Fabrice Balanche, expert de la Syrie. L’accord russo-turc d’Idleb est provisoire
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Nº 3094 du vendredi 5 octobre 2018

Fabrice Balanche, expert de la Syrie. L’accord russo-turc d’Idleb est provisoire

 
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    Fabrice Balanche, expert de la Syrie. L’accord russo-turc d’Idleb est provisoire
    Le géographe et maître de conférences à l’Université Lyon 2, Fabrice Balanche, décortique l’accord russo-turc conclu pour Idleb, ses conséquences sur le terrain et les nouvelles tensions entre Moscou et...
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Le géographe et maître de conférences à l’Université Lyon 2, Fabrice Balanche, décortique l’accord russo-turc conclu pour Idleb, ses conséquences sur le terrain et les nouvelles tensions entre Moscou et Tel-Aviv.


Après l’accord russo-turc pour Idleb, une grande offensive dans cette province paraît exclue pour le moment. Cela va-t-il laisser place à une stratégie de grignotage, isolant les jihadistes et affaiblissant les rebelles?
L’offensive sur Idleb est gelée. L’objectif est de séparer les jihadistes des rebelles pro-turcs et surtout de réduire le poids des jihadistes, alors que toutes les tentatives occidentales et turques depuis 2012 avaient échoué. Ankara était très opposé à cette offensive, car ce sont ses protégés locaux qui allaient être éliminés les premiers puisqu’ils sont en première ligne face à l’armée syrienne. Il faudra surveiller l’application de l’accord dans les prochaines semaines. Les jihadistes de Hayat Tahrir al-Sham  (HTS) refusent de l’appliquer. Il pourrait donc y avoir des offensives limitées contre les groupes qui rejettent l’accord. Cependant, je pense que le front d’Idleb va rester calme si rebelles et jihadistes ne provoquent pas l’armée syrienne. Ce n’est pas le bon moment pour attaquer, car l’objectif premier est de maintenir la collaboration avec la Turquie. Or, cette dernière n’autorisera une offensive contre Idleb qu’en échange d’une contrepartie. A l’automne 2017, l’armée syrienne avait reconquis l’est de la province d’Idleb. La Turquie était furieuse de cette action et elle a rapidement armé de nouveau ses alliés locaux et installé des postes d’observation sur les lignes de front pour bloquer l’avancée de l’armée syrienne. Quelques mois plus tard, la Turquie a envahi la région kurde d’Afrin avec la permission de la Russie. Nous sommes dans la même configuration, la Turquie veut détruire les YPG et toute entité autonome kurde dans le nord de la Syrie. Cependant, le maintien des troupes américaines (à Manbij et le nord-est de la Syrie)  bloque son action. Il n’est pas question pour elle d’abandonner la carte Idleb pour l’instant.

Comment analysez-vous la création d’une zone démilitarisée de 15 km à compter du 15 octobre autour d’Idleb? Qui est le gagnant dans cet accord?
L’objectif premier de cette zone est d’empêcher les combats entre l’armée syrienne et les rebelles. Hama, Alep et Lattaquié sont toujours particulièrement menacées par les rebelles. Quant aux rebelles, ils vivent toujours dans la crainte des bombardements et d’une offensive. En réduisant la tension, on peut espérer une normalisation des relations entre le gouvernement syrien et certains groupes rebelles prêts à négocier leur réintégration dans le giron de l’Etat. Cela pourrait être une façon pacifique de régler le problème de la poche d’Idleb comme le suggère un rapport de l’International Crisis Group. Cependant, encore faut-il que les rebelles, et parmi eux les jihadistes, acceptent l’accord. Car leur retrait signifie l’abandon de leurs lignes de défense: tranchées, bunker, tunnels, etc. qu’ils ont construit depuis plusieurs années, car les fronts ouest et sud de la poche d’Idleb sont restés assez stables depuis 2015, voire 2013. Cela va sérieusement les affaiblir, car l’armée syrienne, elle, peut revenir rapidement sur ces lignes de défense grâce à l’aviation et aux blindés, ce qui n’est pas le cas des rebelles. J’aurais tendance à penser que Vladimir Poutine prend ainsi un gage sur Erdogan à Idleb, même si en apparence le président turc apparaît comme le grand gagnant de l’accord puisqu’il a réussi à éviter l’offensive. Bachar el-Assad et l’Iran sont restés en retrait des négociations, ils ont accepté l’accord car ils savent parfaitement qu’il n’est que provisoire.

Le retrait des combattants radicaux comme ceux de HTS est prévu par l'accord. Erdogan parle lui d’«élimination des groupes terroristes». Concrètement, comment cela peut-il se passer?
La Turquie a réorganisé les groupes rebelles de la poche d’Idleb en créant le Front pour la Libération Nationale (Jahbat al-Tahrir al-Watani), qui regroupe les rebelles opposés à Hayat Tahrir al-Sham, l’ancien Front al-Nosra, des restes de l’Armée syrienne Libre à Ahrar al-Sham, l’ancien allié d’al-Nosra. Depuis les premières rencontres d’Astana, la Turquie s’est engagée à réduire voire éliminer les groupes jihadistes de la poche d’Idleb. Ses alliés locaux sont passés à l’offensive mais sans succès, puisque HTS n’a cessé d’étendre son influence sur la région. Même la Turquie est obligée de négocier âprement avec Mohammad al-Joulani, le chef de HTS, pour ravitailler ses postes d’observation, puisqu’il faut traverser le territoire d’HTS pour cela. La Turquie a-t-elle les moyens de faire évacuer les jihadistes de la future zone démilitarisée? HTS refuse pour l’instant. Il a parfaitement compris que s’il abandonnait ses lignes de défense, il se retrouverait en position d’extrême faiblesse, car aucun acteur ne le protégerait d’une offensive de l’armée syrienne.
Les groupes pro-turcs, s’ils sont assurés d’une paix avec l’armée, seront-ils plus efficaces dans la lutte contre HTS? Cela paraît difficile également à imaginer. D’une part, certains hurlent déjà à la trahison turque, d’autre part leur ennemi reste avant tout Bachar el-Assad, ils n’ont aucun intérêt à faire le travail à la place de l’armée syrienne.

La bataille d’Idleb a révélé les désaccords entre la Russie, l’Iran et la Turquie au sujet de la Syrie, lors du sommet tripartite de Téhéran. Recep Tayyip Erdogan va-t-il être obligé de choisir son camp?
Erdogan veut une zone tampon au nord de la Syrie, du Jebel turkmène (au nord de Lattaquié) au Tigre, ce qui inclut en partie la région d’Idleb. L’objectif est d’empêcher un afflux massif de nouveau réfugiés en Turquie, de conserver un sanctuaire pour les rebelles pro-turcs, protéger les minorités turkmènes, mais surtout éliminer les YPG et toute velléité de région autonome kurde en Syrie.
Il est donc prêt à céder une partie d’Idleb dans le futur. Le problème actuellement est qu’il ne peut pas arriver à ses fins car les Etats-Unis se maintiennent dans le nord-est, protégeant le YPG d’une attaque turque. Ce n’est pas en se ralliant aux Etats-Unis sur le dossier syrien qu’il pourra éliminer le YPG, par conséquent, il a davantage intérêt à demeurer dans le camp irano-russe. Mais Erdogan profite de la présence américaine pour faire monter les enchères. C’est parce que les Etats-Unis sont présents dans le nord-est de la Syrie et menaçant le corridor iranien et l’unité de la Syrie, que la Turquie a pu repousser l’offensive sur Idleb car ses «partenaires» du processus d’Astana doivent la ménager. Erdogan n’a donc pas intérêt à choisir un camp mais à rester dans l’entre deux.

 

Quel sort pour la présence américaine dans l’est de la Syrie et à al-Tanaf?
Les Etats-Unis veulent rester à al-Tanaf, car cela leur permet de prendre en étau le corridor iranien. Ils veulent surveiller le passage syro-irakien d’al-BouKamal à partir du nord-est syrien et de la base d’al-Tanaf. Cela leur permet aussi de maintenir un lien avec les tribus arabes sunnites de l’ouest de l’Irak, sur lesquelles ils comptent également pour réduire l’influence iranienne en Irak. Cette présence est critiquée aux Etats-Unis car elle ne répond pas à l’objectif de combattre l’EI qui a été assigné à l’armée américaine en Syrie. Les militaires américains sont, par conséquent, exposés à un danger inutile. Cependant, la définition de l’engagement américain a récemment évolué au profit d’une pression sur l’Iran et de la transition politique en Syrie. Cela justifie donc auprès du Congrès le maintien des troupes américaines à al-Tanaf.

La Turquie, membre de l’Otan, vient de signer un accord militaire avec la Russie pour Idleb. Ce qui risque de ne pas trop plaire aux Etats-Unis...
Les Etats-Unis ont été exclus de la négociation bien qu’ils aient soutenu la Turquie dans l’affaire d’Idleb. Mais ce qui inquiète davantage les Etats-Unis et les autres membres de l’Otan, ce sont les commandes de matériel militaire russe. La Turquie souhaite acquérir des missiles S-400 pour équiper sa défense anti-aérienne. S’agit-il d’un marchandage à la turque pour faire baisser le prix des missiles Patriots américains? Au sein de l’Otan, tous se plaignent de l’attitude turque, au point de se demander s’il ne vaudrait pas mieux qu’elle quitte le commandement intégré pour le bon fonctionnement de l’Alliance Atlantique.

L’Administration Trump concernant la Syrie peut-elle encore pousser Bachar el-Assad à retourner à la table des négociations à Genève, même si celles-ci sont quasiment en état de mort cérébrale?
Difficile de dire si l’Administration Trump croit encore au processus de Genève. Elle considère désormais que Bachar el-Assad va rester au pouvoir en Syrie et qu’il ne fera aucune concession. L’Administration Trump n’est pas une adepte du «regime change» comme ses prédécesseurs. Maintenant que l’élimination de l’Etat Islamique est acquise, les Etats-Unis veulent simplement bloquer l’influence iranienne en Syrie et éviter de perdre la Turquie. Cependant, pour combattre l’EI tout comme bloquer l’Iran, ils ont besoin des YPG, ce qui est incompatible avec la restauration de bonnes relations avec la Turquie. Les Etats-Unis ont soutenu la Turquie dans l’affaire d’Idleb espérant que cela allait déboucher sur une crise entre la Turquie et ses partenaires d’Astana, mais cela ne semble pas avoir lieu, nous verrons si l’accord russo-turc sur Idleb tient.
Les Etats-Unis bloquent toute aide à la reconstruction en Syrie et encouragent les pays européens à le faire également pour pousser la Russie et Assad à des concessions politiques, en faisant de Genève de nouveau le centre des négociations. Cependant, la carotte économique ne fonctionne pas. La Syrie se reconstruira a minima sans aide internationale, les réfugiés ne pourront pas revenir en Syrie et de nouvelles vagues de réfugiés vers l’Europe sont à craindre. L’Allemagne est prête à prendre «ses responsabilités dans la reconstruction de la Syrie» car la présence des réfugiés syriens et la crainte que le regroupement familial n’en fasse venir un ou deux millions supplémentaires l’oblige à se démarquer de la position américaine. L’Union européenne devrait donc céder sur la reconstruction de la Syrie sans obtenir de concessions politiques majeures.

La reprise de la région d’Idleb par Damas signera-t-elle l’acte de décès définitif du processus de Genève au profit de celui d’Astana?
Les membres du groupe d’Astana ne veulent pas la fin du processus de Genève officiellement. A chaque réunion, ils répètent qu’Astana est complémentaire de Genève. Ils voudraient que le processus d’Astana se déroule à Genève pour lui donner une reconnaissance officielle. Le processus de Genève, tel qu’il a été lancé en 2012, dont le leitmotiv est le départ de Bachar el-Assad et une transition politique en Syrie, est de toute façon mort devant la réalité, puisque le président syrien a gagné la guerre. Ceux qui pensent que l’arme économique, le chantage occidental à la reconstruction de la Syrie suffira à enclencher un changement politique se trompent lourdement. Il est significatif que les pays arabes du Golfe aient proposé à Bachar el-Assad leur aide pour reconstruire la Syrie à condition qu’il rompe ses liens avec l’Iran.

Le retour d’Idleb dans le giron de Damas signifierait que la Turquie, l’Iran et la Russie peuvent régler la question syrienne seuls.
Le groupe d’Astana peut et veut régler la question d’Idleb seul. Les Etats-Unis et les pays arabes du Golfe, autrefois soutiens de la rébellion dans la région, n’ont plus aucun levier sur ce terrain. Par ailleurs, les Etats-Unis et les autres pays membres de la coalition anti-Daech n’ont aucune envie de s’associer avec ceux d’Astana à une guerre contre el-Qaëda à Idleb. Ils porteraient la responsabilité des «dégâts collatéraux» et de la crise humanitaire. Ils savent parfaitement qu’il n’existe pas d’autre méthode que celle employée à Mossoul et Raqqa pour vaincre les jihadistes, même s’ils prétendent le contraire.

Quelles sont les leçons à tirer de la confrontation entre la Russie et Israël? A quoi peut-on s’attendre concernant leurs relations futures, à l’égard de la Syrie, et plus globalement dans la région?
La Russie se sert du terrain syrien pour redevenir une grande puissance mondiale. Aujourd’hui, c’est elle qui garantit la sécurité de la frontière israélo-syrienne puisqu’une force russe contrôle l’ancienne zone démilitarisée du Golan. La Russie garantit que les milices chiites et les Iraniens se tiendront à distance. En revanche, elle n’empêche pas les transferts d’armes iraniennes au Hezbollah, ce qui provoque ces frappes israéliennes récurrentes. Cependant, Israël était censée prévenir la Russie de l’heure et du lieu des frappes en temps utile, ce qui ne s’est pas produit lors de la dernière attaque sur Lattaquié puisque l’Etat-major russe n’a été averti qu’une minute avant le début des tirs israéliens. Les Israéliens vont devoir prendre davantage de précautions avec la Russie désormais, au risque que les informations fuitent vers les Iraniens, si Moscou veut exercer une pression. Cela renforce le rôle de la Russie en tant qu’arbitre du conflit entre Israël et l’Iran. La réaction de la Russie est d’ailleurs beaucoup plus mesurée que lorsque la Turquie avait abattu un avion russe au nord de Lattaquié en 2015. Les mesures de rétorsion n’avaient pas tardé, poussant Erdogan à se rapprocher de Moscou sur le dossier syrien. Il ne faudrait pas cependant que les Israéliens commettent d’autres «bavures» de ce type car Poutine ne leur garantirait plus sa protection face à l’Iran.

Jenny Saleh

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Éditorial
Gouvernement: le dernier sprint

Le processus de formation du gouvernement devrait être redynamisé à partir de cette semaine après un gel consécutif aux voyages du président Michel Aoun à Strasbourg et à New York, début et fin septembre. Les démarches en étaient restées, officiellement, à la mouture présentée le lundi 3 septembre par le Premier ministre désigné, Saad Hariri, et que le chef de l’Etat avait poliment déclinée. Mais les discussions s’étaient poursuivies loin des projecteurs entre MM. Aoun et Hariri, qui se seraient rencontrés à plusieurs reprises, discrètement, à la demande du chef du gouvernement sortant, afin de se soustraire aux pressions politiques et médiatiques. Aucun accord n’a été finalisé mais ces tête-à-tête ont montré une volonté des deux hommes de maintenir leur partenariat et d’essayer de surmonter les écueils qui ont retardé la naissance du Cabinet. Le plus sérieux obstacle est la répartition des quotas et des portefeuilles entre les deux principales formations chrétiennes: le Courant patriotique libre (CPL) et les Forces libanaises (FL). Cette question a été examinée lors de la rencontre à la Maison du centre, le 27 septembre, entre M. Hariri et le chef des FL, Samir Geagea. Des sources politiques informées affirment que des progrès ont été réalisés lors de cette réunion. Après le refus du camp présidentiel d’accorder quatre maroquins aux FL, comme le proposait M. Hariri, M. Geagea aurait accepté un compromis avancé par le Premier ministre désigné: quatre sièges ministériels dont la vice-présidence du Conseil (sans portefeuille) et les portefeuilles de l’Education, des Affaires sociales et de la Culture.   Lorsque la formule lui a été présentée avant son départ pour New York, le président Aoun ne s’est pas prononcé. Mais des milieux proches de la présidence ont laissé filtrer que la vice-présidence du Conseil pourrait être accordée aux FL, bien que le chef  de l’Etat considérait ce poste comme faisant partie de son quota, ainsi que trois autres ministères: la Culture, les Affaires sociales et un ministère d’Etat.Pour une bonne partie de l’opinion publique, toutes ces formules s’apparentent à des calculs de boutiquiers et à des querelles de puissants, qui se partagent le pouvoir entre eux. Quoi qu’il en soit, ces informations, confirmées par des sources diverses, dénotent une volonté de déblocage chez les principaux protagonistes, dont les revendications et les contre-revendications empêchent la formation d’un gouvernement depuis le mois de mai. Ce sursaut de conscience est surtout motivé par la crainte d’une détérioration irréversible de la situation économique et financière et par la conviction apparue chez les FL et le Parti socialiste progressiste (PSP) que le président Aoun ne cèdera pas aux revendications maximalistes de ces deux formations. Une fois l’écueil chrétien surmonté, les autres obstacles moins épineux de la représentation druze et des sunnites du 8-Mars seront rapidement réglés. C’est dans ces dispositions plutôt positives que les démarches pour la formation vont reprendre et s’accélérer dans les jours qui viennent.


 Paul Khalifeh
   

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