Liban et Proche-Orient
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Nº 3085 du vendredi 5 janvier 2018

Liban et Proche-Orient
Jeudi, 04 Janvier 2018 00:31

Confidences sécurité

Moustapha Houjeiry
La filière pakistanaise

L'interrogatoire du prédicateur extrémiste Moustapha Houjeiry par les services de renseignements a permis de dévoiler ce que les enquêteurs appellent désormais la «filière pakistanaise». Le cheikh originaire de Ersal, appréhendé le 14 novembre pour ses liens présumés avec les groupes terroristes takfiristes, a raconté aux enquêteurs qu'il avait suivi des études religieuses à al-Azhar, au Caire, avant de se rendre au Pakistan. Là-bas, il a passé trois ans à l'université al-Sattariya, qui a vu défiler sur ses bancs un grand nombre de figures de l'islam radical sunnite. Cette information a permis aux services de sécurité d'établir des fiches sur de nombreux libanais qui sont passés par cette institution, pour mieux les surveiller dans le cadre de la politique de lutte préventive contre le terrorisme.

Ibrahim rencontre Emié à Paris
Dépêché à Paris par le président Michel Aoun lors de la crise provoquée par la démission surprise de Saad Hariri, le 4 novembre, le directeur de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim, y a rencontré longuement le directeur de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Bernard Emié.  L'entretien a porté sur l'affaire Hariri, mais M. Ibrahim et l'ancien ambassadeur de France au Liban ont convenu, par la même occasion, de maintenir des contacts étroits, notamment au niveau de la lutte contre le terrorisme.

Joussié repasse sous contrôle étatique
La réouverture officielle du passage frontalier de Joussié, entre le Liban et la Syrie, début décembre, devrait faciliter le retour d'un grand nombre de réfugiés syriens originaires de la province de Homs. Ce passage était sous le contrôle direct du Hezbollah, qui s'en est emparé au printemps 2015 dans le sillage de la bataille de Qoussair, première grande défaite des groupes armés dans la guerre syrienne. Cette région stratégique constitue un carrefour reliant le centre de la Syrie et Damas la capitale à la région côtière, notamment au port de Lattaquié. Le Hezbollah a retiré toutes ses troupes et démantelé ses positions à Joussié, qui est passé sous le contrôle des forces étatiques libanaises et syriennes. Mais Qoussair reste une zone militarisée, où le Hezbollah dispose d'importantes bases.

12 000
individus de père palestinien et de mère libanaise attendent toujours la promulgation d'une loi leur octroyant la nationalité libanaise. Une étude effectuée par le Comité de dialogue libano-palestinien affirme que 4 000 Libanaises sont mariées à des Palestiniens. Cette étude, menée en collaboration avec l'Administration centrale des statistiques au Liban et le Département central des statistiques en Palestine ramène à 180 000 le nombre de réfugiés palestiniens au Liban, bien en deça du chiffre de 500 000, avancé habituellement.

La Finul observe
La Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), n'a changé ni ses méthodes de travail, ni le rythme de son activité au Liban-sud. Cependant, les Casques bleus observent avec attention les travaux de fortification défensifs effectués par l'armée israélienne de l'autre côté de la frontière. Du côté libanais, en revanche, la Finul assure, dans les rapports envoyés au Palais de Verre à New York, que tout est parfaitement normal.


Pas question!
Le commandant en chef de l'armée, le général Joseph Aoun, oppose un fin de non recevoir à toutes les sollicitations des hommes politiques pour des faveurs au sein de la troupe, comme les mutations, les promotions ou autres privilèges. D'habitude, ce type de demandes augmente exponentiellement à l'approche des élections législatives, et les anciens commandants en chef de l'armée essayaient de satisfaire certaines demandes jugées «raisonnables». Le général Aoun, lui, ne prend même pas la peine de répondre par la négative aux sollicitations, il les ignore carrément. Son objectif  est de remettre de la discipline au sein de la troupe, après les quelques errements survenus à l'époque du général Jean Kahwaji. Il a en cela l'appui total du président de la République, Michel Aoun.

Chébaa et Arqoub
L'armée renforce ses positions L'armée libanaise a significativement renforcé ses positions à la frontière avec la Syrie au niveau des régions de Chebaa et Arqoub, à l'extrême sud-est du pays. Des unités supplémentaires ont été dépêchées et les positions militaires ont été consolidées, fin décembre, après l'intensification des combats de l'autre côté de la frontière entre l'armée syrienne et les rebelles, menés par l'ex-Front al-Nosra. Le Liban craint un afflux d'hommes armés sur son territoire avec les défaites successives des rebelles, qui ne tiennent plus que la localité de Beit-Jin et ses environs, sur le flanc septentrional du mont Hermon. Selon des sources militaires, des rebelles qui ont décliné l'offre d'évacuation présentée par l'armée syrienne, ont rejoint leurs familles réfugiées dans la localité de Chébaa et les villages du Arqoub, après avoir déposé les armes. Le Liban espère que la reprise de la région de Jabal al-Cheikh par l'armée syrienne permettra le retour d'une vingtaine de milliers de réfugiés installés à Chébaa et ses environs.


Coopération sécuritaire
Des Européens à Damas via Beyrouth Des délégations de pays  européens, comprenant des responsables sécuritaires, ont transité par Beyrouth, ces deux derniers mois, pour se rendre à Damas. C'est la première fois depuis le début du conflit syrien, il y a sept ans, qu'une activité sécuritaire aussi dense est signalé sur cet axe. Des sources informées affirment que pas moins de cinq pays européens ont dépêché de hauts responsables de leurs services de sécurité à Damas pour examiner les moyens de rétablir un minimum de coopération, surtout dans le domaine de la traque des jihadistes européens. L'armée syrienne détiendrait un certain nombre de jihadistes, capturés lors des batailles de Deir Ezzor, al-Mayadeen et Boukamal.


Des dépôts d'armes prêts à servir
Plus de quatre mois après la fin de la bataille de l'Anti-Liban et la libération de cette région des combattants de Daech et de l'ex-Front al-Nosra, l'armée libanaise continue de découvrir, assez régulièrement, des dépôts contenant des armes, des munitions et des explosifs. Les artificiers de l'armée ont noté que certaines caches d'armes avaient été aménagées de manière à pouvoir servir de nouveau, dans le sens où le matériel militaire était soigneusement emballé. Pour les services de sécurité, c'est une preuve que les extrémistes ont laissé derrière eux, au Liban, des cellules dormantes (notamment auprès des réfugiés syriens), qui peuvent puiser dans ces dépôts pour commettre des attentats.


L'affaire Ziad Itani et la cyberguerre
Une source judiciaire proche des services de sécurité a révélé à Magazine que l'arrestation du comédien Ziad Itani pour collaboration présumée avec Israël est la conséquence de la cyberguerre que se livrent l'Etat hébreu et la République islamique d'Iran. Cette source croit savoir que des hackers iraniens ont réussi à s'emparer, en septembre ou octobre derniers, de données sensibles appartenant à des services de sécurité et des ministères israéliens. Une partie des informations récoltées aurait été transmise aux services de sécurité libanais concernés, qui les a décortiquée et analysée. Cela leur a permis d'identifier Ziad Itani, qui a été arrêté en novembre après une étroite surveillance. Le dramaturge a reconnu devant les enquêteurs les faits qui lui sont attribués, affirmant avoir été recruté sur Facebook par une Suédoise, qui était en réalité un agent du Mossad.


La visite de trop de Qais AL-Khazaali
La vidéo qui a tourné en boucle la première moitié de décembre sur les réseaux sociaux, montrant le chef chiite irakien Qais al-Khazaali en «visite guidée» à la frontière libano-israélienne, a fortement embarrassé les autorités libanaises. La vidéo a été diffusée trois jours à peine après l'annonce par le Liban de son attachement à la politique de distanciation des conflits arabes. L'embarras était tellement grand que le Premier ministre Saad Hariri s'est senti obligé de préciser que la visite a eu lieu le 3 décembre, soit quelques jours avant le communiqué du gouvernement annonçant le respect de la politique de distanciation. Mais des sources informées assurent que Qais al-Khazaali est un habitué du Liban. Il aurait visité à plusieurs reprises, à l'invitation du Hezbollah, le Liban-sud et le front du Qalamoun, au plus fort de la bataille contre les groupes extrémistes.

Directeur adjoint de l’hebdomadaire Paris-Match et grand reporter, Régis Le Sommier s’est rendu à plusieurs reprises en Syrie pour y couvrir le conflit et y rencontrer Bachar el-Assad. Il raconte ce qu’il a vu et compris dans un livre à paraître le 11 janvier, baptisé sobrement Assad (éditions La Martinière). Magazine l’a interviewé.
 

Pourquoi avez-vous décidé de consacrer ce livre à Assad?
J’ai décidé de l’appeler Assad, car il est quelque part le symbole de cette guerre. Dans tous ces conflits au Moyen-Orient, en Irak ou en Syrie, il y a assez peu de personnalités qui incarnent quelque chose. Assad lui, ça fait longtemps qu’il est au pouvoir, il a cristallisé toutes les haines de ces adversaires depuis le début de la crise. Ce dont je me suis rendu compte, c’est que sa popularité dans son camp a augmenté au fil de la guerre. Pourtant, il n’était pas destiné à être président. Au départ, il avait vraiment une volonté de réformer, il a dynamisé l’économie, l’a libéralisée d’une certaine façon. Certains paramètres l’ont fait revenir en arrière. En mars 2011, cette révolte légitime populaire contre son pouvoir s’est développée un peu partout en Syrie avec une période de répression. Les enfants de Deraa avaient tagué sur les murs, «Docteur, c’est bientôt ton tour». On ne le considérait pas encore vraiment comme le président. Avec cette guerre, il a gagné son prénom. Rifaat el-Assad, lors d’une interview, m’expliquait que ce n’était pas Bachar qui gouvernait vraiment, qu’il était manipulé par d’autres. Je ne pense pas. Progressivement, Bachar a pris les choses en main. Ce n’est plus le président par accident, l’ophtalmologiste, le fils de son père avec l’ombre du père derrière, non, c’est Bachar el-Assad, c’est lui qui prend les décisions et qui est aux commandes. C’est ça qui a changé. Bien sûr, l’intervention des Russes, des Iraniens a changé effectivement beaucoup de choses, ils ont fait pencher la balance de son côté sinon il aurait probablement perdu, oui, c’est une réalité. Mais il a su s’imposer. Assad est le point central de tout ce qui va se passer dans le pays et surtout cette énigme absolue, quand l’Occident et la plupart des grandes puissances au début de la guerre, en mars 2011, lui donnait à peine quelques mois. Il est toujours là, que ça nous plaise ou non, il a gagné la guerre.

Vous l’avez rencontré deux fois, lors d’une interview accordée à Paris-Match et une autre fois en off. Pensez-vous avoir compris sa manière de fonctionner?
Je ne vais pas vous dire que j’ai trouvé le secret qui permet de comprendre Bachar el-Assad de A à Z. Personne n’a cette explication. Il reste une part de mystère assez importante dans la façon dont s’exerce le pouvoir en Syrie. Mais je pense donner des éléments expliquant pourquoi les choses se sont déroulées comme cela. Il y en a qui sont du ressort de Bachar, cette dimension scientifique du personnage qui me semble, par rapport à son père Hafez, le rendre un peu plus déconnecté de la réalité. Il n’a pas senti réellement ce qui se passait, ce qui a encouragé la propagation de la crise. Avec bien sûr d’autres raisons, comme celles, économiques. Il y avait un contexte sociopolitique extrêmement toxique et il ne fallait pas grand-chose pour mettre le feu aux poudres. Bachar a eu aussi une responsabilité puisque c’est lui qui a introduit Internet en Syrie, c’est grâce à cela, finalement qu’ont été véhiculés les événements.
Un autre aspect que je trouve évident dans le personnage, c’est qu’il n’a pas la rigidité militaire. Quand on le rencontre, il n’a pas cette posture. Il y a aussi son caractère occidental. Il a une manière de s’exprimer et de vous accueillir qui est très occidentale, toujours vêtu de son costard cravate, une élégance très européenne, ce qui est très troublant pour ses visiteurs occidentaux.

 

 

| Bachar est un peu plus déconnecté de la réalité que ne l'était son père, Hafez el-Assad.

 


D’après votre expérience, et après avoir été critiqué par certains confrères, pensez-vous qu’il faut parler aux dictateurs?
Bien sûr. A l’époque où j’ai eu Bachar el-Assad, Le Monde avait fait un parallèle avec Bertrand de Jouvenel et Hitler en 1938. Les critiques ne sont jamais très claires, on dit qu’il faut leur parler sous certaines conditions, n’omettre aucune question. J’ai posé toutes les questions que je souhaitais, y compris certaines très sensibles, en lui demandant par exemple s’il n’avait pas peur de finir comme Saddam Hussein ou Kadhafi. En France, on semblait m’avoir rangé dans le flot de ses partisans, ce que j’ai trouvé assez choquant. Il s’agit de faire nos métiers et de revenir aux fondamentaux, ce qui est malheureusement un écueil dans la presse française, on ne fait plus de terrain, on ne va plus confronter les gens, on fait de l’analyse, du jugement, du commentaire. Notre métier, ce n’est pas ça. Quand on a cette possibilité de rencontrer Bachar, de l’interviewer pour l’Histoire, aller lui poser ces questions est important, ne serait-ce que pour la compréhension. Bien sûr, il ne va pas nous dire «je suis un criminel, un monstre».

Pourquoi avoir décidé de sortir ce livre maintenant? Avez-vous le sentiment que la donne est en train de changer?
J’ai décidé de le faire maintenant, d’abord parce que les choses changent, avec le président Emmanuel Macron, qui est sur une ligne réaliste, alors que l’enfermement politico-médiatique d’un certain nombre de personnalités françaises au sujet d’Assad et de la Syrie a mené à une impasse diplomatique et journalistique. J’ai écrit aussi ce livre pour dénoncer une perception de la Syrie notamment autour d’Alep, auquel je consacre deux chapitres. J’ai vécu ce qui s’y est passé et on me racontait des choses que je ne voyais pas en étant là-bas. C’est quand même très particulier, quand vous vous trouvez dans un endroit et que vous entendez votre ministre des AE dire que les frappes aériennes sont incessantes sur le réduit rebelle, alors que vous êtes devant et qu’il n’y a pas de frappes aériennes. Il y a eu une sorte d’inflation émotionnelle, moralisante qui s’est emparé de la question syrienne. Ce n’est pas parce qu’on est contre Bachar el-Assad qu’on est obligé de raconter n’importe quoi sur la Syrie.

Vous consacrez un chapitre aux informations sur l’utilisation d’armes chimiques par le régime.
Oui, j’ai choisi de m’étendre longuement sur ces allégations, et je relate les rapports de l’Onu à ce sujet et que je ne conteste absolument pas. L’Onu a réussi à tracer, en fonction de la formulation chimique, le sarin comme faisant partie des stocks devant être détruits. Même si un rapport extrêmement précis a été établi, notamment sur l’attaque de Khan Cheikhoun, il peut être contesté parce que, malheureusement, les enquêteurs n’ont pas eu accès à cette zone. Je reconnais tout à fait les torts et certains crimes perpétrés par Bachar el-Assad. Il ne s’agit pas de le laver mais d’avoir une vision journalistique de la Syrie avec, oui parfois, des choses qui dérangent, qui sont vraies, qui ont été dites et qui sont fausses. Il faut le dire et il faut le préciser.

Tout au long de l’ouvrage, vous citez des extraits de Réflexions sur la guerre d’Espagne, de Georges Orwell. Pourquoi?
 Je pense que la guerre civile syrienne est la guerre civile espagnole de notre génération. Les deux protagonistes, que ce soit Franco à l’époque ou Assad aujourd’hui, ne sont pas ceux sur lesquels le bloc occidental avait misé. Les deux ayant gagné la guerre, il faut bien faire avec. La guerre d’Espagne, comme la guerre syrienne, a fait l’objet d’un affrontement via divers groupes satellisés de grandes puissances, on a retrouvé l’affrontement entre l’Iran et l’Arabie saoudite, on a eu un affrontement entre la Russie et les Etats-Unis.
Comme durant la guerre d’Espagne, nous sommes dans une configuration similaire avec un coup humain énorme — 340000 morts pour la Syrie, quasiment un million de morts pour la guerre d’Espagne, avec cette utilisation des médias pour orienter la vérité du terrain. Orwell me paraît très pertinent à ce niveau-là. Il s’était engagé auprès des Républicains lors de la guerre d’Espagne, a rapporté ce qu’il se passait dans son camp, en se montrant extrêmement critique. Il a une sorte de lucidité vis-à-vis de lui-même, de son propre engagement, qui me paraît pertinent.

D’après vous, pourquoi la Syrie a-t-elle cristallisé autant en France au niveau politique et de la presse?
J’ai toujours été étonné quand le Quai d’Orsay, époque Fabius, pilotait une sorte de narration prémâchée de la situation en Syrie. Elle a négligé pendant longtemps la radicalisation des groupes rebelles, qui était liée à la guerre et finalement assez naturelle. Les groupes les mieux organisés, les plus radicaux, ont pris le dessus. Et on n’a pas voulu le voir, c’est ça qui est effrayant. Par le fait que la rhétorique devait être «Bachar el-Assad doit partir», la surenchère verbale est allée jusqu’à ces propos de Laurent Fabius disant que «Bachar ne méritait pas d’être né sur terre», ce qui est totalement aberrant dans la bouche d’un ministre des Affaires étrangères, c’est surréaliste. Si Laurent Fabius avait envie de faire de la morale, il y a des écoles pour ça, mais la diplomatie, c’est l’art de parler avec des gens qui ont du sang sur les mains. On en a fait une lecture morale, émotionnelle.

Vous concluez en disant que Bachar a gagné la guerre, mais que gagner la paix va être encore plus dur pour lui. Que peut-il se passer maintenant?
L’une des clés importantes sera d’abord la reconstruction, qui va l’opérer, comment va-t-elle être faite. Je donne quelques pistes avec un événement passé inaperçu en Occident, la Foire de Damas, à laquelle l’Inde, la Chine, la Russie, le Brésil, les Iraniens ont participé. Les Chinois ont signé des accords pour refaire les zones industrielles à Alep notamment. La Syrie se tourne évidemment vers l’Est. Ce défi de la reconstruction est important, les villes sont détruites, 41% de Deir Ezzor est détruit, 23% de Homs, 31% d’Alep. 900 000 maisons particulières endommagées sur 4 millions, ce sont des analyses assez fines qui ont été faites notamment par le Washington Institute. Il y a cette énorme question du retour des réfugiés, qui pèse sur vous, au Liban. C’est un vrai défi. On est dans une Syrie mosaïque dans laquelle des habitudes de guerre ont été prises, avec des chefs de guerre qui règnent aussi côté gouvernemental, par exemple à Alep. Si on veut gagner la paix, il va falloir y mettre fin. Il va y avoir des militaires désœuvrés avec leurs armes, comment les faire rentrer dans une société en paix? C’est un virage qui n’est pas simple à négocier. Il y a aussi toutes les réformes à prendre, ainsi qu’un vrai défi économique, humain aussi. La prééminence du parti Baas est sans doute quelque chose qui est aujourd’hui caduque, avec d’autres forces qui ont émergé. Il y a beaucoup d’interrogations sur ce que va être la place des Russes, des Iraniens, qui va être énorme au niveau investissements. L’équation de la paix est bien plus compliquée que celle de la guerre. Quand on dit que Bachar a gagné la guerre, on a l’impression qu’on le célèbre, non, c’est une réalité du terrain. Il a gagné sur un pays en ruine.
 
Vous écrivez aussi que la religion est la grande gagnante de la guerre. Pourquoi?
Parce que la désespérance, la peur de la mort, un certain nombre d’éléments cataclysmiques poussent les gens à se tourner vers l’irrationnel. Le fait religieux a augmenté. Côté gouvernemental, il est très présent, on n’en parle jamais. On ne considère pas ce qu’il se passe chez les 15 ou 17 millions de Syriens qui vivent dans la zone gouvernementale. Avec la déformation des analyses que faisaient nos spécialistes en France, on auscultait uniquement ce qui se passait dans le camp rebelle, en le fantasmant complètement, en imaginant que la Syrie c’était ça, ou que la Syrie c’était les instances représentant à l’international, des gens qui n’ont pas mis les pieds dans le pays depuis 30 ou 40 ans. On s’est inventé une Syrie mythique et on n’a pas voulu voir ce qui se passait de l’autre côté. Et quand on regarde côté gouvernemental, soit 60% du pays en superficie et les deux tiers des habitants, il y a une grande majorité de sunnites. Même si la rébellion syrienne était d’essence sunnite, la majorité des sunnites est restée du côté gouvernemental. Ca paraît une hérésie de dire ça, mais c’est la réalité. Sans ça, Bachar el-Assad n’aurait jamais pu tenir. Si tous les sunnites s’étaient unis contre lui, il ne serait plus au pouvoir. Dans ce conflit, on a voulu faire les sunnites opprimés par l’affreux chiite, d’une manière très simpliste. Ces subtilités-là que vous, au Liban, vous connaissez bien, en France, on ne les comprend pas. On reproche à Bachar de se draper comme le défenseur des minorités, mais c’est parce que les autres l’ont laissé! Au lieu d’intégrer les minorités dans leur plateforme, ils ont proposé de décréter un Etat islamique. Chez les rebelles, il y avait une soixantaine de groupes. Comment voulez-vous proposer à partir de ça une alternative crédible au gouvernement syrien? Il y a eu une somme d’erreurs, et nous en France, nous avons tout mis sur le dos d’Assad. Que proposait le camp d’en face? Qui étaient-ils? Quelles garanties offraient-ils pour les minorités? Quelle plateforme pour la Syrie nouvelle? Tout ça est resté sans réponse.


Jenny Saleh

Crédits photos:
Alep, novembre 2017, Photo Noël Quidu; Alep, décembre 2016; Quartier de Hanano, Photo Noël Quidu; Damas, novembre 2014; Interview pour Paris-Match. Photo Baptiste Giroudon; Damas, Yarmouk octobre 2015. Photo Alvaro Canovas.

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Éditorial
Deux priorités en 2018

L'heure n’est pas aux bilans mais aux perspectives d’avenir. 2018 est une année charnière pour la stabilité politique du Liban et le sauvetage de son économie. La réanimation des institutions, fin 2016, après deux ans et demi de coma, avec l’élection d’un président de la République, la désignation d’un Premier ministre et la formation d’un gouvernement, reste incomplète. Elle ne sera menée à terme qu’avec le renouvellement du Parlement, dont le mandat aurait dû s’achever en juin 2013, mais qui s’est maintenu en vie en auto-prorogeant sa législature à trois reprises. Les élections parlementaires de mai 2018 sont donc une étape cruciale dans le processus de normalisation de la vie politique nationale. Ces élections sont d’autant plus importantes que la prochaine Chambre promet d’être un brin plus représentative que les précédentes, grâce notamment au mode de scrutin proportionnel, appliqué au Liban pour la première fois. Certes, la classe politique a trouvé le moyen de transformer cette avancée de géant en modeste petit pas. Elle a, par exemple, introduit le concept du vote préférentiel restrictif – dans les grandes circonscriptions les électeurs sont ainsi contraints de «préférer» un candidat uniquement originaire de leur caza, ce qui limite leur choix. Malgré cela, la nouvelle loi électorale devrait permettre de briser, partiellement sans doute, les monopoles et autres exclusivités communautaires, exercées par les mêmes partis ou figures depuis des décennies. De gros investisseurs privés ou institutionnels attendent cette échéance capitale pour arrêter leurs plans et faire connaître leurs intentions à moyen et long termes.  Les investisseurs observent aussi avec un intérêt marqué l’avancement du processus d’exploitation, par le Liban, de ses ressources en hydrocarbures. Il s’agit, là, de la seconde priorité nationale en 2018, dont dépendra, peut-être, la stabilité de la livre libanaise, et, par conséquent, la préservation de l’ordre social. Avec une dette et un service de la dette qui atteindront des sommets inégalés cette année et un ratio dette/PIB qui va encore augmenter, l’Etat aura besoin soit de recettes supplémentaires soit d’un miracle. Certes, si les forages commencent en 2019, le Liban devra attendre cinq ans avant de toucher des dividendes. Mais le seul fait que le processus soit solidement mis sur les rails est susceptible de déclencher un cercle vertueux qui permettrait, par exemple, à l’Etat libanais d’emprunter sur les marchés financiers internationaux à des taux préférentiels. Le Liban doit relever ces deux défis dans un contexte régional pas très avantageux, il est vrai, mais moins dangereux que les années précédentes, surtout en Syrie, où la guerre semble toucher à sa fin. Quoi qu’il en soit, les Libanais peuvent capitaliser sur les réalisations accomplies l’année dernière. Car, quoi qu’en disent les plus sceptiques et les gens de mauvaise foi, 2017 a été plutôt positive: une stabilité politique qui s’est manifestée dans l’affaire Hariri, une stabilité sécuritaire qui s’est concrétisée dans la victoire contre les takfiristes, et une résilience économique qui a fait ses preuves également lors de la crise de la démission du Premier ministre.


 Paul Khalifeh
   

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