Exclusif: Le rapport du Synaps. Les déchets une bombe à retardement
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Nº 3083 du vendredi 3 novembre 2017

Exclusif: Le rapport du Synaps. Les déchets une bombe à retardement

 
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Un rapport d’un centre de recherche, le Synaps, met en exergue le danger sur la santé publique que constitue le dossier des déchets au Liban. Magazine a recueilli en exclusivité une interview de l’auteur de ce document, Ranine Awad.

Quel est le thème de votre recherche et sur quoi vous êtes-vous basée?
Diaries of a garbage bag (Journal d’un sac poubelle), évoque le thème de la crise des déchets au Liban et sa relation avec la pollution de l’eau, qui atteint tous les Libanais, sans aucune distinction religieuse ou territoriale. Le sac poubelle est le narrateur de notre histoire, de notre mode de vie. C’est un travail de 10 mois, basé sur l’étude de plus de 40 documents, d’une trentaine d’entrevues avec des experts dans 15 municipalités du pays.

Selon vos recherches, quelles seraient les causes principales de la crise des déchets et quand a-t-elle véritablement commencé?
La question des déchets n’est pas un phénomène nouveau. Une crise a déjà éclaté en 1997 à la suite de la fermeture de la décharge de Bourj Hammoud et de la démolition de l’incinérateur d’Amroussieh. Mais le problème de la gestion des déchets était déjà présent d’une façon anonyme avant la guerre civile libanaise. La pertinence d’un incinérateur à Amroussieh était déjà remise en question. Techniquement, le problème de l’incinération vient de la composition des déchets, dont la moitié à peu près est organique et contient un grand volume d’eau. Or, l’eau empêche une bonne combustion, ce qui rend le recours à un incinérateur dangereux et inefficace. Sans oublier que nos déchets sont placés dans des conteneurs sous la pluie en hiver. Toutefois, le problème majeur vient de l’absence, depuis des décennies, d’un plan national pour la gestion des déchets sur le long terme. Le gouvernement se contente d’adopter des plans d’urgence, se limitant au cas de Beyrouth et du Mont-Liban, laissant les autres régions sans solution. Le partage du pouvoir au Liban, qui se traduit par une alternance rapide au gouvernement, a des liens directs avec cette politique de court-terme. La durée moyenne du mandat d’un ministre est de 19 mois. Etant donné la complexité du dossier, à peine le temps de comprendre le sujet, il en reste peu pour mettre en œuvre une politique. Le financement est également un facteur majeur dans la crise actuelle. Les municipalités, légalement en charge de la gestion des déchets, n’ont pas reçu les financements distribués par le Fond municipal indépendant de façon régulière depuis 1997. Les municipalités expliquent que ces retards de paiement amputent leur budget de fonctionnement et les obligent à recourir à des solutions illégales pour se débarrasser de leurs ordures ou accepter des décisions qui ne leur conviennent pas. Un quatrième élément est la volonté politique. Dans les municipalités appuyées par des politiciens puissants, on a vu des solutions durables émerger pour répondre à la crise des ordures. Mais ailleurs, les organisations qui proposent des solutions font parfois face à des élus qui ne veulent pas assumer la responsabilité de la gestion de ce problème.

La présence des réfugiés syriens a-t-elle joué un rôle dans cette crise?
Une étude menée par le ministère de l’Environnement, l’Union européenne et le PNUD en 2014 montre que les réfugiés syriens produisent plus de 900 tonnes de déchets par jour, soit à peu près 15% du volume des déchets produits par les Libanais avant la crise des réfugiés. Le coût de la gestion des déchets attribués à la présence des Syriens est estimé dans cette étude à 24 millions de dollars par an. Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est l’impact positif de la présence de ces réfugiés sur la crise des déchets au Liban. Les projets les plus importants liés à la gestion des déchets –infrastructures, équipement des municipalités ou sensibilisation du public – qui existent aujourd’hui sont financés par des agences internationales, dans le cadre de leur réponse à la crise des réfugiés. Ils représentent une somme vraisemblablement supérieure au coût mentionné.

Quelles sont les conséquences sur les eaux et les nappes phréatiques?
Les déchets organiques, lorsqu’ils macèrent avec d’autres déchets, comme le plastique, le carton ou les piles, déclenchent des réactions chimiques pour former ce que les experts appellent le «lixiviat» ou eaux noires. Ces matières toxiques, s’infiltrent ensuite dans les nappes phréatiques, les rivières et la mer. Ces eaux sont dangereuses en elles-mêmes, mais elles permettent toutefois la dissolution d’éléments indissolubles tels que le ciment. C’est pour cela qu’il est nécessaire d’avoir des décharges sanitaires qui assurent une collecte maîtrisée et le traitement des eaux noires. Par exemple, au Costa Brava, ces eaux ne subissent qu’un traitement minimal à la station al-Ghadir avant d’être rejetées dans la mer.

Quel est le danger des déchets organiques sur l’être humain?
Une étude réalisée par l’Institut libanais des recherches agronomiques (LARI), sur les eaux des déchets aux alentours de Beyrouth en 2016 a montré qu’elles contiennent de l’e-coli, des coliformes fécaux, de la salmonelle et du mercure. Les deux premiers viennent des excréments humains et provoquent entre autres des diarrhées, de l’insuffisance rénale ou encore des complications neurologiques. La salmonelle, quant à elle, est responsable de vomissements, nausées ou encore de crampes abdominales. Quant au mercure, il est notamment toxique pour le système nerveux.

Quelles solutions à la crise des déchets?
La première étape indispensable est le tri à la source. La crise des déchets au Liban ne peut être réglée qu’avec la participation de toutes les parties prenantes. Il faut mettre en place un plan national pour la gestion des ordures. On peut avoir recours au compostage pour se débarrasser des matières organiques, mais à condition de mettre en place des normes nationales, qui exigent une «recette» stricte. Enfin, il faut savoir que l’utilisation de l’incinération n’est pas à proscrire, mais elle exige une bonne gestion du processus et un bon choix de matières incinérées.

Est-il encore possible d’agir?
Mieux vaut tard que jamais. Comme vous le savez, la société libanaise est consumériste. Il faut revoir nos habitudes, comme l’utilisation des bouteilles et des sacs en plastique, se mettre au tri, éduquer les jeunes Libanais à la protection de l’environnement, appliquer le principe pollueur-payeur, exiger également des industries moins d’emballages, plus de packagings recyclables. Il faudra des années pour dépolluer l’eau et les sols. Mais plus on attend, moins ce sera facile. Autant commencer aujourd’hui!

Quel est le danger des décharges?
Le principal danger vient de l’absence de décharges sanitaires au niveau national. La décharge de Tripoli souffre depuis 2013 d’un manque de traitement de ses eaux noires qui produisent du méthane, risquant d’exploser et de se déverser dans la mer. Les normes exigent la construction des décharges à une distance de 500 m de la mer ainsi qu’à 200 m des habitations. Or les dépotoirs du Costa Brava, de Bourj Hammoud, Saida et Tripoli se trouvent à 0 m de la mer.

Le taboulé, plat national, est-il devenu dangereux de par sa contamination?
J’évoque dans ma recherche les conséquences sanitaires des déchets sur l’alimentation en général, et en particulier sur deux ingrédients essentiels de notre plat national, le taboulé: la menthe et le persil. Selon une étude du LARI réalisée en 2016, sur des échantillons arrosés par les rivières du Litani et du Ghzayel, le persil et la menthe montrent une forte contamination par le plomb et le chromium (avec des taux 2 à 12 fois plus élevés que ceux fixés par l’UE, en ce qui concerne le plomb par exemple). Le plomb cause de l’hypertension, des insuffisances rénales et affecte le développement du cerveau chez les enfants.


Le Synaps
Après une licence en Journalisme et Communication de l’Université Antonine, Ranine Awad a débuté sa carrière au quotidien an-Nahar. Depuis presque un an, elle se consacre à sa passion à travers le centre Synaps où elle effectue un travail de recherche.
Le Synaps est un centre de recherche fondé à Beyrouth en juin 2016 par Peter Harling, un ancien du International Crisis Group (ICG). Ce centre mène des recherches dans le domaine des sciences sociales en s’appuyant sur des analyses menées par des chercheurs locaux. Ces recherches permettent d’offrir un encadrement individualisé aux chercheurs pour les former au travail de terrain et à l’écriture analytique.

Joëlle Seif

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Éditorial
La perception compte que la réalité

La première année du sexennat du général Michel Aoun, élu le 31 octobre 2016 après deux ans et demi de vacance à la première magistrature de l’Etat, vient de s’achever. Partisans et détracteurs du mandat avancent des bilans tellement contradictoires qu’on a l’impression qu’ils ne parlent pas du même pays. Les fidèles du chef de l’Etat égrènent une longue liste de «réalisations», qui n’auraient pu être concrétisées sans la présence, au palais de Baabda, d’un «président fort». Les réussites du mandat vont de l’adoption d’une nouvelle loi électorale introduisant le mode de scrutin proportionnel et le vote des émigrés, à la bataille de l’«Aube des jouroud», qui a permis la libération, par l’armée libanaise, du territoire des groupes terroristes, en passant par les nominations administratives, militaires, sécuritaires, diplomatiques et juridiques, bloquées depuis des années. Au crédit du chef de l’Etat, également, le renforcement de la sécurité préventive, qui a épargné au pays de nombreux attentats, la condamnation à mort d’Ahmad el-Assir et d’autres extrémistes, dont les procès avançaient au ralenti à cause de l’absence d’une volonté politique. Sur le plan économique et social, les partisans du mandat soulignent le vote du budget 2017, après 12 ans de dépenses selon la douzième provisoire – qui autorise toutes sortes d’abus –, et l’adoption de l’échelle des salaires dans la fonction publique, qui renforce le pouvoir d’achat de dizaines de milliers de familles. Dans le bilan des contempteurs du mandat, ces «réalisations» ont cédé la place à une interminable liste de fiascos, d’échecs et de défaillances. «L’Etat est en déliquescence», déplore l’ancien Premier ministre Nagib Mikati, qui se livre dans les colonnes de Magazine à un réquisitoire au vitriol contre le pouvoir actuel (voir page 16). Pour les détracteurs du président Aoun, les nominations ne sont qu’un partage du gâteau entre les partenaires de la coalition gouvernementale. Plus qu’une faute, l’échelle des salaires serait un péché, selon eux, car son financement impose des charges et des taxes supplémentaires aux chefs d’entreprises, aux sociétés, à la classe moyenne et les catégories les plus démunies. Le vote du budget n’est en aucun cas une source de fierté, car il s’agit de l’année fiscale écoulée, et déjà le gouvernement a dépassé les délais constitutionnels dans l’examen et l’approbation du budget 2018. De plus, la loi fondamentale votée au Parlement permet de mesurer la gravité du phénomène du gaspillage des deniers publics, avec des centaines de milliards de livres qui partent en fumée entre les administrations publiques, les dépenses inutiles et les fonds secrets (voir page 34). Entre ces deux descriptions antagonistes du Liban, il y a la perception qu’ont les Libanais de leur pays. Rares sont ceux qui ont le sentiment que leur vie s’est améliorée d’une année à l’autre. La tâche qui attend le mandat est tellement titanesque, que les réalisations accomplies, aussi importantes soient-elles, n’ont que très peu pesé dans le jugement que les Libanais se font des conditions et de la qualité de leur vie.


 Paul Khalifeh
   

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