a vu devant lui la longue silhouette de Geagea toujours un large sourire aux lèvres. Geagea n’a évidemment pas passé les contrôles sécuritaires, installés sous le porche de la villa, et il a été rapidement introduit dans le salon par un Toufic Wehbé totalement débordé. Michel Aoun n’a pas fait attendre son invité-surprise, qui lui a d’ailleurs lancé d’emblée: vous ne vous attendiez pas à cela, n’est-ce pas? Et Aoun, visiblement détendu, a répondu: «Certes, non. Je m’attendais à une surprise, mais pas de cette taille!».
Le ton était donc à l’amabilité, mais cela ne signifie pas que les deux heures et demie de l’entretien ont été consacrées à des plaisanteries. Au contraire, entre les deux hommes, il y a un lourd passif qu’il faut du temps, du sérieux et de la bonne volonté pour dépasser.

 

Approches opposées
Ce qui comptait à ce stade, c’est d’amorcer le changement et d’exprimer une volonté sérieuse d’ouvrir une nouvelle page. En mai 2005, lorsqu’il était rentré de son exil en France, Michel Aoun avait consacré sa première visite politique à Samir Geagea, alors encore en prison, mais sur le point de bénéficier de la loi d’amnistie. Aoun avait donc voulu une visite symbolique et une ouverture pour surmonter le lourd passé et ouvrir une nouvelle page. Mais les choses ne s’étaient pas passées comme il le voulait. Samir Geagea s’était d’emblée joint au camp qui combattait le général Aoun avant même de l’entendre, en cherchant à l’exclure des élections législatives, puis du gouvernement. Aoun avait donc voulu créer, avec son ancien ennemi, une alliance face à l’accord quadripartite entre Amal, Hezbollah, le Courant du futur et le PSP. Mais son projet s’est heurté à la volonté de Geagea d’intégrer le 14 mars et donc de s’allier au Courant du futur principalement. Pendant dix ans, les relations entre les deux pôles et entre les deux formations ont été marquées par ces choix. Geagea a même été le fer de lance du camp hostile à Aoun, le ciblant directement dans la plupart de ses discours et cherchant en permanence à contrecarrer ses plans en ramenant toujours le conflit aux formations chrétiennes.
C’est dire dans ce contexte, l’importance de ce qui s’est passé mardi soir. Les deux hommes reviennent donc de loin. Mais ont-ils réellement compris que leur alliance est dans l’intérêt des chrétiens et donc du pays? De plus, jusqu’où peuvent-ils aller dans cette voie, sachant que sur le plan régional et local, ils ont des approches opposées? Ce sont de grandes questions auxquelles seul l’avenir peut répondre.
A ce stade, on peut dire que les deux protagonistes ont voulu donner un signe positif à l’émissaire du Vatican, le cardinal Dominique Mamberti, actuellement au Liban. D’autant que, depuis le 25 mai 2014, date de la vacance à la tête de la République libanaise, le Vatican multiplie les critiques aux pôles chrétiens, incapables de s’entendre sur un candidat au moment où toute la région est en pleine tourmente et où le sort des chrétiens est menacé au Moyen-Orient. D’ailleurs, Ibrahim Kanaan et Melhem Riachi s’étaient rendus la veille à Bkerké pour informer le patriarche maronite, Mgr Béchara Raï, des résultats positifs de leurs négociations. Ce dernier a été le premier à bénir cette démarche. Tous étaient conscients du fait qu’il ne fallait plus traîner dans les négociations, car la base des deux formations et les Libanais en général commençaient à ne plus croire et avaient le sentiment que ce dialogue entre le CPL et les FL était un peu comme celui du Courant du futur avec le Hezbollah, beaucoup de paroles pour un maigre résultat. Il fallait donc frapper un coup fort pour redonner de la crédibilité à ce processus. Ce fut donc la rencontre de mardi soir.
Les caméras revenues à Rabié en catastrophe, après avoir quitté les lieux après la réunion hebdomadaire du Bloc du Changement et de la Réforme, ont cherché à capter des indices sur le fond des discussions. En vain. S’il est clair que le climat général était détendu et sérieux, il est clair aussi que Aoun et Geagea ne sont pas parvenus à une entente sur les dossiers épineux actuellement, à savoir les nominations militaires et la présidence. D’ailleurs, en s’adressant aux journalistes, le chef des Forces libanaises a fait preuve d’une grande franchise, disant: «Ceci n’est pas un couronnement, mais un début. Nous jetons les bases d’une nouvelle relation et nous espérons qu’elle sera positive». Geagea a même dit qu’à travers les négociations, qui ont duré plusieurs mois et après ce long entretien, «nous avons comblé le passif et nous en sommes maintenant à la phase zéro! Un peu comme si deux leaders venaient de se rencontrer et cherchaient à trouver des points communs entre eux en vue d’une alliance ultérieure. Quand on sait ce qu’il y a eu entre Aoun et Geagea depuis la fin des années 80, on peut dire qu’un pas énorme a été franchi. Mais quand on pense aux attentes actuelles des Libanais, et des chrétiens, qui veulent des solutions aux dossiers conflictuels, on doit se dire que rien n’est encore joué. Michel Aoun, de son côté, a été plus discret, se contentant de dire aux journalistes: «Vous verrez au fur et à mesure les résultats. Nous nous sommes entendus sur certaines choses. La déclaration d’intentions est connue, mais les autres points vous en prendrez connaissance en temps voulu». Geagea a renchéri: «Oui, vous verrez, les autres sujets viendront progressivement».
En d’autres termes, c’est maintenant que le passé a été surmonté que les choses sérieuses pour le présent et l’avenir vont commencer. Aoun et Geagea ont eu beau faire des efforts extrêmes pour mettre de côté leurs divergences sur l’approche régionale et même locale, ils ne peuvent pas, pour les questions nationales, passer outre leurs alliés réciproques. Si le Hezbollah déclare ouvertement son appui aux choix et aux décisions de Michel Aoun, le Courant du futur en fera-t-il de même avec le chef des Forces libanaises? Ne l’avait-il pas désavoué lors de l’épisode de la loi électorale dite «orthodoxe»? Cela dépendra sans doute des facteurs internes et régionaux. Mais ce qui compte c’est qu’au fond, la grande majorité des chrétiens encouragent le rapprochement entre Aoun et Geagea, même sans aboutissement concret immédiat. 


Joëlle Seif
 

Girault à Beyrouth
Le directeur du département Moyen-Orient et Afrique du Nord au ministère français des Affaires étrangères, Jean-François Girault, chargé de suivre le dossier de la présidentielle libanaise, est arrivé, mercredi, à Beyrouth, pour des concertations portant sur les moyens de débloquer l’élection d’un président de la République. Girault, qui s’est déjà rendu à plusieurs reprises au Liban, en Arabie et en Iran, n’a pas réussi malgré tous ses efforts à aboutir à des résultats concrets. L’émissaire français devait rencontrer les principaux leaders chrétiens, le chef du Courant patriotique libre (CPL), le général Michel Aoun, et le chef des Forces libanaises (FL), Samir Geagea, ainsi que d’autres responsables politiques.


Salam applaudit
En visite en Arabie saoudite à la tête d’une délégation ministérielle, le chef du gouvernement, Tammam Salam, a applaudi mercredi, au rapprochement entre le général Michel Aoun et le Dr Samir Geagea.
Salam s’est par ailleurs opposé à tout blocage du gouvernement. «Nous comprenons qu’il y ait des désaccords au niveau d’une question nationale, mais il est inhabituel qu’un gouvernement soit paralysé en raison d’un fonctionnaire», a-t-il souligné, en allusion à la question des nominations sécuritaires. Salam, et la délégation qui l’accompagne, ont été reçus par le roi Salmane Ben Abdel-Aziz mercredi. La veille, le chef du gouvernement avait été accueilli à l’aéroport par le prince héritier Mohammad Ben Nayef Ben Abdel-Aziz. L’ancien Premier ministre, Saad Hariri, a pris part à un dîner offert par le prince héritier en l’honneur de ses hôtes.


Renforcer la présence chrétienne
Lue par le député Ibrahim Kanaan et par Melhem Riachi, la déclaration d’intentions entre le Courant patriotique libre et les Forces libanaises compte 16 points qui constituent des principes généraux s’articulant autour du renforcement de la présence chrétienne au sein de l’appareil de l’Etat et dans le cadre de la représentativité parlementaire.
Les deux parties insistent notamment sur une loi électorale équitable pour les chrétiens et la nécessité d’adopter le projet de loi pour la récupération de la nationalité libanaise, qui s’adresse essentiellement à la diaspora chrétienne. La déclaration met l’accent aussi sur le respect de la Constitution et du document d’entente nationale, tout en reconnaissant qu’il faut en rectifier l’application qui, jusque-là, a été injuste pour les chrétiens. Il n’y a ainsi pas un mot sur l’élection présidentielle à la majorité plus un, ce qui pourrait signifier que Geagea renonce à cette éventualité, ni au mécanisme proposé par Aoun, que Geagea a toutefois promis, en s’adressant aux journalistes, d’étudier s’il est conforme à la Constitution.


Kanaan à Magazine
Tous les partis chrétiens seront associés au processus Principal artisan, aux côtés de Melhem Riachi, du rapprochement inédit entre Michel Aoun et Samir Geagea, le député Ibrahim Kanaan assure que la rencontre entre les deux leaders chrétiens sera suivie, «dans les prochains jours», de mesures visant à consolider cette démarche. Dans un entretien accordé à Magazine, le président de la Commission parlementaire des Finances fait état d’un travail «au niveau de la base du Courant patriotique libre (CPL) et des Forces libanaises (FL), dans les universités et ailleurs», pour concrétiser le rapprochement entre les deux pôles chrétiens.
Kanaan révèle que le patriarche maronite, Mgr Béchara Raï, était dans le secret des discussions entre les deux partis depuis le début et appuyait leur démarche. «Nous avons ouvert une voie très large et le cercle va s’élargir davantage, a-t-il dit. En direction des autres partis chrétiens, mais aussi des partenaires musulmans». «Le député Sleiman Frangié sera associé à ce processus, ainsi que le parti Kataëb», a ajouté Kanaan, avant de poursuivre: «La déclaration d’intentions est une sorte de manifeste, ou de feuille de route, visant à renforcer la présence et le rôle des chrétiens au Liban. Il s’agit maintenant de rectifier les pratiques issues de Taëf et non pas de remettre en question cet accord. Les défis sont grands, mais la volonté de réussir est encore plus grande. Pour la question de la présidence, par exemple, il y a eu accord sur la nécessité de revenir au peuple. Aux chrétiens d’abord et à tous les Libanais ensuite».
En dépit de ce rapprochement, il n’est pas question pour les deux partis chrétiens de rompre leurs relations avec leurs alliés musulmans respectifs. «Au contraire, chacun mettra à profit ses relations avec ses alliés pour insuffler un vent nouveau et encourager un rapprochement entre tous les Libanais», a déclaré Kanaan, qui a souligné que ce premier tête-à-tête depuis dix ans entre Aoun et Geagea permet de solder un passif vieux de trente ans et jette les fondements d’une relation nouvelle.

Paul Khalifeh

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Éditorial
Idées berceuses

La réunion entre Michel Aoun et Samir Geagea était prévisible, après six mois de discussions entre leurs représentants respectifs et, surtout, en raison des conseils prodigués par le Vatican. Elle casse l’angoissante routine dans laquelle se complaisait la vie politique libanaise. Sur un plan strictement chrétien, la rencontre Aoun-Geagea peut contribuer à solder un passif vieux de 25 ans entre les deux hommes, et, par conséquent, à apaiser les tensions latentes au sein de la communauté. A condition, bien entendu, que cette démarche ne reste pas orpheline et fasse l’objet d’un suivi assidu, à travers des initiatives au niveau de la base populaire des deux grands partis chrétiens. Les sceptiques dans les deux camps sont nombreux et ne croient pas au sérieux de cette réconciliation. Pour la renforcer, il faut prouver qu’ils ont tort.La réconciliation personnelle entre Michel Aoun et Samir Geagea est certes importante mais elle n’est pas suffisante, car les deux hommes ne représentent pas uniquement leur auguste personne, mais deux projets politiques, qui s’opposent sur plusieurs points. Pour qu’elle soit solide et durable, l’entente doit donc comporter un volet politique. Le fait d’avoir signé une déclaration d’intentions est la preuve d’une volonté commune d’aller au-delà de la dimension personnelle de la relation. L’accord conclu entre les deux partis comporte des principes généraux, qui expriment effectivement les appréhensions des chrétiens. Mais ils ne dépassent pas le cadre d’idées, qu’il faut maintenant essayer de traduire en mesures concrètes afin d’initier un réel changement. Or, c’est là que le bât blesse. Car pour transformer en actes certaines des idées formulées, des réformes importantes sont nécessaires, ce qui déplaît fortement aux alliés respectifs des deux leaders chrétiens. Prenons par exemple l’accord sur la nécessité d’élire un président «fort» et «représentatif» au sein de sa communauté. En évoquant la question de l’élection présidentielle au Liban devant la délégation libanaise conduite par Tammam Salam, le roi Salmane d’Arabie saoudite a énuméré des critères qui s’appliquent plus à un président consensuel que représentatif. Les deux candidats «forts», à savoir Michel Aoun et Samir Geagea, sont donc exclus d’emblée de la course.L’attitude des deux partis chrétiens vis-à-vis de la bataille des jurds de Ersal pourrait être une autre source de problème entre eux s’ils ne parviennent pas à gérer la question avec doigté. Michel Aoun estime prioritaire l’éradication des groupes terroristes, qui occupent quelque 400 kilomètres carrés du territoire national dans cette région. Il appuie le Hezbollah dans sa stratégie, y compris la décision du parti de mener lui-même la bataille si l’Armée libanaise n’obtient pas le feu vert du gouvernement. Samir Geagea, quant à lui, refuse d’accorder une quelconque couverture au Hezbollah et estime que seule l’armée est habilitée à défendre les frontières du pays. Toutefois, le Courant du futur, avec derrière l’Arabie saoudite, ne semble pas pressé d’enlever cette épine «jihadiste» du pied du Hezbollah et du gouvernement syrien.On peut égrener comme cela, pendant des heures, les sujets qui séparent Michel Aoun et Samir Geagea, pour des raisons de politique locale ou à cause de leur positionnement régional.Il en ressort que la rencontre entre les deux hommes est un développement nouveau, sans pour autant être un événement exceptionnel, susceptible d’initier des dynamiques inattendues. Sauf si les deux partis sont prêts à tourner le dos à leurs alliés… ce qui est fort improbable dans cette vie, comme dans l’au-delà.


 Paul Khalifeh
   
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