Magazine dans la ville des 100 mosquées. A Fallouja, la vie tarde à reprendre
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Nº 3091 du vendredi 6 juillet 2018

Magazine dans la ville des 100 mosquées. A Fallouja, la vie tarde à reprendre

 
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De Fallouja, la ville aux 100 mosquées, il ne reste plus grand-chose. Aujourd’hui, la cité irakienne, longtemps insoumise, porte les prémices du nouvel Irak, tournant avec peine la page de l’islam radical. Reportage.


L’infrastructure est complètement détruite. Il ne reste rien des ponts et des boulevards connectant Fallouja à Bagdad et au reste de la province d’al-Anbar, si ce n’est qu’une étendue de sable. Des mosquées dévastées, des habitations incendiées, d’autres réduites en un tas de gravats par les bombes de la coalition internationale contre l’Etat islamique (EI), dirigée par Washington. «Un tiers de la ville a été détruit», explique Moustapha Jumeili, le sous-gouverneur d’al-Anbar, dans une entrevue accordée à Magazine.
Fallouja occupe une place importante dans l’imaginaire jihadiste irakien. Bastion d’un conservatisme religieux sunnite rigide et faisant preuve d’une loyauté indéfectible au régime baassiste de l’ancien président Saddam Hussein, héritière de fortes traditions tribales, Fallouja avait déjà donné du fil à retordre aux forces d’occupation américaines, dès 2004. Plus de cinq commandants américains avaient tenté d’apprivoiser la province rétive d’al-Anbar, située à l’ouest de l’Irak. En effet, cette région, et les habitants de Fallouja en particulier, faisaient preuve d’une admiration envers Saddam Hussein, renversé lors de l’invasion américaine. L’ancien dirigeant irakien, qui avait réprimé à plusieurs reprises ses proches dans la ville de Tikrit, entretenait d’excellentes relations avec les habitants de Fallouja, nombreux à occuper des postes importants au sein de ses services de sécurité.

Sous la coupe de l’EI
En 2014, dix ans après le début de l’hégémonie d’al-Qaëda en Irak, la ville tombe cette fois sous la coupe de l’Etat islamique, une organisation épousant un islam encore plus radical que son prédécesseur. C’est en mai 2016 que le Premier ministre irakien Haidar Abadi décide de reprendre le contrôle de la ville de près 650 000 habitants, selon le gouverneur. Sa proximité avec la capitale permet en effet à l’EI de lancer à partir de Fallouja de nombreuses attaques sur Bagdad, ce qui fragilise le pouvoir central.
La reprise de la ville devient donc une entreprise cruciale aux yeux de Abadi. «Nous nous sentions marginalisés avant l’EI. Lorsque l’organisation est arrivée, nous avons pensé qu’elle nous unirait et nous protègerait, mais ce fut le contraire, elle nous a détruit», explique Ahmad, un habitant de la ville. Le Premier ministre est conscient du fait que la reprise de cette ville, encerclée depuis plusieurs mois, constituerait un tournant important dans la guerre menée contre l’organisation terroriste et lui infligerait un coup très dur. Elle permettrait également de redorer le blason de Abadi, qui fait face à des mouvements de protestation ainsi qu’aux ambitions démesurées de ses rivaux politiques. Fallouja possède également une importance symbolique autant pour les jihadistes que pour le pouvoir irakien. C’est ainsi que la ville aux cent mosquées est considérée comme le porte-étendard de la lutte armée contre les Américains.
Rien du passé controversé de la ville ne semble aujourd’hui avoir survécu. Du moins en apparence. Sur un mur à l’entrée de la ville, un dessin multicolore porte la mention «Bienvenue à Fallouja» en langue anglaise. De beaux jeunes hommes, les cheveux gominés, les sourcils épilés, habillés de vêtements ajustés, tenue insolite dans un milieu conservateur, semblent profiter de leur nouvelle liberté. «Sous l’EI, notre activité était fortement surveillée, nous devions également nous soumettre aux diktats vestimentaires et éthiques de l’organisation sous peine d’être arrêtés ou fouettés», se souvient Khaled, un autre habitant de la ville. Le jeune homme reconnaît toutefois que la ville a fait la fête aux jihadistes lors de leur arrivée.

Traditions tribales
L’EI n’a pas seulement démoli la ville, organisé des exécutions publiques et pris en otage la population, mais il a divisé les familles et, détail important, les tribus qui forment le tissu social de la cité. Contrairement à d’autres villes d’al-Anbar, où les tribus sont fortement urbanisées, celles de Fallouja, concentrées dans les zones rurales entourant le centre urbain, sont fières de leurs anciennes traditions qu’elles préservent jalousement.

«Une grande majorité des membres de l’EI étaient des étrangers qui faisaient la pluie et le beau temps dans la ville, ils accordaient peu d’attention aux mœurs tribales qu’ils considéraient comme contraires à l’islam», ajoute Ahmad.
L’EI a cependant réussi à attirer les jeunes des tribus et des familles de Fallouja en leur offrant des résidences expropriées à leurs opposants, des emplois, du pouvoir et de l’argent. «L’EI a détruit les tribus, principal tissu social de la ville, il a créé des rivalités au sein d’une même famille, monté un frère contre un autre, un cousin contre son cousin», raconte Abou Majed avec amertume.  
Les jihadistes, que ce soit ceux d’al-Qaëda ou de l’EI, ont été arrêtés, tués ou se sont fondus dans les vagues successives de réfugiés. Mais la menace radicale a-t-elle à jamais disparu? Cela ne semble toujours pas une certitude pour les habitants.  
Abou Majed explique que dans sa famille composé de trois fils, deux filles et un enfant handicapé, il est le seul à avoir un emploi permanent qui lui permet de gagner près de 550 dollars américains par mois et de subvenir aux besoins de sa famille. «Mes enfants sont tous éduqués et possèdent des diplômes mais depuis plusieurs années ils n’ont toujours pas réussi à obtenir un emploi, il existe très peu d’opportunités à Fallouja», se plaint-il.
Une problématique également soulevée par le sous-gouverneur d’al-Anbar, qui assure que la province est riche en ressources naturelles, se prête aux industries gazières et pourrait facilement abriter des zones franches en raison de sa situation géographique et ses frontières limitrophes avec la Syrie, la Jordanie et l’Arabie saoudite. «Mais rien n’est fait», regrette-t-il.
Un autre défi réside également dans la corruption endémique dont souffre l’Irak en général et al-Anbar, en particulier. «Des centaines de millions de dollars disparaissent tous les ans, déplore Khaled. Rien ne reste pour Fallouja qui souffre de graves problèmes liés à la guerre, aux réfugiés et à la situation économique catastrophique». Selon des officiels irakiens, près de 500 milliards de dollars américains auraient disparu sous le mandat de l’ancien Premier ministre Nouri Maliki, une somme estimée à plus de 700 milliards par des économistes irakiens.

Le malaise des sunnites
«Mis à part la corruption, les sunnites font face à une grave crise politique interne, nous n’avons aucune référence politique légitime, car la plupart des parlementaires et des ministres sont peu représentatifs et très corrompus et l’Etat est sous la domination des milices chiites», ajoute Abou Majed, qui a été interviewé par Magazine peu avant la tenue des élections parlementaires.  
Seule note positive à l’horizon, le renouveau des rapports de confiance entre les habitants de la ville et les services sécuritaires irakiens. Cette confiance, qui reste ténue, est liée non seulement à un retour de la stabilité sécuritaire mais également à celui de l’Etat dans la province, par le biais de projets économiques, de développement et de reconstruction. Trois axes auxquels les nouveaux élus, préoccupés par le partage du pouvoir, semblent accorder peu d’attention, oubliant le passé tumultueux encore proche, de Fallouja.

Mona Alami (en Irak)

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 Paul Khalifeh
   
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