L’AKP d’Erdogan perd la majorité absolue. Le sultan d’Ankara boit la tasse
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Nº 3005 du vendredi 12 juin 2015

L’AKP d’Erdogan perd la majorité absolue. Le sultan d’Ankara boit la tasse

 
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    L’AKP d’Erdogan perd la majorité absolue. Le sultan d’Ankara boit la tasse
    Les élections législatives du dimanche 7 juin en Turquie ont renvoyé les rêves «d’hyper-président» de Recep Tayyip Erdogan au placard. Le président turc, qui souhaitait modifier la Constitution, afin de...
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Les élections législatives du dimanche 7 juin en Turquie ont renvoyé les rêves «d’hyper-président» de Recep Tayyip Erdogan au placard. Le président turc, qui souhaitait modifier la Constitution, afin de s’octroyer davantage de pouvoir, se retrouve confronté à la réalité de sa politique qu’il mène depuis 2002: un règne sans partage sur le pays et un autoritarisme largement critiqué. Autre puissant affront, celui de l’entrée au Parlement d’un parti kurde, le HDP, pour la première fois dans l’histoire du pays.


Ne jamais sous-estimer son adversaire. C’est peut-être ce que le président de l’AKP, au pouvoir à Ankara depuis 2002, aurait dû davantage se répéter depuis le début de son mandat. Car en se heurtant aux urnes le 7 juin dernier, c’est toute sa politique qui est remise en question. Dimanche, le verdict tombe aux alentours de 22 heures: le parti du président Erdogan perd la majorité absolue. C’est un choc pour Ankara. Le parti de l’AKP (islamo-conservateur) perd la majorité absolue qu’il détient au Parlement depuis treize ans, emportant avec lui tout espoir de voir un renforcement du pouvoir présidentiel, ce dont rêve le président turc. Avec 40,7% des suffrages recueillis, soit 258 députés sur 550, l’AKP reste certes le premier parti politique du pays, mais sa chute libre est cinglante, illustrant un désaveu général de la population. Les régions kurdophones de l’Est et du Sud-Est, mais aussi sur toutes les côtes (Marmara, Méditerranée, Egée) sont celles qui enregistrent les plus grands reculs de votes en faveur de l’AKP, notamment depuis les dernières législatives de 2011.
Le gouvernement, qui régnait en maître absolu sur la Turquie, se retrouve contraint de former un gouvernement de coalition.
A la suite des résultats, le Premier ministre, Ahmet Davutoglu, a tenté de minimiser les dégâts. Lors du traditionnel «discours du balcon» (depuis le siège du parti à Ankara), ce dernier a déclaré que «cette élection a montré une fois de plus que l’AKP était la colonne vertébrale de ce pays. Personne ne doit essayer de transformer une défaite en victoire», en faisant allusion au parti kurde du HDP, qui a fait son entrée historique au Parlement. Le président turc ne s’est, quant à lui, pas exprimé. C’est un puissant revers pour Erdogan, qui avait, en quelque sorte, tout misé sur ce scrutin, lui donnant des allures de référendum sur sa politique et sur sa personne. L’AKP, vainqueur de tous les scrutins depuis 2002, se présentait en position de faiblesse devant les électeurs pour la première fois, victime du déclin économique national, et largement critiqué pour les dérives autoritaristes de son leader historique. Selon l’universitaire Ahmet Insel, «l’AKP n’a pas perdu les élections, mais Erdogan a perdu tout espoir de faire passer la Turquie à un système présidentiel».
 
Les Kurdes au Parlement
A l’annonce des résultats, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Diyarbak
ir, considérée comme la «capitale» kurde, au sud-est de la Turquie. Dans un concert de klaxons, feux d’artifice et cris de joie, les drapeaux du Kurdistan s’agitent par les fenêtres des voitures et les signes en «V» de la victoire fleurissent partout dans la foule.
«Nous avons remporté une grande victoire (…) ceux qui veulent la liberté, la démocratie et la paix ont gagné. Ceux qui veulent l’autoritarisme, qui sont arrogants et qui se considèrent comme les seuls détenteurs de la Turquie ont perdu», s’est ému le chef de file du HDP, Selahattin Demirtas, pendant une conférence de presse à Istanbul.
Les Kurdes ont de quoi être fiers. Avec 13% des voix, le parti du HDP franchit ainsi la barre des 10% imposée à chaque formation politique par la Constitution, pour siéger au Parlement. Avec ce score, le HDP envoie donc 79 députés à Ankara, dont 30 femmes. Bien qu’ils soient déjà présents au Parlement avec 29 sièges, les Kurdes n’y avaient été élus que sous l’étiquette «indépendants», ou étaient membres d’autres partis. Ce qui change cette fois? L’entrée au Parlement d’un parti ouvertement pro-kurde, militant pour le droit des minorités et ouvert aux femmes. Même s’il n’est arrivé que quatrième au scrutin législatif, c’est donc bien une victoire qui était célébrée dimanche soir.
La campagne a toutefois été marquée par de nombreux attentats, visant principalement le HDP. Vendredi soir, deux bombes ont explosé pendant une réunion publique du parti à Diyarbakir, faisant deux morts et plusieurs dizaines de blessés.
Les deux autres concurrents du parti de l’AKP, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) et le Parti de l’action nationaliste (MHP, droite), ont obtenu 25,1% et 16,4% des voix, totalisant 132 et 81 sièges.
Si l’AKP sort victorieux de cette élection, il est tout de même fragilisé, n’ayant plus la majorité au Parlement. Il est à la recherche d’un nouvel allié pour former une coalition: «Ce soir, les Kurdes célèbrent la victoire du HDP, mais demain, ils vont se rendre compte qu’un gouvernement de coalition entre l’AKP et le MHP les attend». Le parti nationaliste MHP, arrivé troisième du scrutin (16,37%) juste avant le parti pro-kurde, semble effectivement le favori de l’AKP pour une prochaine alliance. Ceci porterait le coup de grâce au processus de paix avec les Kurdes, le MHP étant farouchement hostile à la reprise des négociations entreprises par le gouvernement et le PKK en 2013. Ces mêmes négociations sont aujourd’hui au point mort, face au tournant très à droite du président turc et de l’AKP. D’autant plus que le HDP, maintenant qu’il siège au Parlement, ne compte pas baisser les bras.

Marguerite Silve
 

Qui est Selahattin Demirtas?
Il est la nouvelle étoile montante de la scène politique turque. A 42 ans, Selahattin Demirtas, avocat spécialisé dans les droits de l’homme au sein d’un cabinet à Diyarbakir, et reconverti en politique en 2007, a, avec l’entrée du HDP au Parlement, fait d’une pierre deux coups: transformer son parti d’un mouvement de la seule communauté kurde, qui représente 20% de la population turque, et proche du PKK, en un parti moderne ouvert aux femmes et aux minorités, et faire capoter le projet de réforme constitutionnelle de Recep Tayyip Erdogan, en lui infligeant au passage sa première défaite en treize ans.

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Éditorial
La nostalgie du «Livre»

Alors que les hommes politiques d’aujourd’hui, faisant fi des principes fixés dans la Constitution, ou les interprètent au gré de leurs intérêts personnels ou claniques, paralysent le pays depuis une très longue durée et dont on ne voit toujours pas l’issue, il est difficile de ne pas revenir à l’une des plus belles périodes de l’histoire contemporaine du Liban. Comment ne pas être nostalgiques du temps où les antagonismes, pourtant profonds, étaient résolus sur la base des règles fondamentales de la République libanaise et non dictés par des querelles de boutiquiers. Il serait trop long de revenir en quelques lignes sur les performances d’une République qui n’a rien à voir avec celle que nous vivons et où prédomine l’ego de chacun des «présumés» dirigeants du pays. Mais on peut en rappeler le climat, histoire de réveiller les mémoires et les consciences.En 1958, au lendemain d’une crise provoquée par des tensions internes politiques et religieuses, qui avaient divisé le pays, l’élection à la tête de l’Etat du commandant de l’Armée libanaise avait ramené l’ordre sur la scène locale. Accédant à la plus haute autorité de la République, le général Fouad Chéhab avait réussi à sécuriser la scène locale où s’affrontaient des forces antagonistes, elles aussi guidées par des alliés étrangers. Sa bible était «le Livre» qu’il respectait et appliquait à la lettre. Les conflits inévitables entre dirigeants étaient résolus par ce simple mot magique. Il n’avait pas besoin d’en référer aux juristes, mais simplement aux principes édictés dans la Constitution et approuvés par les pères de l’Indépendance. Sa carrière d’officier l’avait amené à sillonner le pays, à rencontrer toutes sortes de problèmes. Surtout la misère dans de nombreuses régions abandonnées. Très vite, conscient des réformes indispensables, il s’y attela en revenant sans cesse au «Livre». «Son ambition, selon les témoins qui l’ont accompagné dans son mandat, ne se limitait pas au seul développement dans les domaines économiques et sociaux, mais ses efforts portaient à fondre tous les Libanais dans le creuset d’une société dont l’unité nationale était basée sur la conviction de faire partie intégrale d’un seul peuple et d’une fidélité à une même patrie».Comment ne pas avoir la nostalgie du «Livre», certes amendé par l’accord de Taëf, mais toujours ignoré dans les débats politiques. Les constitutionnalistes chevronnés ne manquent pourtant pas au Liban. Ils sont entendus très souvent à travers les médias, mais ignorés par la classe politique que les intérêts personnels rendent aveugle et sourde.Après le palais de Baabda, les vacances place de l’Etoile, le Sérail est menacé de fermer ses portes. Ce qu’il aurait fait, il y a belle lurette, sans la sagesse et la ténacité de son principal locataire. Mais toute patience a une fin.Le vide administratif et institutionnel n’est pratiquement plus évoqué. C’est comme si nous nous étions, hélas, habitués à une situation aussi complexe et dont nul ne semble estimer la gravité. Sauf que, de temps à autre, surgissent un problème économique crucial, des dettes qui bloquent toute action et que les richesses pétrolières annoncées permettraient de combler. Mais nul n’en a cure négligeant cette source naturelle et laissant le champ libre à Israël et à Chypre.Des prêts et des dons importants, chiffrés en milliards de dollars, sont promis au Liban, qui en a grand besoin. Ils sont bloqués faute de pouvoir être votés par un Parlement absent. Ils iront, nous menace-t-on déjà, à d’autres pays.Entre-temps, le Liban perd ses fils désespérés de pouvoir redresser une situation qui se dégrade au fil des années et cherchent à se forger, non sans déchirement, un avenir meilleur loin de leurs racines. La nouvelle loi électorale tant espérée pour renouveler la physionomie d’une Chambre désuète et pour ouvrir la voie à une nouvelle génération, n’est pas encore pour demain.Nous avons un véritable dédain des cadeaux qui nous tombent du ciel, comme nous ne nous inquiétons pas du sort futur du pays devenu, hélas, si fragile et ouvert à tous les vents. Mais le célèbre miracle libanais, auquel nous nous accrochons, faute de mieux, nous permet de survivre et de profiter des festivités estivales programmées malgré tout.




 Mouna Béchara
   
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