Gebran Bassil. Avec le Hezbollah la construction de l’état est bloquée
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Nº 3086 du vendredi 2 février 2018

Gebran Bassil. Avec le Hezbollah la construction de l’état est bloquée

 
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    Gebran Bassil. Avec le Hezbollah la construction de l’état est bloquée
    Avec son franc-parler habituel, le ministre des Affaires étrangères et président du Courant patriotique libre (CPL), Gebran Bassil, évoque en exclusivité pour Magazine les sujets brûlants de l’heure: ses relations...
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Avec son franc-parler habituel, le ministre des Affaires étrangères et président du Courant patriotique libre (CPL), Gebran Bassil, évoque en exclusivité pour Magazine les sujets brûlants de l’heure: ses relations avec ses alliés et ses adversaires, ses plans pour les élections législatives et ses prévisions pour le pétrole, la Syrie et les réfugiés syriens.   

Rarement un politicien aura cristallisé des sentiments aussi contradictoires. Durant sa carrière d’homme public, relativement courte mais riche tout de même, Gebran Bassil aura suscité tant l’admiration que l’adversité. Son parcours n’aura pas manqué de faire des envieux, proches ou lointains, ces jaloux, consternés par son ascension fulgurante qui l’a propulsé, en l’espace d’une décennie, dans le club très restreint des figures politiques incontournables du Liban.  
Cette ascension, il ne la doit pas uniquement à ses liens de parenté par alliance avec le président de la République Michel Aoun, dont il a épousé la plus jeune des trois filles, Chantal. Le chef de l’Etat possède d’autres gendres, neveux et proches, qui n’ont pas fait le chemin que Gebran Bassil a parcouru en si peu de temps. Certes, il a bénéficié du soutien «inconditionnel» du général Aoun, comme aiment à le souligner des détracteurs du ministre des Affaires étrangères. Mais cet appui est autant dû aux rapports cordiaux qui lient les deux hommes qu’à des compétences exceptionnelles que le général Aoun a constatées et vérifiées chez son gendre. Sans ces qualités, leur relation n’aurait pas été aussi forte, permettant ainsi l’éclosion d’une confiance solide, doublée d’une complicité à toute épreuve.  
Un autre que Gebran Bassil aurait, peut-être, abandonné la partie depuis longtemps. Mais ni ses deux échecs aux élections législatives, ni les campagnes féroces de dénigrement dont il est victime, mettant en doute son intégrité et son honnêteté, n’ont eu raison de lui. «A travers moi, c’est le général Aoun que l’on cherche à atteindre», dit-il. Il se considère donc comme un rempart, une cible permanente, et il est prêt à encaisser tous les coups possibles et imaginables pour protéger son chef. Cette inébranlable loyauté, couplée à une surprenante capacité de travail et d’endurance, une solide détermination, une remarquable combativité et un bon flair politique, sont autant d’atouts et d’outils, qui ont fait que celui qui n’était qu’un cadre parmi tant d’autres au CPL, il y a douze ans, soit devenu, aujourd’hui, le Talleyrand de la République et le dauphin désigné de l’un des plus grands leaders chrétiens du Liban contemporain.
 
De nombreux ennemis
D’autres, cependant, voient en lui une sorte de Raspoutine. Un grand manipulateur assoiffé de pouvoir, un manœuvrier sans scrupule, un petit tyran, qui n’a pas hésité à écarter, si ce n’est écraser, ceux qui se dressaient sur le chemin de sa gloire, fussent-ils d’anciens camarades.
Gebran Bassil a de nombreux partisans et admirateurs, mais il s’est fait, aussi, des ennemis ou des adversaires au sein de son propre camp et dans la classe politique. Nabih Berry n’en est pas des moindres. On a parfois reproché au chef de la diplomatie d’être responsable de la détérioration des relations entre les présidents Aoun et Berry. Il s’en défend, tout en reconnaissant que traiter avec le chef du Législatif «n’est pas une chose facile». Dans ce contexte, M. Bassil déplore que l’affaire du décret accordant un an d’avancement à la promotion militaire de 1994 empoisonne à ce point le climat politique et sabote l’entente retrouvée entre les dirigeants à la faveur de la crise liée à la démission surprise de Saad Hariri, le 4 novembre dernier. «Il est regrettable que l’affaire du décret ait été moussée et transformée en crise majeure, dit-il. Il ne s’agit, pourtant, que d’une histoire de droits rendus à des (officiers) méritants. Il fallait aborder cette question simplement et trouver une solution dans le cadre des lois et de la Constitution. Certes, l’entente politique entre les dirigeants est importante, mais elle ne se place pas au-dessus de la loi fondamentale».
Le président du CPL s’élève contre le fait qu’au moindre conflit entre les politiciens, certains viennent y greffer tous les problèmes du pays. Selon lui, cette manie a retardé ou carrément saboté de nombreuses mesures, réformes et progrès dont auraient pu bénéficier tous les Libanais. «Nous sommes parvenus à surmonter une grave crise et à nous imposer face à des Etats puissants, mais nous sommes incapables de régler une crise interne mineure, s’exclame-t-il. C’est pour cela que le citoyen libanais manque de beaucoup de choses. La stabilité du pays est notre responsabilité, elle est nécessaire pour assurer la prospérité et mettre en chantier les réformes». A ses yeux, il est inadmissible qu’à chaque conflit ou divergence, la stabilité politique ou économique soit remise en question. «Lorsque le Conseil des ministres, le Parlement et les institutions fonctionnent normalement, cela signifie qu’il y a une stabilité», dit-il.
Au Liban, pays différent à tous égards, la stabilité et le bon fonctionnement des institutions ne passent-ils pas, obligatoirement, par une entente cordiale entre les hauts dirigeants? «C’est vrai, mais cela ne devrait pas en être ainsi, s’insurge le ministre. C’est du temps perdu, et le temps nous manque. Les responsables doivent travailler ensemble et coopérer même s’ils n’ont pas de bonnes relations sur le plan personnel. Si deux dirigeants ne s’entendent pas, faut-il que les intérêts des Libanais soient pris en otage? Je ne fais pas allusion, ici, uniquement à la relation entre les président Aoun et Berry, mais je parle dans un sens plus général».
S’il fallait qu’il définisse la nature de ses rapports avec M. Berry, Gebran Bassil affirme qu’ils fonctionnent «à la pièce». «Cela dépend du sujet que nous abordons. S’il est d’accord, il n’y a pas de conflit. Même chose pour moi, dit-il, en soulignant que le président du Parlement, de par la fonction constitutionnelle qu’il occupe, jouit d’un grand respect et a son mot à dire. Il en est de même pour le président de la République. «En fin de compte, notre dernier et seul recours sont les lois et la Constitution».
 
Réfractaires aux réformes
Le blocage des réformes électorales est l’autre reproche, autrement plus grave, adressé par M. Bassil au chef du mouvement Amal. Dans ce dossier, le ministre estime que l’entente politique qui a mené à la loi électorale portait, à l’origine, sur l’adoption du mode de scrutin proportionnel et d’une série de réformes visant à permettre au citoyen de voter librement et de participer massivement aux élections. «Si la proportionnelle est passée, l’autre pilier de la loi est en train d’être démoli», déplore-t-il. Il fait notamment allusion à l’adoption de la carte biométrique, au vote dans le lieu de résidence et aux méga-centres de vote. Le blocage de ces réformes a pour but, selon lui, d’empêcher que l’électeur soit protégé des intimidations et autres pressions. «Moi, je cherche à libérer l’électeur, eux veulent l’enchaîner», regrette M. Bassil. «Eux», ce ne sont «pas seulement Nabih Berry mais aussi le Hezbollah, Walid Joumblatt, le PSNS, les Marada, poursuit-il.
Ils veulent démolir l’un des piliers de la structure électorale que nous avons construit ensemble».
Cependant, même si ces réformes ne sont pas mises en œuvre, M. Bassil souhaite que les législatives soient organisées à la date prévue. «Nous ne saboterons pas les élections, dit-il. Nous présenterons des recours en invalidation là où nous estimerons que les résultats ne reflètent pas la volonté de l’électorat».
Gebran Bassil est convaincu qu’une partie de la classe politique ne souhaite pas la réforme dans l’absolu. «Ils ont voté la loi électorale puis s’emploient à la vider de son contenu, fait-il observer. Dans le même esprit, ils ont accepté le plan de réhabilitation du secteur de l’électricité puis ont stoppé la construction des centrales; ils ont ratifié la loi du secteur pétrolier mais ont retardé les appels d’offre». Ce travail de sape systématique dénote, selon lui, une mentalité totalement réfractaire aux réformes.
 
Divorce avec les FL?
Le président du CPL fait assumer aux Forces libanaises l’entière responsabilité de la dégradation des relations bilatérales. «Notre accord était fondé sur le soutien au mandat actuel, explique-t-il. Cela impliquait, forcément, une alliance ministérielle et parlementaire qui englobait aussi les nominations administratives. Leur attitude hostile au plan de réhabilitation du secteur électrique a prouvé que les FL n’étaient pas favorables au changement et à la réforme. Puis est survenue l’affaire Hariri, qui a montré que nos choix respectifs étaient opposés». «Les FL ont fait le contraire de ce nous avions convenu, accuse M. Bassil. Je dis cela car il y a, clairement, un grave problème que nous devons régler et de notre côté, nous souhaitons trouver une solution. Les Forces libanaises l’ont elles-mêmes reconnu en affirmant qu’elles voulaient quitter le gouvernement. Lors de l’affaire Hariri, elles étaient d’un côté et toutes les autres composantes du cabinet du côté opposé. Les FL ont décidé de rester au sein de l’Exécutif quand M. Hariri est revenu sur sa démission, et elles ont approuvé le document (concernant la distanciation du Liban vis-à-vis des conflits régionaux). Cela est en soi une bonne chose, mais aussi assez surprenante, car ce texte ne diffère pratiquement en rien de la déclaration ministérielle pour laquelle elles avaient exprimé leurs réserves. Nous avons en vain essayé de les convaincre de ne pas adopter une telle attitude dans l’affaire Hariri et insisté sur la nécessité que tous les Libanais soient unis dans cette épreuve».
Cet épisode a creusé un fossé de méfiance entre le CPL et les FL. M. Bassil n’exclut pas un coup d’éclat tantôt au nom de la «lutte contre la corruption» tantôt pour d’autres prétextes, «pour préparer leur campagne électorale». «Nous devons rester vigilant avec les FL», affirme-t-il.
 
Une alliance durable
L’alliance avec le Hezbollah, qui a déjà battu le record de longévité des ententes politiques au Liban, est appelée à durer. Le Courant patriotique libre et le parti de Hassan Nasrallah sont sur la même longueur d’onde sur les questions de politique étrangère. Sur le plan interne, le CPL restera une «garantie pour le Hezbollah au cas où le Liban est attaqué par Israël ou subit une agression terroriste». Néanmoins, M. Bassil «regrette» les désaccords et les divergences sur certaines questions internes. Les déboires avec M. Berry ont clairement laissé des traces sur la relation avec le Hezbollah, sans pour autant remettre en cause l’alliance stratégique, qui a résisté à tant d’épreuves. «Sur les questions internes, le Hezbollah prend des options qui ne servent pas les intérêts de l’Etat libanais, et cela, c’est tout le Liban qui en paie le prix», dit-il avant de poursuivre: «il y a la corruption qui nous ronge et nous ne pouvons pas vivre avec. Dans le document d’entente avec le Hezbollah, il y a une clause fondamentale concernant la construction de l’Etat. Malheureusement, ce point n’est pas appliqué, sous des prétextes de considérations stratégiques. Nous aussi, nous tenons à l’unité des chrétiens, toutefois, nous ne sommes pas disposés à brader les intérêts de l’Etat pour la réaliser. Les chrétiens ne peuvent pas vivre en dehors de l’Etat. L’unité interne de toutes les communautés est importante mais pas au détriment de l’Etat».
A la lumière du tableau dépeint par Gebran Bassil, avec qui compte-t-il conclure des alliances lors des prochaines législatives? «Nous n’avons aucun interdit ou complexe qui nous empêcheraient de nous allier avec qui que ce soit; nous sommes ouverts à tous, répond le président du CPL. Cette main tendue s’inscrit dans le prolongement de la fonction présidentielle, qui impose au chef de l’Etat de ne boycotter personne. Elle correspond aussi aux orientations du CPL, qui a conclu des ententes avec le Hezbollah, le Courant du Futur et les Forces libanaises, et qui propose de les étendre à tous les autres partis politiques».
A ces considérations s’ajoutent la nature «régionaliste» de la loi électorale, qui lui confère une grande flexibilité. «Comme tous les autres, nous faisons nos calculs et nous ferons ce qui sert le mieux nos intérêts, dit-il. Dans l’absolu, il serait préférable que chacun soit seul. Mais dans certains cas, des alliances peuvent améliorer les scores et les résultats».
Selon M. Bassil, les législatives ne seront pas animées par des questions de haute politique, car la plupart des partis sont d’accord sur les grandes questions stratégiques, sinon ils ne siègeraient pas dans le même gouvernement. Ceux qui espéraient du suspense et de la distraction lors de ces élections devront donc chercher ailleurs.


Paul Khalifeh
Photos Milad Ayoub-DR

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Éditorial
Des chiffres introuvables

La catégorie de Libanais qui peinent à boucler leurs fins de mois grossit à vue d’œil. Sciemment ou inconsciemment, de plus en plus de familles éliminent du panier de la ménagère des produits devenus trop coûteux. Avant d’en arriver là, elles ont réduit, progressivement, leur train de vie, reportant le remplacement d’une voiture, espaçant leurs voyages, ajournant le renouvellement d’un salon ou d’un appareil électroménager. Les gens consomment moins et moins cher. Tous les mois, des familles voient leur statut socioéconomique se détériorer, passant de la classe moyenne aux couches les plus défavorisées et démunies de la société.   Les acteurs économiques et sociaux se renvoient la balle et échangent les accusations. Chacun propose des solutions partielles, à travers le seul prisme de ses intérêts étroits et sectoriels. Les syndicats réclament une augmentation du Smic, sans s’interroger sur les possibles implications d’une telle mesure sur l’ensemble de l’économie (voir page 38). Le patronat ne se soucie que de ses marges de gains et du poids des charges sociales qui pèsent sur ses comptes. Tous rejettent la faute sur l’emploi de la main-d’œuvre syrienne, qualifiée ou sans qualifications, qui envahit des pans entiers de l’économie.L’Etat, premier concerné par les grands choix stratégiques, régulateur en chef et principal catalyseur de l’activité économique, aussi bien dans les secteurs public que privé, est inscrit aux abonnés absents. Il faut dire que les dirigeants ont d’autres chats à fouetter en ce moment. A quelques mois des élections législatives, ils sont occupés à s’écharper, tantôt pour un décret de promotion d’officiers, tantôt pour des réformes de la loi électorale. Ils sont surtout motivés par l’obsession de perdre un peu de leur influence.Mais à quoi sert cette influence sinon à protéger leurs intérêts immédiats, souvent au détriment de ceux de l’Etat et du bien général? Et même si les dirigeants étaient réellement soucieux de freiner la chute vers les abysses de la pauvreté d’une grande partie de la classe moyenne, ils n’ont ni les compétences ni les outils nécessaires pour le faire. Pour arrêter des choix stratégiques et établir des plans intégrés de relance de l’économie, il faudrait disposer de données précises et de chiffres exacts. Tous les Etats qui se respectent sont capables de fournir, en temps réel, le nombre de chômeurs. Ici au Liban, le pourcentage de personnes sans emploi est une «opinion». Qui est capable de nous dire combien de Libanais sont au chômage? Hier encore, le ministre de l’Industrie, Hussein Hajj Hassan, affirmait que 30% de la population active est sans travail. Si tel est le cas, nous sommes déjà au fond de l’abysse sans le savoir.La situation n’est guère plus reluisante pour toutes les autres données et chiffres fondamentaux et indispensables pour établir des plans. Ceux dont nous disposons, concernant notamment les comptes de l’Etat, remontent à 2015.Tout compte fait, avoir des chiffres exacts c’est peut-être trop demander à un Etat qui n’a pas procédé à un recensement de la population depuis 1932.


 Paul Khalifeh
   

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