Riad Salamé. Collectionneur de records
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Nº 3085 du vendredi 5 janvier 2018

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Riad Salamé dresse pour Magazine le bilan économique et financier de la crise qui a frappé le Liban en novembre. Le pays a bien résisté et continuera à le faire en 2018. Mais le grand boom doit attendre la fin de la guerre en Syrie.  


Gouverneur de la Banque du Liban (BDL), habile expert des marchés, fin technicien des instruments financiers, Riad Salamé est, aussi, un grand collectionneur. Son domaine de prédilection, ce sont les records. Celui de la longévité à la tête d’une banque centrale, celui des distinctions et autres décorations reçues tout au long de sa carrière, celui du nombre de crises majeures gérées pendant ses mandats. Gardien de la stabilité de la livre pour les uns, dynamiseur de l’économie en période de marasme pour les autres, grâce à son soutien aux start-up et aux prêts logements, le patron de la BDL ne fait pas pour autant l’unanimité. D’aucuns le soupçonnent de défendre les riches, voire les plus riches, d’autres lui reprochent de favoriser l’économie de rente, les jusqu’au-boutistes l’accusent carrément d’être responsable de la dette publique abyssale, à cause de sa politique des taux d’intérêts vertigineux versés sur la livre, dans les années 1990. Riad Salamé est peut-être tout cela en même temps. Il n’en reste pas moins le témoin-acteur privilégié d’un quart de siècle de l’histoire du Liban, marqué par l’immense espoir suscité par la période de la reconstruction, les grandes angoisses provoquées par l’assassinat de Rafic Hariri, et les lancinantes incertitudes liées à la furie démentielle qui secoue le Proche-Orient depuis 2011.

Les leçons du passé
C’est grâce aux expériences vécues depuis 1993, quand il est nommé gouverneur de la BDL à 43 ans, que Riad Salamé aborde avec calme et assurance les crises qui frappent le Liban. Comme toutes celles qui l’ont précédé, la dernière en date, consécutive à la démission surprise du Premier ministre Saad Hariri, a eu des répercussions sur la situation économique et financière. «Les marchés ont été affectés par la crise politique mais les normes que nous prévoyions n’ont pas été dépassées, précise le patron de la banque centrale à Magazine. L’avantage est que nous étions préparés pour faire face à une éventuelle crise, car la BDL agit suivant des critères bien définis». Parmi ceux-ci figurent les indicateurs financiers et économiques mais aussi le fait d’être prêts, «vu la nature du pays et les risques politiques ou sécuritaires qui peuvent surgir à tout moment». «Le fait d’être préparés nous a permis de rester dans les normes naturelles, donc la stabilité a été préservée», ajoute-t-il.
Certes, la livre a subi des pressions lors de la récente affaire Hariri, cependant, la BDL était prête sur ce front aussi. «Nos prévisions, qui se basent sur des événements vécus dans le passé, essentiellement l’assassinat du président Rafic Hariri et les réactions du marché à cette époque, ainsi que la guerre israélienne de 2006 et les réactions qu’elle a provoquées, nous ont incité à garder des montants prêts pour les interventions. Nous n’avons pas eu à utiliser la totalité de ces montants, donc la réaction a été en deçà des prévisions», tempère Riad Salamé.
Même constat au niveau de la fuite de capitaux, que certains experts ont estimé à 1,5 milliard  de dollars pendant le mois de novembre. «La sortie a été moins importante que celle à laquelle nous avions été confrontée en 2005 et 2006, en terme de pourcentage du total des dépôts, indique le gouverneur de la BDL. Nous prévoyons toujours, en période de crise, que 3 à 4% des dépôts peuvent bouger, or nous avons été très loin de ce chiffre. D’ailleurs, les fonds entrant dans le pays ont continué à affluer. En fait, il y a eu un réajustement. Mais globalement, il n’y a pas eu de seuil critique par rapport à nos prévisions».

Hausse des taux d’intérêt
Il est vrai que les fonds qui ont émigré ne constituent que 1% des dépôts bancaires mais n’ont-ils pas atteint 20% du total des capitaux entrants en une année, estimés à 7,5 milliards de dollars en 2016? La réponse de Riad Salamé est toute prête: «Nous analysons d’une autre manière. Nous regardons la progression des dépôts en général pour l’année. Les prévisions tablaient sur une progression de 6 à 7%, (après la crise) elle se situera entre 5 et 6%. Le bon signe, c’est qu’il n’y a pas eu de régression».
La récente sortie de capitaux, couplée à la baisse du volume des transferts effectués par les Libanais non-résidents, n’affectera pas, à moyen terme, le financement des besoins des secteurs privé et public. «Le secteur privé est amplement financé puisque la dette des banques vers ce secteur est, aujourd’hui, de 60 milliards de dollars, soit un peu plus de 115% de notre PIB, explique M. Salamé. L’Etat, lui, possède les fonds nécessaires pour sa solvabilité, dans le sens où son solde créditeur auprès de la BDL dépasse les 2,5 milliards de dollars en livres libanaises évidemment. Donc, l’année vient de se terminer et il n’y a pas de stress ni dans un secteur ni dans l’autre».
La hausse des taux d’intérêt sur la livre est sans doute l’une des conséquences les plus négatives de la dernière crise. «Ce sont les risques politiques qui ont provoqué la hausse naturelle de la base des taux d’intérêt, explique M. Salamé. Ceci affectera certainement le crédit au secteur privé mais pas les activités qui ont un caractère nécessaire ou utilitaire pour le pays, parce que les taux d’intérêt des prêts à l’habitat, par exemple, sont rattachés aux bons du Trésor de un an ou deux ans, émis en livres libanaises par l’Etat. Celui-ci n’aura donc pas besoin de procéder à de nouvelles émissions puisqu’un accord avait été établi avec le ministère des Finances, avant que cette crise n’éclate, pour que la banque centrale souscrive à l’équivalent de 3000 milliards de livres en bons du Trésor émis en L.L. par l’Etat et à des taux très bas. Les prêts à caractère utilitaire, comme l’habitat, resteront à des taux constants comme l’année dernière», poursuit le patron de la BDL.
Rassurant, M. Salamé pense que les prévisions d’une croissance de 2,5% de l’économie en 2017 n’ont pas changé car la crise a touché le pays en fin d’année. «Nous estimons que si les choses se déroulent normalement au niveau politique comme c’est le cas actuellement, la sécurité étant préservée et décembre étant un mois «fort» dans le cycle économique, les prévisions seront atteintes», dit-il.
Bien que les effets de la crise politique sur l’économie étaient en-deçà des prévisions, pourront-ils être réparés et dans combien de temps? «Tout dépend du facteur politique, répond le gouverneur. En gros, ce qu’on peut dire, c’est qu’après un an et demi de campagne systématique – vous l’avez lu et entendu – pour miner la confiance dans le pays, et avec cette secousse dont l’objectif était de provoquer une déstabilisation monétaire, je pense que les marchés ont bien résisté, la BDL s’est bien comportée et les banques ont été sages». Cette résilience va renforcer la confiance dans le pays, poursuit M. Salamé, qui n’avance cependant pas de dates concernant un retour à la situation antérieure, notamment au niveau des taux d’intérêt, dans le sens de leur baisse pour revenir à des taux plus bas, proches de ceux qui étaient en vigueur avant la crise en novembre.

Les sanctions US
Pour le gouverneur de la BDL, les nouvelles sanctions américaines décrétées contre le Hezbollah dans le cadre de la loi contre le blanchiment et le financement du terrorisme, n’affecteront pas outre-mesure le secteur bancaire libanais. A ce niveau aussi, le Liban fait prévaloir son expérience dans ce domaine. Explications: «En 2016, nous avons mis au point un mécanisme pour pouvoir appliquer les lois émises par des pays quand on traite avec leur monnaie ou leurs banques. Ce mécanisme s’applique à toutes les lois de sanctions qui peuvent toucher directement ou indirectement le marché libanais et donc nous sommes un pays qui possède déjà un appareil d’exécution. Il n’y aura donc pas de secousses dues à de nouvelles initiatives nécessaires pour rester en conformité avec la loi internationale.»
Les lois américaines et autres législations internationales ne portent pas un préjudice irréparable à l’un des atouts qui ont fait la force de secteur bancaire libanais ces dernières décennies. «Le secret bancaire existe sauf quand il y a des exceptions qui relèvent du blanchiment de l’argent ou de l’évasion fiscale pour des résidents fiscaux qui ne sont pas Libanais. Mais la loi sur le secret bancaire couvre toute l’activité bancaire à part ces deux cas», précise M. Salamé.

Quid de 2018?
Prudent, le patron de la BDL évite de faire des pronostics sur le taux de croissance en 2018. «La banque centrale n’émet pas de prévisions avant juillet de chaque année, ça a toujours été le cas à cause de la volatilité qu’il y a au Liban. Il est certain qu’une stabilité politique aidera l’économie», dit-il. Il a toutefois confiance dans les capacités du Liban à résister sur le plan économique. Il pense que «la résilience continuera en 2018 car le Liban est un pays qui compte sur l’activité domestique mais aussi sur l’activité des Libanais de l’étranger». Mais la reprise et le retour des taux de croissance semblables à ceux qu’il y avait avant la guerre syrienne ne reviendront qu’avec la fin de cette crise. «C’est le conflit en Syrie qui a le plus coûté à l’économie libanaise, rappelle-t-il. La Banque mondiale a estimé le coût direct à un milliard de dollars par an. Cette guerre a coûté en termes de concurrence pour la main-d’œuvre qualifiée libanaise, et également en termes de sortie de devises du pays, car les Syriens qui travaillent au Liban touchent des salaires qu’ils envoient en Syrie. Cela existait dans le passé mais avec la guerre, cela a pris d’autres proportions.»
L’autre point important pour le redémarrage de l’économie est la cohésion politique interne, qui pourrait remettre en chantier le projet du gouvernement d’organiser une conférence pour financer l’infrastructure du pays. Selon lui, une telle conférence pourrait assurer des rentrées de capitaux car la communauté internationale réalise que le Liban a beaucoup sacrifié dans la guerre syrienne et qu’«il mériterait un financement par la dette mais à des taux d’intérêt bas pour reconstruire l’infrastructure qui elle-même créera durant la phase d’exécution une croissance meilleur et sera une base pour une croissance continue.»
Les secteurs les plus affectés par la crise globale sont ceux qui sont en relation avec l’exportation. «Tous les secteurs qui comptent sur l’étranger pour générer des revenus sont affectés, explique M. Salamé. C’est pour cela que la BDL a émis une circulaire pour faciliter le financement des entreprises libanaises qui ont des exportations. Cela va du tourisme jusqu’à l’industrie, l’agriculture, la publicité. Tout ce qui touche à l’étranger a été affecté, y compris l’immobilier car une grande proportion de la demande vient des non-résidents libanais». Ce secteur a le plus souffert car il y a eu dans toutes les économies des Proche et Moyen-Orient un manque de liquidités dû à la baisse des prix du pétrole et aux dépenses découlant de la guerre», conclut le patron de la banque centrale.  Prudent et mesuré dans ses propos, Riad Salamé ne promet rien. Il croit cependant dans l’avenir du pays. Dans le Liban de demain, les secteurs stratégiques seront ceux de l’économie de la connaissance digitale, la finance et probablement le pétrole et le gaz.


L’économie de la connaissance
Riad Salamé dresse un bilan très positif de la circulaire 331, de la BDL, qui fournit des facilités de financement aux start-up. Il souligne que Gen, qui regroupe plusieurs universités anglaises, a classé le Liban numéro 1 dans la région pour les pays débutants et numéro 8 sur un plan mondial, dans le domaine de l’économie de la connaissance. «Ce secteur représente aujourd’hui 1,5% du PIB, en quatre ans, dit-il. 800 compagnies ont émergé, plusieurs fonds, ainsi que de nombreux accélérateurs pour former les entrepreneurs. Le Liban va profiter de ce secteur qui est aujourd’hui réellement le moteur de toute économie dans le monde. Donc d’autres secteurs traditionnels en profiteront».

Gaz, pétrole et Syrie
● Sur le gaz et le pétrole, Riad Salamé déclare: «La BDL n’a pas été impliquée dans tout le dossier et à aucun moment. Logiquement, le Liban est un pays qui n’a jamais possédé de ressources naturelles. Quels que soient le volume des revenus provenant de ressources naturelles, ils seront un plus pour le Liban. D’autre part, nous constatons que trois grandes compagnies ont uni leurs efforts pour prospecter la mer libanaise à un moment où la plupart des sociétés dans le monde ne font plus de la recherche ou du forage à cause de la baisse des prix. Cela signifie qu’il y a quelque chose d’intéressant. Je n’en sais pas plus».
● Concernant la reconstruction de la Syrie, Riad Salamé pense qu’il est prématuré de juger ce qui va se passer dans ce pays, de la reconstruction et de son financement. «Le Liban en général est exportateur de services et de connaissances, dit-il. Les métiers qui profiteront de la reconstruction sont ceux qui sont liés à ces secteurs, comme les ingénieurs, les planificateurs, les services de montages financiers».

Paul Khalifeh

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Éditorial
Deux priorités en 2018

L'heure n’est pas aux bilans mais aux perspectives d’avenir. 2018 est une année charnière pour la stabilité politique du Liban et le sauvetage de son économie. La réanimation des institutions, fin 2016, après deux ans et demi de coma, avec l’élection d’un président de la République, la désignation d’un Premier ministre et la formation d’un gouvernement, reste incomplète. Elle ne sera menée à terme qu’avec le renouvellement du Parlement, dont le mandat aurait dû s’achever en juin 2013, mais qui s’est maintenu en vie en auto-prorogeant sa législature à trois reprises. Les élections parlementaires de mai 2018 sont donc une étape cruciale dans le processus de normalisation de la vie politique nationale. Ces élections sont d’autant plus importantes que la prochaine Chambre promet d’être un brin plus représentative que les précédentes, grâce notamment au mode de scrutin proportionnel, appliqué au Liban pour la première fois. Certes, la classe politique a trouvé le moyen de transformer cette avancée de géant en modeste petit pas. Elle a, par exemple, introduit le concept du vote préférentiel restrictif – dans les grandes circonscriptions les électeurs sont ainsi contraints de «préférer» un candidat uniquement originaire de leur caza, ce qui limite leur choix. Malgré cela, la nouvelle loi électorale devrait permettre de briser, partiellement sans doute, les monopoles et autres exclusivités communautaires, exercées par les mêmes partis ou figures depuis des décennies. De gros investisseurs privés ou institutionnels attendent cette échéance capitale pour arrêter leurs plans et faire connaître leurs intentions à moyen et long termes.  Les investisseurs observent aussi avec un intérêt marqué l’avancement du processus d’exploitation, par le Liban, de ses ressources en hydrocarbures. Il s’agit, là, de la seconde priorité nationale en 2018, dont dépendra, peut-être, la stabilité de la livre libanaise, et, par conséquent, la préservation de l’ordre social. Avec une dette et un service de la dette qui atteindront des sommets inégalés cette année et un ratio dette/PIB qui va encore augmenter, l’Etat aura besoin soit de recettes supplémentaires soit d’un miracle. Certes, si les forages commencent en 2019, le Liban devra attendre cinq ans avant de toucher des dividendes. Mais le seul fait que le processus soit solidement mis sur les rails est susceptible de déclencher un cercle vertueux qui permettrait, par exemple, à l’Etat libanais d’emprunter sur les marchés financiers internationaux à des taux préférentiels. Le Liban doit relever ces deux défis dans un contexte régional pas très avantageux, il est vrai, mais moins dangereux que les années précédentes, surtout en Syrie, où la guerre semble toucher à sa fin. Quoi qu’il en soit, les Libanais peuvent capitaliser sur les réalisations accomplies l’année dernière. Car, quoi qu’en disent les plus sceptiques et les gens de mauvaise foi, 2017 a été plutôt positive: une stabilité politique qui s’est manifestée dans l’affaire Hariri, une stabilité sécuritaire qui s’est concrétisée dans la victoire contre les takfiristes, et une résilience économique qui a fait ses preuves également lors de la crise de la démission du Premier ministre.


 Paul Khalifeh
   

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