Naïm Kassem. «Nous quitterons la Syrie à la fin du conflit»
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Nº 3075 du vendredi 3 mars 2017

Naïm Kassem. «Nous quitterons la Syrie à la fin du conflit»

 
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    Naïm Kassem. «Nous quitterons la Syrie à la fin du conflit»
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Pour la première fois, un haut dirigeant du Hezbollah évoque, dans les détails, les circonstances qui ont entouré la  décision du parti d’envoyer ses troupes en Syrie. Rencontre avec le secrétaire général adjoint du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem.    


C’est tout naturellement que la discussion avec cheikh Naïm Kassem glisse vers la crise syrienne. En effet, seuls quelques hauts responsables du Hezbollah sont autorisés à évoquer en public ce sujet, d’autant plus délicat que la participation des combattants du parti dans la guerre syrienne est source de tensions permanentes entre les forces politiques libanaises. L’absence de consensus national autour de cette question ne semble pas embarrasser le moins du monde le secrétaire général adjoint du Hezbollah. «Aucune cause, aussi juste et noble soit-elle, ne peut faire l’unanimité», dit-il, avec la sérénité du politicien chevronné, rodé aux questions-pièges. D’ailleurs, lorsque le numéro 2 du Hezbollah accepte de recevoir Magazine, quelque part dans la banlieue sud de Beyrouth, les responsables de la communication du parti ne demandent ni à voir à l’avance les questions ni à connaître les thèmes qui seront abordés. En revanche, ils ne lésinent pas sur les conditions de sécurité: le lieu de la rencontre n’est pas connu de nous, le matériel est minutieusement inspecté, les téléphones portables ne sont pas autorisés et une voiture du Hezbollah assure le transport…
Le scénario d’une rencontre avec un haut dirigeant du Hezbollah est connu de tous. Les invités sont conduits dans un salon vide, où ils sont rejoints, quelques minutes plus tard, par leur hôte. La chaleur de l’accueil en fait oublier ce que d’aucuns peuvent considérer comme une entorse aux règles de la bienséance. Souriant, affable, courtois, cheikh Naïm Kassem sait mettre son interlocuteur à l’aise, dès le premier instant. Mais cela ne fait pas oublier la question que beaucoup de Libanais se posent. Quelles sont les considérations stratégiques qui ont poussé le Hezbollah, début 2013, soit deux ans après le début de la crise, à aller se battre en Syrie aux côtés de l’armée syrienne? La réponse est toute prête: «Dès le début, nous étions convaincus que le but des événements était de provoquer un changement stratégique en Syrie, de faire basculer ce pays de l’axe soutenant la Résistance vers le camp israélien. Si cet objectif avait été atteint, le Liban aurait été confronté à ses frontières septentrionales et orientales à un voisinage hostile. Au sud, il y a Israël, contre qui nous avons mené tant de guerres. Nous aurions alors été totalement encerclés et coupés de notre profondeur stratégique. Nous avons donc pris la décision de protéger la Résistance et le Liban, ce qui nécessitait une participation effective de notre part à l’effort de guerre.»
Une guerre préventive. Si la résistance contre Israël a une fonction défensive, le Hezbollah place sa participation à la guerre syrienne dans une perspective préventive, visant à protéger le Liban contre un danger externe. Ce danger a commencé à se manifester début 2013. «A cette époque, se souvient cheikh Kassem, les takfiristes ont intensifié leurs attaques à partir de la région de Qoussair vers une quarantaine de villages et de hameaux situés en Syrie, face au Hermel, mais dont les habitants sont des citoyens libanais. Ils ont d’ailleurs chassé la population de deux de ces localités. Cet événement a été le déclencheur de notre décision stratégique. Nous avons libéré Qoussair et éloigné de nos frontières les extrémistes. Vous imaginez-vous quelle aurait été la situation aujourd’hui, si des milliers de takfiristes contrôlaient toujours cette région limitrophe du Liban?»
Pendant des mois, la participation du Hezbollah se concentre dans la région frontalière, avec une présence «limitée» autour de Damas et dans la protection du mausolée de sayyida Zeinab, la sœur de l’imam Hussein, petit-fils du prophète Mohammad. «Notre aide a empêché la chute de Damas entre les mains des takfiristes. Quand la capitale tombe, tout s’effondre», affirme le numéro 2 du Hezbollah.
Moscou aussi s’attribue le beau rôle dans le sauvetage de la capitale syrienne. Le ministre russe des Affaires étrangères n’a-t-il pas dit que «Damas était à deux ou trois semaines de la chute si la Russie n’était pas intervenue, en septembre 2015»? Les rebelles n’avaient-ils pas pris, au printemps de la même année, la province d’Idleb et une partie de celle de Lattaquié? Le régime n’était-il pas sur le point de s’effondrer? Cheikh Naïm Kassem minimise la gravité de la situation à l’époque. «A l’été 2015, dit-il, un statu quo s’est installé. Le rapport de force empêchait l’Etat syrien et les groupes armés d’enregistrer des gains nouveaux sur le terrain. C’est alors que les Russes sont intervenus et leur aviation a largement contribué à d’autres réalisations. Mais nous ne pouvons nier les progrès enregistrés par l’armée syrienne et ses alliés entre 2013 et 2015. Les experts et les journalistes savent pertinemment que l’offensive des rebelles contre Damas, en 2013, a pu être repoussée grâce aux efforts de l’armée syrienne et de ses alliés, qui ont repris et nettoyé de nombreuses localités dans la Ghouta orientale et occidentale de la capitale. L’intervention de la Russie a permis à l’Etat syrien d’enregistrer des succès supplémentaires.»

Un œil sur Ersal
Certes, près de trois ans après la bataille de Qoussair, une grande partie de la frontière libano-syrienne est sécurisée, mais le maquis jihadiste du jurd de Ersal est toujours là. «Selon notre évaluation, la situation qui prévaut dans les montagnes de Ersal ne constitue pas un grave danger, souligne cheikh Kassem. Le prix à payer pour la libération de cette région pourrait être élevé, comparé au danger que représente la présence des takfiristes. Toutefois, les circonstances pourraient changer à l’avenir. Il faut garder un œil sur ce qui se passe dans le jurd de Ersal», ajoute-t-il avec un sourire malicieux.
Si le Hezbollah estime avoir éloigné le danger du Liban, pourquoi s’est-il, entre temps, engagé davantage? Pourquoi s’est-il déployé aussi loin qu’Alep? «La déclaration du secrétaire général sayyed Hassan Nasrallah, ‘nous irons là où nous devons être’, est liée à notre évaluation des implications des développements sur la situation globale, affirme cheikh Kassem. Au départ, nous n’étions pas à Alep. Mais lorsque nous avons réalisé que cette ville pourrait devenir la capitale d’une Syrie divisée – ce qui aurait de graves conséquences sur l’ensemble du pays et, par ricochet, sur le Liban –, nous avons décidé de participer à la bataille. Nous avons brisé la colonne vertébrale des groupes armés, qui ont été contraints de se rendre à la réunion d’Astana et d’y accepter le cessez-le-feu. Astana est une étape pour consolider la trêve en prévision d’une solution politique. Lorsque nous décidons de prendre part à une bataille, nous prenons en compte les implications sur le plan global. Notre souci n’est pas de libérer n’importe quel territoire.»
Alep est une «grande victoire» mais le spectre de la partition de la Syrie n’est pas pour autant écarté. «Tant que nous ne connaissons pas exactement les contours de la solution politique, nous devons rester vigilants, précise cheikh Kassem. Tous les acteurs parlent d’une Syrie unie, toutefois, il faut s’assurer que la solution politique ne comporte pas des pièges».
Les pièges, Naïm Kassem sait aussi les déjouer dans les questions. Le numéro 2 du Hezbollah a eu comme professeurs à la Haouza (école religieuse) les plus éminents maîtres. Membre fondateur de l’Union des étudiants musulmans dans les années 70 du siècle dernier, compagnon du fondateur du Mouvement des déshérités, l’imam Moussa Sadr, membre fondateur du Hezbollah, en 1982, ce professeur de chimie de formation, théologien de vocation, est l’auteur de onze ouvrages de référence, notamment un livre intitulé Hezbollah, la voie, l’expérience, l’avenir, édité à 7 reprises et traduit en plusieurs langues, dont le français. Ce bagage intellectuel et sa longue expérience – reconduit cinq fois depuis 1991 au poste de secrétaire général adjoint du Hezbollah – lui donnent une rapidité d’esprit et une grande capacité d’argumentation. Quelle que soit la question, la réponse se déploie, sans la moindre hésitation. N’existe-t-il pas des divergences entre la Russie d’un côté, l’Iran, la Syrie et le Hezbollah de l’autre? «Sans coordination militaire et politique au plus haut niveau entre les alliés, il n’aurait pas été possible d’enregistrer de grandes victoires, comme celle d’Alep, rétorque cheikh Kassem. Certes, des différences d’opinion peuvent apparaître à certaines étapes de la guerre. Par exemple, la Russie était favorable à un cessez-le-feu pour quelques jours (pendant la bataille d’Alep), alors que le gouvernement syrien n’en était pas convaincu, car il permettrait, selon lui, aux rebelles de se réorganiser (…). Il ne s’agit là que de divergences mineures, qui n’ont aucune incidence sur le parcours global.»

Pas de guerre israélienne

Cheikh Kassem rejette les informations sur la montée d’un vent de contestation au sein de la communauté chiite et de la base du Hezbollah contre la participation à la guerre en Syrie, à cause des lourdes pertes subies dans ce pays. Celles-ci s’élèveraient, selon des sources concordantes, à plus de 1 800 morts et des milliers de blessés. «C’est tout le contraire, assure-t-il. La base est parfaitement convaincue de la justesse de notre présence en Syrie, elle est disposée à consentir des sacrifices. Nous avons lu dans la presse des articles sur la prétendue colère des partisans. Cela fait partie de la campagne dirigée contre nous. A aucun moment, il n’y a eu un mouvement de contestation, même lorsque des martyrs sont tombés».
Dans ce contexte, cheikh Kassem affirme que le Hezbollah rentrera de Syrie à la fin du conflit: «Lorsque commencera l’application effective d’un accord politique et que notre présence n’aura plus aucune utilité sur le terrain, nous rentrerons. Nous n’avons pas d’ambitions politiques dans ce pays, qui assumera alors ses choix».
En dépit du ton menaçant adopté par des responsables israéliens depuis l’entrée en fonction de Donald Trump, aux Etats-Unis, le numéro 2 du Hezbollah se veut rassurant. «Nous ne pensons pas qu’Israël soit prêt à la guerre contre le Hezbollah, dit-il. Il sait que le prix qu’il devra payer sera exorbitant, et qu’il est incapable de garantir la victoire (…). Malgré cela, la Résistance reste vigilante et se tient prête, au cas où une agression est lancée subitement. Les règles d’engagement n’ont pas changé et Israël sait que s’il attaque directement le Liban, la riposte sera sévère, même si elle devait mener à une escalade. C’est pour cela que quand l’armée israélienne attaque en Syrie, elle n’en revendique pas ouvertement la responsabilité (…). Nous sommes capables de combattre sur deux fronts… Les Israéliens le savent très bien», conclut cheikh Naïm Kassem, avec la même sérénité affichée au début de l’entretien.

Paul Khalifeh
 

 

Un fils du sud
Naïm Kassem est né en 1953 à Kfar Fila, un village de 2 500 habitants situé au nord de Nabatiyé, non loin de l’Iqlim al-Touffah. A 17 ans, il est admis à l’Université libanaise, où il décroche une licence en Chimie, une matière qu’il enseignera pendant six ans dans le secondaire. Dans le même temps, il s’inscrit à la Haouza pour des études de théologie. Il est père de quatre garçons et de deux filles. L’un de ses fils a été sérieusement blessé lors des combats contre l’armée israélienne, pendant la guerre de juillet-août 2006.


Nous ne toucherons pas à Taëf
Concernant les questions de politiques internes libanaises, cheikh Naïm Kassem s’est montré conciliant sur la plupart des dossiers. Ci-dessous, ses principales prises de positions lors de l’entretien:
● «Nous avons, à maintes reprises, exprimé notre attachement au régime issu de Taëf et nous appelons à la mise en œuvre intégrale de l’accord. Nous n’avons aucun projet d’amendement de Taëf».
● «Lorsque nous plaidons pour une loi électorale juste, nous appelons à l’application de la proportionnelle, qui permet à tous, aussi bien la majorité que la minorité, d’être représentés au Parlement.»
● «La Résistance et la lutte contre les takfiristes ne sont pas des projets qui peuvent être investis sur la scène interne pour engranger des dividendes politiques. Le Hezbollah n’a jamais utilisé sa force pour modifier un rapport de force électoral, pour obtenir des gains au niveau de la structure du pouvoir ou pour changer la position du gouvernement dans un sujet bien déterminé.»
● «Le CPL est libre de conclure ses alliances qui ne nous engagent en rien. Il nous tenait informés dès le début de l’évolution de ses contacts avec les Forces libanaises.»   

Paul Khalifeh  

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Cette mafia qui pille l’Etat

Une association secrète de malfaiteurs» ou un «groupe occulte de personnes qui se soutiennent dans leurs intérêts, par toutes sortes de moyens». Ces deux définitions du mot mafia dans le dictionnaire Larousse en ligne illustrent parfaitement le système en place au Liban. Depuis l’indépendance, et bien avant, cette structure n’a pas évolué, seuls les noms de ses opérateurs ont changé.Cette mafia transcende les communautés religieuses et les partis politiques. Elle est implantée partout où sa présence est nécessaire pour couvrir et protéger ses activités douteuses et illégales. Organisée comme une véritable structure criminelle, elle est composée de «consigliere», de «capos» et de soldats, dirigés par des parrains installés directement ou par proxys aux commandes de l’Etat. Parfois, des disputes entre chefs sur la répartition du butin ou le partage des zones d’influence dégénèrent en conflits violents. Lorsque l’un des parrains estime que ses intérêts ne sont pas pris en compte par ses collègues, il menace d’une guerre totale entre les grandes familles, qui prend alors la forme de guerre civile.Cette mafia étend ses réseaux tentaculaires partout où il est possible de réaliser des profits rapides et illégaux. Aucun secteur ne lui échappe. Elle est très influente dans les ports et à l’aéroport, où ses activités feraient perdre à l’Etat, en manque à gagner, des sommes colossales en raison des droits de douanes qui ne seraient pas perçus conformément aux lois. C’est en quelque sorte de la contrebande institutionnalisée, qui permet d’introduire au Liban toutes sortes de marchandises, favorisant des «commerçants» privilégiés, qui pourront casser les prix, à partir du moment qu’ils ne paient pas de droits de douanes ou la TVA.Les grandes familles de la mafia ont instauré un système quasi-monopolistique dans plusieurs secteurs. Elles sont présentes dans l’importation et la distribution des hydrocarbures, de certains produits alimentaires, de produits pharmaceutiques… Elle prélève sa part des profits générés par les générateurs de quartier, qui rapporteraient près d’un milliard de dollars par an, et par les distributeurs de bouquets de chaînes satellitaires, estimé à plusieurs centaines de millions de dollars.Cette mafia, qui dispose de partis-écrans et d’associations de bienfaisance, entretient une clientèle nourrie avec les miettes de l’argent pillé, qui finit dans les poches des parrains, au lieu d’être déposées dans les caisses de l’Etat.La volonté de réforme, qui consiste à transformer la caricature d’Etat en institutions authentiques, existe. Mais elle s’est toujours heurtée aux forces réactionnaires derrière lesquelles se cache la mafia. Pour la vaincre, il faut affaiblir son pouvoir économique, assécher ses sources de financement, qui lui permettent d’entretenir sa vaste clientèle. Il faut opter pour une approche graduelle, procéder secteur par secteur, en jouant les familles les unes contre les autres, et en offrant à celles qui le souhaitent, la possibilité de se repentir.


 Paul Khalifeh
   

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