Marwan Charbel: «Une partie des réfugiés restera au Liban»
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Nº 3078 du vendredi 2 juin 2017

Marwan Charbel: «Une partie des réfugiés restera au Liban»

 
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    Marwan Charbel: «Une partie des réfugiés restera au Liban»
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De tous les ministres de l’Intérieur de ces dix dernières années, Marwan Charbel est celui qui a eu le mandat le plus mouvementé. Entre Ahmad el-Assir, le déferlement des réfugiés au Liban, les combats à Tripoli, l’ancien ministre n’a pas bénéficié de circonstances favorables. Sa gestion a souvent été contestée. Il se défend.

Quand il est rappelé, en 2011, pour diriger le ministère de l’Intérieur, Marwan Charbel y voit le couronnement naturel d’une longue carrière sécuritaire au service de son pays. En prenant ses quartiers à Sanayeh, ce général à la retraite des Forces de sécurité intérieure (FSI) était loin de s’imaginer que le gouvernement de Najib Mikati, qu’il venait d’intégrer, aurait à gérer l’une des plus dangereuses périodes de l’après-guerre civile. La crise syrienne vient d’éclater et ses débordements au Liban se font sentir très vite: crise politique, afflux de réfugiés, exacerbation des tensions sectaires, montée des extrémismes, attentats terroristes… C’est dans ce contexte explosif que le ministre assume ses fonctions. Le premier défi apparaît quelques mois plus tard en la personne d’un cheikh inconnu, Ahmad el-Assir, très vite propulsé par les médias sur le devant de la scène. Cet épisode a profondément marqué le mandat de Marwan Charbel et sa gestion de la crise fera l’objet d’une controverse qui écornera durablement son image. On critique sa bonhommie, face à un homme qui a défié l’autorité de l’Etat; son manque de poigne vis-à-vis d’un phénomène qui risquait de plonger le pays dans un conflit sanglant; sa faiblesse, sa propension à la compromission… Marwan Charbel s’indigne de toutes ces épithètes malveillantes qu’on lui accole. Amer, il s’estime victime d’une «injustice», révolté, il dénonce une campagne de dénigrement infondée. Mais les reproches qu’on lui fait ne sont-ils pas justifiés? N’a-t-il pas composé avec un cheikh extrémiste, qui a décidé d’installer, un 27 juin 2012, des dizaines de tentes en pleine rue à Saïda, coupant l’une des principales artères reliant le Liban-Sud au reste du pays? «Ahmad el-Assir est apparu soudainement, et son but était de provoquer une discorde entre sunnites et chiites, en concomitance avec la guerre en Syrie, explique le général Charbel à Magazine. J’ai tout de suite compris ses intentions et j’en ai mesuré la gravité. Mais je ne peux pas en dire autant de tous ceux qui me critiquent».

Cabinet monochrome
La gestion du phénomène el-Assir était d’autant plus délicate que le gouvernement Mikati était «monochrome», précise l’ancien ministre, avant d’ajouter: «Le Courant du Futur n’était pas au gouvernement et cela rendait la situation plus complexe. Il y avait dans le pays un climat malsain qu’el-Assir exploitait habilement. Il affirmait que les sunnites étaient persécutés, arrêtés, emprisonnés, s’ils commettaient un délit mineur, alors que les chiites disposent d’un arsenal et d’une armée. Il s’est rendu place des Martyrs avec 2000 partisans, et Fayez Chokor (chef du parti Baas à l’époque) l’a rejoint avec quelques centaines de personnes. Les deux groupes se faisaient face, une petite étincelle aurait mis le feu aux poudres. J’ai dit au président (Michel Sleiman, ndlr) que j’allais m’interposer entre eux. Je suis resté là-bas deux heures et c’était la première fois que je voyais Ahmad el-Assir».   
Marwan Charbel était parfaitement conscient que ce cheikh a «été créé» et «était financé» pour provoquer une discorde entre sunnites et chiites, et c’est en partant de ce postulat qu’il a géré ce phénomène. «Je voulais éviter tout clash qui aurait pu dégénérer, se souvient le ministre. Les tensions sont montées entre les partisans d’el-Assir et les chiites, de surcroît, les commerçants sunnites de Saïda ont commencé à se plaindre de la paralysie qui frappait leur ville à cause du sit-in. Il fallait éviter ses provocations. Le Hezbollah aussi était conscient des buts d’el-Assir et il était déterminé à ne pas l’aider à les réaliser. Vous pensez qu’il était difficile de l’assassiner? Avec un fusil à lunette, il aurait pu être facilement abattu. Mais cela aurait provoqué une discorde». Marwan Charbel a donc choisi la voie de la négociation. Le nom d’un homme d’affaires de la famille Assadi, originaire de Saïda et proche d’el-Assir, lui a été soufflé par Najib Mikati. Et c’est à travers ce mystérieux intermédiaire que les négociations avaient lieu. «C’est le résultat qui compte et, finalement, il a enlevé les tentes sans atteindre son objectif», ajoute l’ancien ministre.
De tout ce qui a été dit autour de cette affaire, c’est le fait d’avoir été dépeint comme le «père spirituel d’el-Assir» par un média panarabe qui a le plus blessé Marwan Charbel. «Ils ont tous oublié que j’ai démantelé les tentes installées devant le domicile de Najib Mikati, à Tripoli, et que je me suis rendu à cinq reprises en Turquie pour obtenir la libération des Libanais enlevés à Aazaz. Ils se focalisent uniquement sur le cas d’el-Assir? Au lieu de me critiquer, on devrait ériger une statue à mon effigie pour avoir évité le pire au pays», dit-il avec amertume.

Le sang à Tripoli
Cette affaire n’est pas la seule infortune qui a entaché le mandat de Marwan Charbel. Entre 2011 et 2013, Tripoli a été secoué par une mini-guerre civile qui a fait des dizaines de morts et des centaines de blessés. Ces tragiques événements «entre sunnites et alaouites» sont le résultat direct de la guerre qui oppose en Syrie ces deux communautés, selon lui. «Un gouvernement monochrome, où le Courant du Futur n’est pas représenté, ne peut pas résoudre la crise de Tripoli, dit-il. Preuve en est, lorsque le gouvernement de Tammam Salam a été formé avec le feu vert de ce parti, la crise de Tripoli a été réglée en une semaine. Malheureusement dans ce pays, la sécurité, l’économie, le tourisme, tout est politisé».
L’ancien ministre se souvient que dès le début de la crise syrienne, des Libanais de tous bords se rendaient dans ce pays pour se battre aux côtés d’un camp ou de l’autre. «Nous savions cela et nous avions les noms de ceux qui allaient au combat, affirme-t-il. Mais on ne pouvait rien faire car le pays était profondément divisé. Le Hezbollah n’a pas été le premier à se rendre en Syrie. Mais lorsqu’il lui a été demandé d’y aller, il s’est exécuté. Il rentrera quand ceux qui l’ont envoyé en Syrie le lui demanderont».

La crise des réfugiés
Les profondes dissensions interlibanaises sont également responsables de la crise des réfugiés, selon M. Charbel. «C’est la faute de notre gouvernement, au 8 et au 14 mars», martèle-t-il avant de poursuivre: «Alors que l’afflux de réfugiés vers la Turquie et la Jordanie avait commencé deux mois après le début de la crise, j’ai présenté un rapport au gouvernement. Ces deux pays avaient installé des tentes pour accueillir les déplacés. J’ai proposé d’en faire de même à la frontière. De la sorte, ceux qui ne se sentent pas confortables rentreraient chez eux, alors que les autorités libanaises pourraient les contrôler sur les plans sécuritaire, médical et culturel, et connaître leur nombre. Mais le Conseil des ministres a refusé, sous prétexte que ces tentes se transformeront en camps, comme ce fut le cas pour les Palestiniens. Le 14 mars mettait en avant les considérations humanitaires et faisait pression pour que l’on accueille les réfugiés ‘‘afin que le régime syrien ne les tue pas’’. Malheureusement, ce dossier a été mal géré et nous avons aujourd’hui, dans la seule région de Ersal, 20 000 tentes de réfugiés… sans compter les 30 000 naissance spar an.»
Les pressions internes, les divisions politiques et les surenchères seraient donc responsables de la crise des réfugiés. Selon M. Charbel, cette question ne peut être résolue sans discussion directe avec les autorités syriennes. «Hélas, sous prétexte qu’ils ne reconnaissent pas le régime syrien, il ne veulent pas lui parler, dit-il. Cela est absurde. A la frontière méridionale, il existe un comité formé de trois officiers: un Libanais, un Israélien et un Onusien. Ils se parlent pour régler les problèmes et les incidents. On peut donc parler aux Israéliens mais pas aux Syriens!»
L’ancien ministre est convaincu qu’une partie des réfugiés syriens ne rentrera jamais dans son pays: «Si la guerre se termine et que le régime survit, les réfugiés, qui sont hostiles au pouvoir actuel, ne rentreront pas. Et l’inverse est tout aussi vrai. Il faut que l’on obtienne des garanties internationales pour le retour des déplacés dans les zones sûres. Il existe au Liban une équation démographique qui ne peut être plus bouleversée qu’elle ne l’a été par le décret des naturalisations de 1994.»

Stabilité
Marwan Charbel rejette le qualificatif de «loi confessionnelle» donnée au projet d’habilitation à deux tours. «Pourquoi lorsque Walid Joumblatt réclame que le Chouf et Aley soit uni en une seule circonscription, pour qu’il ne soit pas éliminé, personne ne dit rien, et quand d’autres défendent leurs intérêt tout le monde crie au confessionnalisme?», s’interroge-t-il. Les députés chrétiens sont répartis au sein de plusieurs autres blocs. Cela doit cesser. Le projet d’habilitation méritait d’être mieux étudié». L’ancien ministre pense qu’une nouvelle loi électorale verra forcément le jour. «Si le président (Michel Aoun) l’accepte, les élections auront lieu selon la loi dite de 1960, dit-il. Dans son discours d’investiture, il a promis qu’une nouvelle loi électorale sera votée. Le Premier ministre l’a aussi dit dans la Déclaration ministérielle. Il y aura probablement une nouvelle loi, il en va de leur crédibilité. La proportionnelle intégrale avec certaines modifications au niveau des circonscriptions me paraît le projet le plus plausible», ajoute M. Charbel, en rappelant que le gouvernement Mikati avait préparé un texte allant dans ce sens. «L’organisation des élections est impérative pour la stabilité, et il y a une décision internationale de préserver le Liban». Selon lui, deux signaux montrent que la stabilité du Liban est toujours prioritaire pour les grandes puissances: le retour du commandant en chef de l’armée, Joseph Aoun, de sa visite aux Etats-Unis avec une promesse de livraison d’armes nouvelles; et les préparatifs en cours pour démanteler le maquis jihadiste du jurd de Ersal.


Le plan des déchets avorté
Lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, Marwan Charbel a proposé un plan pour la gestion du problème des déchets qui aurait coûté 3 ou 4 dollars la tonne au lieu des 120 payés actuellement. Une société proposait de construire 5 ou 6 usines de tri – sans aucune charge pour l’Etat libanais – et s’engageait à verser une pénalité de 50 millions de dollars si elle ne respectait pas ses objectifs, qui devaient être atteints en deux ans. L’enfouissement des déchets devait avoir lieu dans la chaîne de l’Anti-Liban, ce qui nécessitait de parler aux autorités syriennes. «Franchement, je ne sais pas pourquoi le projet a été rejeté», déplore l’ancien ministre.    

Paul Khalifeh

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Éditorial
Au nom de la stabilité

La prorogation du mandat du gouverneur de la Banque du Liban (BDL), Riad Salamé, pour un mandat de six années, ne fait pas l’unanimité des partis politiques et des experts, même si la décision a été prise en un tour de main au cours d’une réunion du Conseil des ministres tenue à Baabda. Les opposants à cette décision s’expriment ouvertement. Certains d’entre eux accusent le patron de la banque centrale d’être «l’allié privilégié des banques commerciales», l’affublant, parfois, du titre peu élogieux de «banquier des banques». La stratégie qu’il met en œuvre, à chaque fois que ce secteur est confronté à un début de crise, aboutit à rendre les établissements de crédits, ou la plupart d’entre eux, relativement renforcés. D’autres détracteurs, plus sévères, le qualifient, carrément, de «gardien des voleurs du temple».En deux mots, le 5ème mandat qu’entamera Riad Salamé en juillet sera encore plus délicat et difficile à gérer que les précédents. Le statu quo de stabilité relative au pays du cèdre peut basculer brusquement. Le Proche-Orient est dans la tourmente. Le monde arabe, les présidents américain et russe, Donald Trump et Vladimir Poutine, n’ont pas encore jeté leurs dés et tous les scénarios sont encore possibles. Karl Albrecht avait dit: «Partir avec un idéal en tête et finir avec un deal», alors qu’Ashleigh Brilliant avait conseillé «de négocier (…), si vous ne pouvez ni le contrôler, ni le surmonter.» Or aujourd’hui, le Liban est contraint de suivre les règlements – souvent perçus comme des diktats – des pays dont il utilise la monnaie, en l’occurrence le dollar américain et l’euro, entraînant une obligation inéluctable, celle de la négociation. Riad Salamé a réussi à gérer ce volet, en évitant au Liban et à son secteur bancaire le pire. Néanmoins, il ne peut pas se prévaloir d’avoir relancé la croissance économique – mais est-ce son rôle? –, en dépit des programmes de subvention des taux d’intérêts débiteurs et d’autres stimulations adoptées par la BDL, ces cinq dernières années. Selon les prévisions du FMI, le taux de croissance serait, en 2022, de 3%. Il est évident que la politique monétaire a quelque peu empiété sur la politique économique et financière. Mais qui en assume la responsabilité?Certes, personne n’est indispensable dans le monde des affaires, de l’économie et des finances. Mais il y a aussi ce que l'on appelle «l’homme du moment». En attendant que les épais nuages qui couvrent la région commencent à se dissiper, le pays doit respirer, mais, surtout, il a besoin «d’inspiration divine pour une prudente continuité de résilience et d’ingénierie»… qui profiterait, cette fois, à tous.


 Liliane Mokbel
   

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