Liban et Proche-Orient
Logo

Nº 3094 du vendredi 5 octobre 2018

Liban et Proche-Orient
Mercredi, 03 Octobre 2018 01:52

Confidences sécurité

Hezbollah la Galilée dans le viseur
Des sources libanaises ont confirmé l'information révélée fin août par le site israélien Debka selon laquelle le Hezbollah aurait construit des répliques de colonies israéliennes, dans le nord de la Békaa. Le site électronique, opéré par des spécialistes du renseignement israélien, a écrit que le Hezbollah entraînait des unités d'élite à prendre d'assaut et à occuper des villes et villages israéliens dans la Galilée, dont des répliques ont été construites du côté libanais de la frontière avec la Syrie. Des médias israéliens avait annoncé, le 23 août, que l'armée israélienne avait elle aussi édifié, sur les hauteurs du Golan  occupé, six répliques de villages du Liban-sud, où les troupes s'entraînent aux techniques d'assaut. Tous ces préparatifs d'un côté comme de l'autre préfigurent de ce que sera la prochaine guerre entre Israël et le Hezbollah, si elle venait à éclater.   


Abou Malek al-Talli est vivant
L'ancien chef de l'ex-Front al-Nosra dans la chaîne de l'Anti-Liban, Abou Malek al-Talli, est toujours en vie et dirige des unités du groupe extrémiste dans la province d'Idleb, affirme une source syrienne bien informée. Cette nouvelle dément les informations selon lesquelles Jamal Hussein Zeynia — son vrai nom — aurait été tué lors de combats avec d'autres factions radicales. Il s'était rendu célèbre en kidnappant 13 religieuses du monastère grec-orthodoxe de Sainte-Tècle, à Maaloula, qu'il a libérées en mars 2014 contre le versement d'une rançon payée par le Qatar.


Le danger terroriste n'est pas écarté
Le président de la République, Michel Aoun, ne rate pas une occasion de souligner devant ses visiteurs que la menace terroriste a pratiquement été écartée au Liban après le démantèlement des réseaux du groupe Etat islamique de l'ex-Front al-Nosra. Le chef de l'Etat aurait même dit à l'un de ses visiteurs: «Si l'on découvre une cellule de Daech au Palais présidentiel, c'est qu'il y en a encore ailleurs au Liban». Certes, les services de sécurité ont fait, ces dix-huit derniers mois, un gros travail pour éliminer le danger terroriste, mais l'arrestation en juillet et en août de plusieurs suspects qui projetaient de perpétrer des attentats contre l'armée libanaise et d'autres cibles dans la banlieue sud de Beyrouth pour le compte de l'EI montre que la capacité de nuisance de cette organisation n'est pas complètement écartée. Des sources de sécurité s'attendent à un regain d'activité des groupes terroristes, surtout que Daech serait parvenu à se réorganiser dans la région d'al-Anbar, en Irak, et souhaiterait le montrer à ses partisans.    


50
personnes quitteraient tous les jours clandestinement le Liban pour l'Europe afin de tenter d'y obtenir le statut de réfugiés, selon des sources bien informées. La plupart des candidats à l'exil sont syriens mais il y a aussi quelques Palestiniens et, beaucoup plus rarement, des Irakiens. Le voyage vers l'Europe, organisé par des réseaux de passeurs professionnels, coûterait quelque 8 000 dollars par individu. Les réfugiés sont débarqués à Chypre ou sur une des îles grecques.


Avertissements
Des services de sécurité libanais ont recu des informations sur de possibles troubles dans certains camps palestiniens. L'accroissement des tensions régionales, caractérisées par l'affrontement saoudo-iranien par proxys en Irak, au Yémen, en Syrie et au Liban, pourrait pousser des groupuscules à essayer de provoquer des incidents sécuritaires qui pourraient être exploités à des fins politiques. Les services de sécurité ont accru leur surveillance  des foyers de tensions potentiels dans les camps.  


Recrutement
Les recruteurs israéliens n'ont jamais été aussi actifs sur les réseaux sociaux pour pousser de jeunes Libanais à collaborer avec leurs agences de renseignement, affirme une source de sécurité libanaise. Le profil recherché par les services israéliens est celui de jeunes hommes et femmes dans la vingtaine, actifs sur les réseaux sociaux et ne craignant pas d'afficher leurs opinions sur la Toile. Une fois recrutés, ces apprentis espions sont chargés soit de collecter des informations au Liban, soit de relayer une propagande destinée à approfondir les dissensions confessionnelles et sectaires. Fin août, les services de sécurité ont arrêté deux suspects d'une vingtaine d'années à Beyrouth. Un drapeau israélien a été retrouvé au domicile de l'un d'eux.  

Qoussair et ses environs
Exclus du processus du retour

Des responsables de campements de réfugiés syriens dans la Békaa, interrogés par des médias locaux et internationaux, ont affirmé que les déplacés qui sont retournés chez eux ne sont pas inquiétés par les autorités syriennes et ont pu retrouver leurs maisons et leurs biens sans difficultés. Ils ont ajouté que le plus sérieux problème auquel sont confrontés ce qui rentrent est l'absence d'opportunités d'emploi. Le processus du retour concerne essentiellement les habitants des villes et villages du Qalamoun occidental, comme Yabroud, Qara, Flita... Ce ne sont plus uniquement les femmes et les enfants qui rentrent, mais aussi les jeunes hommes, après que les autorités syriennes aient accordé un délai de six mois avant qu'ils ne fassent leur service militaire. Toutefois, la ville de Qoussair et les localités environnantes sont pour l'instant exclues du processus du retour. Cette région «sensible», située face au Hermel, est une place forte militaire du Hezbollah. 


La question des armes sur le tapis
Des milieux politiques du 14-Mars assurent que la question des armes du Hezbollah, évacuée du débat public depuis des années, va revenir sur le tapis dans les prochaines semaines. Des sources proches du 8-Mars confirment que ce sujet risquait de revenir au centre du débat national, dans le contexte des fortes pressions exercées par les Etats-Unis et ses alliés sur le Hezbollah. La Chambre des représentants aux Etats-Unis a adopté une loi, jeudi 27 septembre, renforçant les sanctions contre tous ceux qui «aident le Hezbollah à recruter, armer et entrainer des combattants».  Ces sources s'attendent à un face-à-face autour de la Résistance lors de la rédaction de la déclaration ministérielle.


Qui a arrêté Bahaeddine Houjair?
Les avis des experts sécuritaires sont partagés sur le rôle attribué par les services de sécurité au suspect palestinien Bahaeddine Houjair dans le double attentat suicide contre l'ambassade d'Iran, en 2013, et dans d'autres activités terroristes. Cheikh Houjair avait été arrêté, le 18 septembre, à l'intérieur du camp d'Aïn el-Héloué, à la suite d'une opération menée par quatre hommes encagoulés accompagnés par un habitant du camp. Il a été embarqué de force dans une voiture pour être livré aux services de renseignement de l'armée. Selon certaines informations, il aurait été appréhendé par le Fateh, mais le mouvement présidé par Mahmoud Abbas a nié toute implication dans cette opération. Malgré son jeune âge, Bahaeddine Houjair est considéré comme un des plus influents prédicateurs du camp. Il aurait formé des dizaines de jeunes islamistes dont certains ont rejoint les organisations terroristes. Mais sa famille et plusieurs connaisseurs de la scène palestinienne assurent que lui-même n'est impliqué dans aucune action violente.  


Joseph Aoun critiqué par le 8-mars
Certains milieux proches  du 8-Mars regardent d'un œil suspect les excellentes relations qu'entretient le commandant en chef de l'armée, le général Joseph Aoun, avec les autorités militaires américaines, notamment le Pentagone et le Commandement central US. Des personnalités du 8-Mars affirment, en petit comité, que «l'armée libanaise n'a jamais été américanisée à ce point», et soulignent que «le général Aoun ne se fait pas prier pour se rendre en visite officielle aux Etats-Unis, où un accueil exceptionnellement chaleureux lui a été réservé lors de ses deux visites précédentes".  D'autres personnalités vont plus loin, en reprochant au commandant en chef d'avoir pris l'option exclusive américaine au niveau de l'armement, de l'entraînement et même de l'uniforme. 


Sûreté générale
Un œil sur la sécurité économique
Alors que les rumeurs visant à semer la panique au sein de la population sur un prochain effondrement de la livre libanaise se multiplient, la Sûreté générale (SG) a redoublé de vigilance. Car la mission de cette agence est aussi de protéger la «sécurité économique». Ses prérogatives lui autorisent un accès facile aux données des banques et des grandes institutions économiques et financières du pays, aussi bien dans les secteurs public que privé. C'est dans le cadre de cette mission que la SG a réussi à démanteler un réseau irakien qui essayait de faire chanter certaines banques libanaises, pour tenter de récupérer des dépôts qui auraient appartenu à Saddam Hussein.

Raqqa, cité dévastée du nord de la Syrie, peine à se relever de ses ruines. Notre reporter s’est rendue, à la mi-septembre, dans l’ancienne capitale du califat auto-proclamé de l’Etat islamique.

La ville de Raqqa, libérée depuis près d’un an du joug de l’organisation terroriste de l’Etat Islamique (EI), est loin d’avoir retrouvé son effervescence d’antan. Des incidents sécuritaires épisodiques et une vague d’arrestations ciblant les membres présumés de cellules terroristes perturbent le calme relatif de la ville, laquelle souffre également d’un climat sous-jacent tendu entre Kurdes et Arabes, qui se partagent le contrôle de l’ancienne capitale du «Califat» d’Abou Bakr al-Baghdadi.  
Dans la banlieue de Raqqa, des tas de gravats ont remplacé les écoles, les résidences et les administrations publiques. Rue après rue, des immeubles écroulés gisent en piles compactes de béton gris. Des habitants en abayas, le vêtement traditionnel dans cette région habitée par de nombreuses tribus arabes, se pressent dans un dédale de rues et de bâtiments réduits en ruines par des années de combats. Des femmes portant de longues tenues aux couleurs bigarrées circulent aux côtés d’autres, revêtues d’une burqa noire, propre aux épouses des combattants de l’EI. Le rond-point Naïm, figurant dans toutes les vidéos produites par le califat, ayant servi aux exécutions publiques pratiquées par les combattants de l’EI, est ce matin quasiment désert. Aucune trace ne subsiste des nombreuses exactions commises au nom de Dieu sur la place dont le silence est rompu de temps à autre par le bruit intempestif des klaxons, qui nous ramène à la réalité.

Reprise des attentats
Ces derniers jours, des dizaines de personnes soupçonnées d’appartenir aux cellules dormantes de l’EI ont été arrêtées aux abords de la ville, raconte le cheikh Mohammad Nour Theeb, un chef de tribu, membre du conseil municipal de la ville. Ces arrestations seraient liées à une série d’attentats ayant eu lieu dans la banlieue ouest de Raqqa, dans le centre, au nord ainsi qu’au sud. «Les terroristes profitent de l’état de destruction généralisée pour cacher les engins explosifs dans les décombres, qui explosent souvent au passage des voitures», explique cheikh Nour Theeb.
Les cellules de l’EI ne sont pas les seules à tenter de provoquer le chaos dans la ville. Selon Leyla Moustapha, co-présidente du Conseil de Raqqa, diverses factions affiliées au régime (du président Bachar el-Assad, ndlr) et aux Iraniens tentent de semer la confusion, ce qui explique les récentes attaques ciblant des personnalités en vue. «Malgré les divers agendas (perturbateurs) de ces factions, la situation s’est améliorée quelque peu», ajoute la notable. Cheikh Nour Theeb affirme que le régime recrute des personnalités tribales ayant des liens avec l’EI, leur offre de l’argent ou la possibilité d’être graciées. «Baraa Katerji, l’homme du régime chargé du processus de réconciliation en Syrie, s’occupe de ce dossier», explique le membre du conseil de la ville. «Le danger qui demeure à Raqqa depuis l’éradication de Daech en tant que structure est la survie de l’idéologie extrémiste à laquelle adhèrent des habitants de la ville», commente Mme Moustapha.  

La ville détruite à 95%.
Les troubles sécuritaires ne sont pas les seuls auxquels sont confrontés les membres du conseil de la ville dont l’infrastructure a été sévèrement endommagée. Près de 95% de l’agglomération a été détruite, dont 60 ponts et 27 écoles, qui ont été complètement anéantis, la clinique générale s’est effondrée sous les bombardements, en plus des stations et du réseau électrique, qui ont disparu. Leyla Moustapha estime que le coût de la remise en état de l’infrastucture électrique dans une seule rue de Raqqa s’élèverait à 5 millions de dollars. Près de 150 000 personnes sont revenues dans la ville, soit 50% de la population d’origine, les autres résidents se trouvant toujours dans des camps de
réfugiés ou dans les villages entourant la cité, selon elle.
La ville de Raqqa est gérée de manière insolite dans cette nouvelle Syrie que les Kurdes ont construit à l’ombre de la guerre. Premier changement assez inhabituel dans une région très conservatrice et soumise aux coutumes tribales, la place prépondérante qu’occupent les femmes dans les administrations publiques. «Près de 35% des employés du conseil sont des femmes qui sont désormais placées à des postes de responsabilité  et décisionnels», signale la co-présidente du Conseil.
La structure administrative de la ville a également changé. Sous le régime de la Fédération démocratique du nord de la Syrie (qui s’étend au nord-est sous contrôle des Forces démocratiques syriennes et des Américains), les différentes régions, y compris la ville de Raqqa, sont gérées par les conseil locaux. Le conseil de Raqqa est coprésidé par une citoyenne kurde, en l’occurrence Leyla Moustapha et par un Arabe, Abed Al-Mehbach, soutenus dans leur fonction par 18 comités chargés de la législation, de la défense, de l’énergie, de l’éducation, du soutien aux municipalités, et qui regroupent un total de 250 membres. La ville est également subdivisée en communes, co-présidées par une femme et homme, et soutenue par des comités chargés de la réconciliation, du service agricole et de la protection.

Clivage arabo-kurde
Cette structure en apparence extrêmement démocratique est toutefois contestée par des habitants arabes de la ville qui choisissent de s’exprimer sous couvert d’anonymat. «Dans la réalité, cette nouvelle administration n’est pas démocratique. Les élections ont été remplacées par un système supposé être basé sur le consensus alors qu’en fait on procède à des nominations, et nous avons l’impression que c’est la minorité kurde de la ville qui domine et prend toutes les décisions. Le co-président arabe n’a quasiment aucun pouvoir réel», confie Mohammad, une jeune étudiant.
Saad, un ingénieur de la ville, tempère ces propos en expliquant que de nombreuses personnalités tribales ont rejoint le conseil de la ville, ajoutant que ce ne sont pas les Kurdes qui dictent la conduite aux Arabes mais le PYD, le Parti de l’Union démocratique, fer de lance de la Fédération démocratique pour le nord de la Syrie. «Le PYD cherche à nous entraîner dans des rivalités régionales avec la Turquie, il procède aux arrestations d’activistes arabes et d’opposants kurdes qui sont également maltraités. Ce n’est pas une question d’ethnie», ajoute-t-il. La Turquie considère le PYD comme la branche syrienne du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, un groupe qu’Ankara accuse de terrorisme.
Autres complaintes des habitants, le manque d’infrastructure et la lenteur de l’administration locale à entamer l’effort de reconstruction. En effet, les moyens ne suivent pas et l’aide internationale promise n’est pas encore arrivée. Le conseil civil dispose de peu de moyens, il est tout simplement débordé. De plus, la confiance entre Arabes et Kurdes n’a pas encore été rétablie et cela pourrait prendre des années avant de se concrétiser. La ville a un passé lourd et le spectre du terrorisme sera long à effacer. Ce contexte social, politique et économique complexe, ferait le bonheur des divers acteurs locaux et régionaux à la recherche dans les différentes régions syriennes d’un échiquier leur permettant d’avancer leurs pions et de régler leurs futurs conflits.

Mona Alami

Le géographe et maître de conférences à l’Université Lyon 2, Fabrice Balanche, décortique l’accord russo-turc conclu pour Idleb, ses conséquences sur le terrain et les nouvelles tensions entre Moscou et Tel-Aviv.


Après l’accord russo-turc pour Idleb, une grande offensive dans cette province paraît exclue pour le moment. Cela va-t-il laisser place à une stratégie de grignotage, isolant les jihadistes et affaiblissant les rebelles?
L’offensive sur Idleb est gelée. L’objectif est de séparer les jihadistes des rebelles pro-turcs et surtout de réduire le poids des jihadistes, alors que toutes les tentatives occidentales et turques depuis 2012 avaient échoué. Ankara était très opposé à cette offensive, car ce sont ses protégés locaux qui allaient être éliminés les premiers puisqu’ils sont en première ligne face à l’armée syrienne. Il faudra surveiller l’application de l’accord dans les prochaines semaines. Les jihadistes de Hayat Tahrir al-Sham  (HTS) refusent de l’appliquer. Il pourrait donc y avoir des offensives limitées contre les groupes qui rejettent l’accord. Cependant, je pense que le front d’Idleb va rester calme si rebelles et jihadistes ne provoquent pas l’armée syrienne. Ce n’est pas le bon moment pour attaquer, car l’objectif premier est de maintenir la collaboration avec la Turquie. Or, cette dernière n’autorisera une offensive contre Idleb qu’en échange d’une contrepartie. A l’automne 2017, l’armée syrienne avait reconquis l’est de la province d’Idleb. La Turquie était furieuse de cette action et elle a rapidement armé de nouveau ses alliés locaux et installé des postes d’observation sur les lignes de front pour bloquer l’avancée de l’armée syrienne. Quelques mois plus tard, la Turquie a envahi la région kurde d’Afrin avec la permission de la Russie. Nous sommes dans la même configuration, la Turquie veut détruire les YPG et toute entité autonome kurde dans le nord de la Syrie. Cependant, le maintien des troupes américaines (à Manbij et le nord-est de la Syrie)  bloque son action. Il n’est pas question pour elle d’abandonner la carte Idleb pour l’instant.

Comment analysez-vous la création d’une zone démilitarisée de 15 km à compter du 15 octobre autour d’Idleb? Qui est le gagnant dans cet accord?
L’objectif premier de cette zone est d’empêcher les combats entre l’armée syrienne et les rebelles. Hama, Alep et Lattaquié sont toujours particulièrement menacées par les rebelles. Quant aux rebelles, ils vivent toujours dans la crainte des bombardements et d’une offensive. En réduisant la tension, on peut espérer une normalisation des relations entre le gouvernement syrien et certains groupes rebelles prêts à négocier leur réintégration dans le giron de l’Etat. Cela pourrait être une façon pacifique de régler le problème de la poche d’Idleb comme le suggère un rapport de l’International Crisis Group. Cependant, encore faut-il que les rebelles, et parmi eux les jihadistes, acceptent l’accord. Car leur retrait signifie l’abandon de leurs lignes de défense: tranchées, bunker, tunnels, etc. qu’ils ont construit depuis plusieurs années, car les fronts ouest et sud de la poche d’Idleb sont restés assez stables depuis 2015, voire 2013. Cela va sérieusement les affaiblir, car l’armée syrienne, elle, peut revenir rapidement sur ces lignes de défense grâce à l’aviation et aux blindés, ce qui n’est pas le cas des rebelles. J’aurais tendance à penser que Vladimir Poutine prend ainsi un gage sur Erdogan à Idleb, même si en apparence le président turc apparaît comme le grand gagnant de l’accord puisqu’il a réussi à éviter l’offensive. Bachar el-Assad et l’Iran sont restés en retrait des négociations, ils ont accepté l’accord car ils savent parfaitement qu’il n’est que provisoire.

Le retrait des combattants radicaux comme ceux de HTS est prévu par l'accord. Erdogan parle lui d’«élimination des groupes terroristes». Concrètement, comment cela peut-il se passer?
La Turquie a réorganisé les groupes rebelles de la poche d’Idleb en créant le Front pour la Libération Nationale (Jahbat al-Tahrir al-Watani), qui regroupe les rebelles opposés à Hayat Tahrir al-Sham, l’ancien Front al-Nosra, des restes de l’Armée syrienne Libre à Ahrar al-Sham, l’ancien allié d’al-Nosra. Depuis les premières rencontres d’Astana, la Turquie s’est engagée à réduire voire éliminer les groupes jihadistes de la poche d’Idleb. Ses alliés locaux sont passés à l’offensive mais sans succès, puisque HTS n’a cessé d’étendre son influence sur la région. Même la Turquie est obligée de négocier âprement avec Mohammad al-Joulani, le chef de HTS, pour ravitailler ses postes d’observation, puisqu’il faut traverser le territoire d’HTS pour cela. La Turquie a-t-elle les moyens de faire évacuer les jihadistes de la future zone démilitarisée? HTS refuse pour l’instant. Il a parfaitement compris que s’il abandonnait ses lignes de défense, il se retrouverait en position d’extrême faiblesse, car aucun acteur ne le protégerait d’une offensive de l’armée syrienne.
Les groupes pro-turcs, s’ils sont assurés d’une paix avec l’armée, seront-ils plus efficaces dans la lutte contre HTS? Cela paraît difficile également à imaginer. D’une part, certains hurlent déjà à la trahison turque, d’autre part leur ennemi reste avant tout Bachar el-Assad, ils n’ont aucun intérêt à faire le travail à la place de l’armée syrienne.

La bataille d’Idleb a révélé les désaccords entre la Russie, l’Iran et la Turquie au sujet de la Syrie, lors du sommet tripartite de Téhéran. Recep Tayyip Erdogan va-t-il être obligé de choisir son camp?
Erdogan veut une zone tampon au nord de la Syrie, du Jebel turkmène (au nord de Lattaquié) au Tigre, ce qui inclut en partie la région d’Idleb. L’objectif est d’empêcher un afflux massif de nouveau réfugiés en Turquie, de conserver un sanctuaire pour les rebelles pro-turcs, protéger les minorités turkmènes, mais surtout éliminer les YPG et toute velléité de région autonome kurde en Syrie.
Il est donc prêt à céder une partie d’Idleb dans le futur. Le problème actuellement est qu’il ne peut pas arriver à ses fins car les Etats-Unis se maintiennent dans le nord-est, protégeant le YPG d’une attaque turque. Ce n’est pas en se ralliant aux Etats-Unis sur le dossier syrien qu’il pourra éliminer le YPG, par conséquent, il a davantage intérêt à demeurer dans le camp irano-russe. Mais Erdogan profite de la présence américaine pour faire monter les enchères. C’est parce que les Etats-Unis sont présents dans le nord-est de la Syrie et menaçant le corridor iranien et l’unité de la Syrie, que la Turquie a pu repousser l’offensive sur Idleb car ses «partenaires» du processus d’Astana doivent la ménager. Erdogan n’a donc pas intérêt à choisir un camp mais à rester dans l’entre deux.

 

Quel sort pour la présence américaine dans l’est de la Syrie et à al-Tanaf?
Les Etats-Unis veulent rester à al-Tanaf, car cela leur permet de prendre en étau le corridor iranien. Ils veulent surveiller le passage syro-irakien d’al-BouKamal à partir du nord-est syrien et de la base d’al-Tanaf. Cela leur permet aussi de maintenir un lien avec les tribus arabes sunnites de l’ouest de l’Irak, sur lesquelles ils comptent également pour réduire l’influence iranienne en Irak. Cette présence est critiquée aux Etats-Unis car elle ne répond pas à l’objectif de combattre l’EI qui a été assigné à l’armée américaine en Syrie. Les militaires américains sont, par conséquent, exposés à un danger inutile. Cependant, la définition de l’engagement américain a récemment évolué au profit d’une pression sur l’Iran et de la transition politique en Syrie. Cela justifie donc auprès du Congrès le maintien des troupes américaines à al-Tanaf.

La Turquie, membre de l’Otan, vient de signer un accord militaire avec la Russie pour Idleb. Ce qui risque de ne pas trop plaire aux Etats-Unis...
Les Etats-Unis ont été exclus de la négociation bien qu’ils aient soutenu la Turquie dans l’affaire d’Idleb. Mais ce qui inquiète davantage les Etats-Unis et les autres membres de l’Otan, ce sont les commandes de matériel militaire russe. La Turquie souhaite acquérir des missiles S-400 pour équiper sa défense anti-aérienne. S’agit-il d’un marchandage à la turque pour faire baisser le prix des missiles Patriots américains? Au sein de l’Otan, tous se plaignent de l’attitude turque, au point de se demander s’il ne vaudrait pas mieux qu’elle quitte le commandement intégré pour le bon fonctionnement de l’Alliance Atlantique.

L’Administration Trump concernant la Syrie peut-elle encore pousser Bachar el-Assad à retourner à la table des négociations à Genève, même si celles-ci sont quasiment en état de mort cérébrale?
Difficile de dire si l’Administration Trump croit encore au processus de Genève. Elle considère désormais que Bachar el-Assad va rester au pouvoir en Syrie et qu’il ne fera aucune concession. L’Administration Trump n’est pas une adepte du «regime change» comme ses prédécesseurs. Maintenant que l’élimination de l’Etat Islamique est acquise, les Etats-Unis veulent simplement bloquer l’influence iranienne en Syrie et éviter de perdre la Turquie. Cependant, pour combattre l’EI tout comme bloquer l’Iran, ils ont besoin des YPG, ce qui est incompatible avec la restauration de bonnes relations avec la Turquie. Les Etats-Unis ont soutenu la Turquie dans l’affaire d’Idleb espérant que cela allait déboucher sur une crise entre la Turquie et ses partenaires d’Astana, mais cela ne semble pas avoir lieu, nous verrons si l’accord russo-turc sur Idleb tient.
Les Etats-Unis bloquent toute aide à la reconstruction en Syrie et encouragent les pays européens à le faire également pour pousser la Russie et Assad à des concessions politiques, en faisant de Genève de nouveau le centre des négociations. Cependant, la carotte économique ne fonctionne pas. La Syrie se reconstruira a minima sans aide internationale, les réfugiés ne pourront pas revenir en Syrie et de nouvelles vagues de réfugiés vers l’Europe sont à craindre. L’Allemagne est prête à prendre «ses responsabilités dans la reconstruction de la Syrie» car la présence des réfugiés syriens et la crainte que le regroupement familial n’en fasse venir un ou deux millions supplémentaires l’oblige à se démarquer de la position américaine. L’Union européenne devrait donc céder sur la reconstruction de la Syrie sans obtenir de concessions politiques majeures.

La reprise de la région d’Idleb par Damas signera-t-elle l’acte de décès définitif du processus de Genève au profit de celui d’Astana?
Les membres du groupe d’Astana ne veulent pas la fin du processus de Genève officiellement. A chaque réunion, ils répètent qu’Astana est complémentaire de Genève. Ils voudraient que le processus d’Astana se déroule à Genève pour lui donner une reconnaissance officielle. Le processus de Genève, tel qu’il a été lancé en 2012, dont le leitmotiv est le départ de Bachar el-Assad et une transition politique en Syrie, est de toute façon mort devant la réalité, puisque le président syrien a gagné la guerre. Ceux qui pensent que l’arme économique, le chantage occidental à la reconstruction de la Syrie suffira à enclencher un changement politique se trompent lourdement. Il est significatif que les pays arabes du Golfe aient proposé à Bachar el-Assad leur aide pour reconstruire la Syrie à condition qu’il rompe ses liens avec l’Iran.

Le retour d’Idleb dans le giron de Damas signifierait que la Turquie, l’Iran et la Russie peuvent régler la question syrienne seuls.
Le groupe d’Astana peut et veut régler la question d’Idleb seul. Les Etats-Unis et les pays arabes du Golfe, autrefois soutiens de la rébellion dans la région, n’ont plus aucun levier sur ce terrain. Par ailleurs, les Etats-Unis et les autres pays membres de la coalition anti-Daech n’ont aucune envie de s’associer avec ceux d’Astana à une guerre contre el-Qaëda à Idleb. Ils porteraient la responsabilité des «dégâts collatéraux» et de la crise humanitaire. Ils savent parfaitement qu’il n’existe pas d’autre méthode que celle employée à Mossoul et Raqqa pour vaincre les jihadistes, même s’ils prétendent le contraire.

Quelles sont les leçons à tirer de la confrontation entre la Russie et Israël? A quoi peut-on s’attendre concernant leurs relations futures, à l’égard de la Syrie, et plus globalement dans la région?
La Russie se sert du terrain syrien pour redevenir une grande puissance mondiale. Aujourd’hui, c’est elle qui garantit la sécurité de la frontière israélo-syrienne puisqu’une force russe contrôle l’ancienne zone démilitarisée du Golan. La Russie garantit que les milices chiites et les Iraniens se tiendront à distance. En revanche, elle n’empêche pas les transferts d’armes iraniennes au Hezbollah, ce qui provoque ces frappes israéliennes récurrentes. Cependant, Israël était censée prévenir la Russie de l’heure et du lieu des frappes en temps utile, ce qui ne s’est pas produit lors de la dernière attaque sur Lattaquié puisque l’Etat-major russe n’a été averti qu’une minute avant le début des tirs israéliens. Les Israéliens vont devoir prendre davantage de précautions avec la Russie désormais, au risque que les informations fuitent vers les Iraniens, si Moscou veut exercer une pression. Cela renforce le rôle de la Russie en tant qu’arbitre du conflit entre Israël et l’Iran. La réaction de la Russie est d’ailleurs beaucoup plus mesurée que lorsque la Turquie avait abattu un avion russe au nord de Lattaquié en 2015. Les mesures de rétorsion n’avaient pas tardé, poussant Erdogan à se rapprocher de Moscou sur le dossier syrien. Il ne faudrait pas cependant que les Israéliens commettent d’autres «bavures» de ce type car Poutine ne leur garantirait plus sa protection face à l’Iran.

Jenny Saleh

<< Début < Préc 1 2 3 4 5 6 Suivant > Fin >>
Éditorial
Gouvernement: le dernier sprint

Le processus de formation du gouvernement devrait être redynamisé à partir de cette semaine après un gel consécutif aux voyages du président Michel Aoun à Strasbourg et à New York, début et fin septembre. Les démarches en étaient restées, officiellement, à la mouture présentée le lundi 3 septembre par le Premier ministre désigné, Saad Hariri, et que le chef de l’Etat avait poliment déclinée. Mais les discussions s’étaient poursuivies loin des projecteurs entre MM. Aoun et Hariri, qui se seraient rencontrés à plusieurs reprises, discrètement, à la demande du chef du gouvernement sortant, afin de se soustraire aux pressions politiques et médiatiques. Aucun accord n’a été finalisé mais ces tête-à-tête ont montré une volonté des deux hommes de maintenir leur partenariat et d’essayer de surmonter les écueils qui ont retardé la naissance du Cabinet. Le plus sérieux obstacle est la répartition des quotas et des portefeuilles entre les deux principales formations chrétiennes: le Courant patriotique libre (CPL) et les Forces libanaises (FL). Cette question a été examinée lors de la rencontre à la Maison du centre, le 27 septembre, entre M. Hariri et le chef des FL, Samir Geagea. Des sources politiques informées affirment que des progrès ont été réalisés lors de cette réunion. Après le refus du camp présidentiel d’accorder quatre maroquins aux FL, comme le proposait M. Hariri, M. Geagea aurait accepté un compromis avancé par le Premier ministre désigné: quatre sièges ministériels dont la vice-présidence du Conseil (sans portefeuille) et les portefeuilles de l’Education, des Affaires sociales et de la Culture.   Lorsque la formule lui a été présentée avant son départ pour New York, le président Aoun ne s’est pas prononcé. Mais des milieux proches de la présidence ont laissé filtrer que la vice-présidence du Conseil pourrait être accordée aux FL, bien que le chef  de l’Etat considérait ce poste comme faisant partie de son quota, ainsi que trois autres ministères: la Culture, les Affaires sociales et un ministère d’Etat.Pour une bonne partie de l’opinion publique, toutes ces formules s’apparentent à des calculs de boutiquiers et à des querelles de puissants, qui se partagent le pouvoir entre eux. Quoi qu’il en soit, ces informations, confirmées par des sources diverses, dénotent une volonté de déblocage chez les principaux protagonistes, dont les revendications et les contre-revendications empêchent la formation d’un gouvernement depuis le mois de mai. Ce sursaut de conscience est surtout motivé par la crainte d’une détérioration irréversible de la situation économique et financière et par la conviction apparue chez les FL et le Parti socialiste progressiste (PSP) que le président Aoun ne cèdera pas aux revendications maximalistes de ces deux formations. Une fois l’écueil chrétien surmonté, les autres obstacles moins épineux de la représentation druze et des sunnites du 8-Mars seront rapidement réglés. C’est dans ces dispositions plutôt positives que les démarches pour la formation vont reprendre et s’accélérer dans les jours qui viennent.


 Paul Khalifeh
   

Santé

La lumière bleue. Que nous réservent nos écrans?
On le sait désormais, les écrans et leur fameuse lumière bleue, ne sont pas des plus inoffensifs. Nous y sommes…

Bannière
Designed and Developed by:   iBaroody
© Magazine.com.lb 2016 All Rights Reserved