Aoun-Nasrallah. Un partenariat à réorganiser
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Nº 2853 du vendredi 13 juillet 2012

Aoun-Nasrallah. Un partenariat à réorganiser

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Les menaces de Michel Aoun étaient un signal d’alarme. Jamais il n’a été question de remettre en cause le document d’entente, signé il y a plus de six ans, par le CPL et le Hezbollah. Mais, après plusieurs crises gouvernementales et autant de compromis, le général est excédé par le manque de solidarité de ses alliés, qui a torpillé les réformes qu’il a lancées.

«Au sujet de la Résistance – je parle là des armes dirigées contre Israël, qui protègent et défendent le territoire libanais – je suis en accord avec le Hezbollah. Nous coopérons sur plusieurs questions d’ordre politique. Nous avons pris acte du fait que nos priorités diffèrent des leurs. Il n’y a pas de fracture entre nous. Nous avons déchargé le Hezbollah du fardeau de la politique intérieure». Ces phrases prononcées par le leader du CPL, le 4 juillet dernier, sont toujours d’actualité. L’utilisation du «nous» montre que l’alliance tient encore. Mais la semaine dernière, Aoun a frappé du poing sur la table en livrant trois messages. En quittant l’hémicycle avec l’ensemble des députés chrétiens, il a placé Nabih Berry devant ses responsabilités. En boycottant le Conseil des ministres, il s’est élevé contre le pilotage de la majorité et, en évoquant la possibilité de nouvelles alliances, le général a montré à ses partenaires l’urgence d’une mise à plat. Bien qu’une démission des ministres aounistes ne soit pas à l’ordre du jour, il demande des choix clairs et des solutions durables.

Grande colère
Du côté du CPL, la colère est forte et, à ses yeux, les raisons de protester sont nombreuses. La première se situe au niveau du gouvernement. Le parti n’a jamais eu autant de pouvoir au sein de l’Exécutif, et pourtant le chantre du changement et de la réforme n’arrive pas à faire passer ses initiatives. En cause, à entendre Michel Aoun: les locataires de Baabda, du Grand sérail et de Aïn el-Tiné. Les trois présidents ligués contre lui. Se sentant encerclé, le CPL ne peut faire confiance qu’à ses alliés. Mais plusieurs fois, à la faveur des compromis promus par le Hezbollah qui se contente de préserver un minimum de cohésion au sein de la majorité qu’il a construite autour de lui, Rabié a dû céder du terrain. Déjà avant le dossier des journaliers de l’EDL, la démission de Charbel Nahas, l’affaire de la Centrale de Zahrani et les compromis sur les réformes liées à l’électricité avaient déjà échaudé les orangistes. Le général reproche également au président du Parlement de délibérément retarder l’examen d’une dizaine de projets de loi, déposés pour certains au bureau de la Chambre depuis six ans.
D’autant que ces concessions ont produit des résultats très relatifs à leurs yeux. Le CPL qui ambitionnait, en entrant au gouvernement, pensait-il avec les coudées franches, de mettre en œuvre des chantiers de structure, n’a pas su imposer son agenda. Il veut que cela change. Préférant se tenir en retrait des questions intérieures, le Hezbollah a attribué à Nabih Berry le rôle de pilote de l’ex-opposition. Une direction des affaires courantes aujourd’hui publiquement contestée par les orangistes. Lorsque Michel Aoun explique avoir «déchargé le Hezbollah du fardeau de la politique intérieure», il met en réalité la balle dans le camp du Hezbollah. En filigrane, le leader du CPL voudrait se voir attribuer le rôle actuellement dévolu au leader du mouvement Amal. Moins de médiateurs, plus de réformes.
Mais Alain Aoun, lui, va plus loin. «Nous avons besoin de revoir la relation avec le Hezbollah relativement à notre projet de réforme et d’effectuer une réévaluation interne sur la possibilité de poursuivre le chemin avec l’autre partenaire en matière de politique interne».
Le député de Baabda, comme les députés de la région de Jbeil, doivent en partie leur élection aux voix de la communauté chiite. Ce sont eux, d’ailleurs, qui font le lien organique entre les responsables du CPL et ceux du Hezbollah. La semaine dernière, le ministre de l’Energie, Gebran Bassil et le député du Metn, Ibrahim Kanaan, qui ont organisé avec leurs collègues, Georges Adwan et Sami Gemayel, la révolte contre le projet concernant les journaliers de l’EDL, ont mis en rogne Nabih Berry qui a vertement reproché au CPL son manque de soutien.

Agendas différents
Les deux cadres aounistes sont dans l’œil du cyclone. Bien que la semaine dernière, Gebran Bassil se soit entretenu avec le responsable de l’unité de liaison et de sécurité du Hezbollah Wafic Safa, en coulisses, certains cadres du 8 mars lui reprochent son intransigeance et ses ambitions. Ibrahim Kanaan est celui qui fait le lien entre Rabié et Aïn el-Tiné. Cette affaire les a mis dans une position délicate. Toute la semaine, ils ont tenté d’aplanir les tensions.
Silencieux jusqu’alors, les responsables du Hezbollah se sont exprimés le week-end dernier.
«Nous sommes soucieux de préserver notre entente et notre alliance avec nos alliés. Nous œuvrerons pour les protéger par tous les moyens civilisés possibles», a déclaré le numéro deux du Hezb, cheikh Naïm Qassem. «Nous agissons avec sagesse et nous continuerons de le faire parce qu’il s’agit d’une question de principe, stratégique et morale. Les détails qui peuvent être réglés ne doivent pas être préjudiciables». Même discours pour le député Nawar Sahili, qui a cosigné le projet de loi décrié par les aounistes. Ces prises de parole interviennent sur demande express du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui a dépêché son conseiller politique, Hussein Khalil, auprès de Nabih Berry.
Mais le rabibochage risque de prendre du temps. Le bloc parlementaire du CPL estime qu’aucune négociation ne peut avoir lieu tant que les questions liées à l’EDL et à ses employés, noyautés par les partis chiites, ne seront pas réglées. Il estime que les manifestations sont un moyen de déstabiliser les institutions publiques. Et elle est là, la vraie divergence de vue.
Le CPL, qui sait aussi utiliser la corde chrétienne, explique vouloir l’édification d’un Etat dont personne ne veut dans la classe politique. A ses yeux, son discours sur l’éradication de la corruption, l’abolition du clientélisme et de la «mafiocratie» effraie jusque ses alliés. Ils craignent la fin de la chasse gardée.
Le parti entend aussi la colère de ses partisans à qui on a promis des changements radicaux et une amélioration de leur condition. Sur les questions de politique étrangère, l’essentiel de la fonction du Hezbollah sur le plan politique, les deux camps sont main dans la main, décidés à mater les grandes puissances et leurs alliés locaux. Mais le CPL a visiblement un programme de gouvernement, et il veut pouvoir l’appliquer. Pour pouvoir le faire, il faut être majoritaire et pour être majoritaire, il faut des alliances. Sept ans après son retour d’exil, Michel Aoun et son parti se posent des questions fondamentales sur leur stratégie politique et leur rayon d’action.
Si le fait que le CPL ne puisse pas démissionner du gouvernement actuel est entériné, quelle position adoptera-t-il l’année prochaine, au moment où se préparent les élections législatives?

Julien Abi-Ramia

 

Rapprochement avec les Kataëb?
S’il devait y avoir de nouvelles alliances, c’est certainement du côté des Kataëb qu’il faudrait chercher. Les prises de distance de la direction des Phalangistes vis-à-vis du 14 mars - notamment sur la relation avec le patriarche Raï, l’Armée ou l’implantation du conflit syrien- et l’alliance de circonstance autour de l’affaire des journaliers rendent crédible la possibilité que le CPL reprenne langue avec les Gemayel en vue des élections du Metn, notamment. Le Tachnag arménien, qui entretient de bonnes relations avec les Kataëb et Michel Murr, œuvre pour qu’une liste regroupant toutes les forces politiques de la région, à l’exception des Forces Libanaises, soit formée.
A un an des élections législatives, tout reste possible.

 

Le document d’entente
Le document de 7 pages est composé de dix parties dont voici les principales résolutions:
-Le dialogue national est l’unique moyen garant d’apporter les solutions aux crises.
-La démocratie consensuelle demeure la base essentielle du système politique au Liban.
-La réforme de la vie politique au Liban nécessite l’adoption d’une loi électorale moderne. L’idée d’un vote à la proportionnelle est évoquée.
-L’édification d’un Etat moderne. Les termes justice, égalité, compétence, aptitude et intégrité, sont employés.
-Tous les partis et les forces qui ont participé à la guerre doivent coopérer pour connaître le sort des disparus et retrouver tous les charniers.
-Trouver une solution au problème des Libanais présents en Israël.
-L’importance d’une réforme sécuritaire.
-Des relations saines et à pied d’égalité entre le Liban et la Syrie.
-Le respect par les Palestiniens de l’autorité de l’Etat libanais et de ses lois.

-Le port des armes n’est pas un objectif en soi, mais un moyen noble et sacré utilisé par un groupe dont le territoire est occupé, au même titre que la résistance politique.

 


 

Patrice Paoli, ambassadeur de France
«Nous sommes inquiets pour les chrétiens»

Les tensions au Liban, la crise syrienne, le Printemps arabe, la montée des intégrismes, la peur des chrétiens, aucun sujet n’est tabou pour l’ambassadeur de France. Quelques semaines après sa prise de fonction, Patrice Paoli accorde à Magazine sa première interview à un média libanais. Pour ce diplomate aux sensibilités toujours en alerte, la langue de bois n’est pas un outil de travail.

Avec l’élection du socialiste François Hollande à la présidence, risque-t-on d’assister à un changement de politique de la France au Liban?
La politique de la France est marquée par un engagement très fort en faveur de la stabilité, la souveraineté et l’indépendance du Liban, qui sera maintenu ou renforcé peut-être. Le président de la République a eu l’occasion de le redire à plusieurs reprises depuis sa prise de fonction. Il l’a assuré d’abord devant Ban Ki-Moon, en lui confirmant l’engagement de la France au sein de la Finul. Il y a eu ensuite un entretien téléphonique entre le président Hollande et le président Sleiman le 8 juin, avant la visite de ce dernier à Paris le 12 juillet. Ceci est l’expression de l’intérêt et de la solidarité de la France avec le Liban.

Quels sont les fondements de la politique de la France au Liban?
Une vieille amitié lie la France au Liban, à tel point qu’on a l’impression qu’on connaît déjà le Liban avant d’y arriver. C’est un engagement en faveur de l’indépendance, de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de la stabilité. Ces principes n’ont jamais varié dans notre politique. Nous parlons avec toutes les parties libanaises. C’est une spécificité française. Nous sommes également présents sur tout le territoire libanais. Nous avons des Instituts français au Nord, au Sud, dans la Békaa et dans le Chouf. Nous soutenons ce qui participe à l’unité libanaise: l’armée, les FSI, la justice, les administrations. Nous avons un travail de coopération intense, de formation et d’échange, car c’est dans le renforcement de ces institutions que se trouve l’avenir du Liban. Notre participation à la Finul depuis sa création et renouvelée en 2006 après la résolution 1701 est aussi une forme de notre engagement. Nous avons une conception large du rôle de la Finul qui ne se résume pas uniquement à l’observation de la situation à la frontière, mais contribue aussi à apporter aide et coopération à l’Armée libanaise. La francophonie représente enfin une autre dimension de notre engagement au Liban. L’arrivée sous la coupole de l’Académie française d’Amine Maalouf est un exemple de ces identités non pas contrariées, mais favorisées dans la diversité. Ceci montre à quel point les frontières sont mouvantes entre Libanais et Français. Il symbolise ce rapprochement. Les 50000 élèves des écoles francophones participent de cette culture de l’excellence, dont le trilinguisme arabo-franco-anglais constitue un exemple vivant. C’est une richesse à laquelle nous souhaitons contribuer.

La France soutient-elle la politique de dissociation à l’égard de la crise syrienne adoptée par le gouvernement libanais?
La société libanaise est divisée sur la question syrienne et nous comprenons parfaitement la position des autorités libanaises. La France a clairement exprimé le vœu que le Liban reste à l’écart des tensions régionales, notamment de la crise syrienne. Nous n’avons cessé d’appeler toutes les parties à respecter l’intégrité et la souveraineté du Liban.

Est-il dans l’intérêt du Liban de s’engager davantage dans le combat mené par les puissances occidentales et certains pays arabes pour renverser le régime syrien?
Il n’y a pas de combat occidental contre un régime, mais un combat du peuple syrien qui veut retrouver sa souveraineté et qui se bat pour sa liberté. Nous soutenons la quête de liberté du peuple syrien et nous souhaitons qu’il fasse librement le choix de son avenir. C’est ce que nous défendons depuis le début de la crise en Syrie. Nous souhaitons également que les réfugiés puissent trouver la sécurité dans les pays voisins, notamment le Liban, dans le respect du droit international humanitaire.


Le concept de la dissociation est-il compatible avec l’appel du sénateur John McCain à l’établissement d’une zone sécurisée pour l’Armée syrienne libre au Liban-Nord?
Le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, s’est clairement exprimé en deux occasions, d’abord le 30 juin à Genève, et le 6 juillet à Paris. Il n’est pas question d’une zone sécurisée. Notre position est l’application du plan Annan dans toutes ses dispositions avec l’arrêt des violences contre la population syrienne pour mettre en œuvre un règlement politique. Notre objectif est la mise en place d’un gouvernement transitoire qui aurait pleins pouvoirs, afin de créer les conditions pour que le peuple syrien puisse s’exprimer. Nous sommes contre la militarisation du conflit. Nous agissons dans le cadre du droit international et des résolutions du Conseil de sécurité. Le plan Annan connaît des difficultés, c’est pourquoi nous souhaitons que le Conseil de sécurité place les dispositions du plan Annan sous le chapitre VII de manière à ce qu’elles s’imposent aux parties.

 

Les développements au Liban-Nord avec l’apparition d’hommes armés et le relatif recul de l’autorité de l’Etat vous inquiètent-ils?
Les événements au Liban-Nord sont inquiétants. Les armes doivent être sous la seule responsabilité de l’Etat. Nous nous sommes félicités du rôle de l’armée et des FSI. Nous avons également salué l’engagement des forces politiques qui se sont retrouvées autour de la table du dialogue à Baabda et qui ont tenu un seul langage pour apaiser la situation. Nous pensons aussi que deux éléments sont importants pour ramener la stabilité: le développement socio-économique dans une région qui est restée marginalisée et l’application de la justice.

 

L’insécurité grandissante à cause des retombées de la crise syrienne remet-elle en cause la forme de l’engagement de la France au sein de la Finul?
L’engagement de la France dans la Finul a été affirmé par la voix du président François Hollande au cours de son premier entretien avec Ban Ki-Moon. Notre engagement n’est pas remis en cause, mais les modalités ont été revues avec nos partenaires libanais et de la Finul. Il existe aujourd’hui une coopération, et plus, une interaction avec l’Armée libanaise. Nous avons demandé aux autorités libanaises de prendre les mesures nécessaires pour la protection de la Finul et la garantie de sa sécurité, mais notre engagement reste entier.

 

Etes-vous inquiet de la montée en puissance des mouvements salafistes au Liban, comme par exemple celui du cheikh Ahmad el-Assir?
La société libanaise est en proie à des tensions importantes et on assiste à une recrudescence du langage confessionnel qui est une forme d’expression des craintes des uns et des autres. Certains peuvent trouver refuge dans de telles idéologies, alors qu’ils recherchent des solutions à leurs problèmes et ont le sentiment d’une défaillance de l’Etat. Il faut un Etat plus présent sur le plan social, économique ainsi que sur le plan de la justice. Nous pensons que la citoyenneté reste la référence tout en respectant l’identité propre de chacun.

 

Le risque d’un conflit entre sunnites et chiites au Liban, et à plus grande échelle dans la région du Proche-Orient, vous paraît-il sérieux?
Nous refusons de considérer cette région en fonction de cette logique communautaire même si nous nous rendons compte que cette lecture existe. Nous rejetons cette opposition. Il faut que chacun trouve des garanties pour sa sécurité et son identité dans la citoyenneté et le cadre d’un Etat qui respecte les droits de chacun. A force de parler de cette opposition, nous allons finir par l’accréditer, et ce discours est dangereux. Nous avons un dialogue ouvert avec tout le monde dans le cadre de la diversité, mais au service de la citoyenneté. Notre politique vise à rassembler, non pas par la force, mais par les droits.

 

Comment évaluez-vous le Printemps arabe? A-t-il concrétisé les aspirations des peuples arabes, surtout que vous connaissez bien la région puisque vous y avez occupé des postes à Sanaa, à Amman, au Caire, au Koweït et à Abou Dhabi?
Le Printemps arabe, c’est d’abord la révolution tunisienne puis les événements d’Egypte qui ont conduit au départ de Hosni Moubarak. Ces événements ont ouvert des portes que nous pensions fermées, celles du choix par les peuples de leur avenir en fonction de valeurs universelles que nous partageons. Le Printemps arabe démontre que nous sommes réunis autour de la Méditerranée par l’adhésion à des valeurs communes, qui nous donnent l’occasion d’envisager notre avenir commun non pas par une stabilité imposée par des régimes dictatoriaux, mais par une adhésion aux mêmes valeurs. C’est un rêve, peut-être, mais c’est un objectif en tout cas. Nous sommes au début du processus, dans un grand laboratoire de la démocratie. Ce chantier ouvre des espoirs énormes. Nous encourageons ce processus et notre responsabilité est de l’accompagner avec confiance et vigilance. D’une certaine manière, le Printemps arabe a relégué la question palestinienne à l’arrière-plan. Or, on ne peut pas plaider pour le respect des aspirations des peuples arabes et oublier celles du peuple palestinien. Notre position est que nous ne réglerons rien durablement, si nous ne réussissons pas à régler le problème palestinien, qui est un déni de droit. Il faut qu’il y ait justice pour le peuple palestinien dans le respect de la sécurité d’Israël. Ce serait un grand pas pour la stabilité dans la région.

 

Pensez-vous que la présence millénaire des chrétiens en Orient est menacée?
Je me souviens des attentats abominables de Bagdad et d’Alexandrie en 2010. Nous entendons et nous comprenons les craintes qui s’expriment chez les communautés chrétiennes. Chacun a le droit d’exercer sa religion et d’être protégé dans l’exercice de celle-ci. Le Proche-Orient perdrait son âme et ne serait pas ce qu’il est sans la présence et la contribution des chrétiens qui font partie de son identité et de son histoire millénaire. Bien sûr nous sommes inquiets et préoccupés par les menaces qui pèsent sur les chrétiens: des gens sont assassinés en raison de la pratique de leur foi! C’est ce qui souligne l’urgence de trouver des solutions dans le cadre de la citoyenneté et du respect de la diversité. 

 

Craignez-vous une guerre contre l’Iran?
La position de la France est claire à ce sujet depuis le début de la crise du nucléaire iranien. Nous sommes à la recherche d’une solution diplomatique, par la négociation, ce qui explique les récentes discussions à Istanbul, à Bagdad et à Moscou qui ont pour objet d’assurer le respect par l’Iran des résolutions du Conseil de sécurité. Nous avons mis en œuvre des sanctions qui représentent des moyens pacifiques pour parvenir à cet objectif. Nous sommes attachés à la recherche d’une solution diplomatique par le dialogue pour appliquer les résolutions du Conseil de sécurité.

 

Quelle est votre première impression concernant le Liban?
Ma première impression est celle d’une extraordinaire vitalité, d’une créativité et d’une convivialité. Je l’ai constaté lors du décès de Ghassan Tueni, où les représentants de toutes les tendances se sont réunis pour rendre hommage à ce grand homme. On voit réapparaître tout ce que nous aimons du Liban dans ces grandes occasions comme dans la vie quotidienne. Et il y a un autre visage du Liban, tourmenté, inquiet. Le Liban vit dans cette double identité. Pour un ambassadeur de France, c’est un honneur particulier que de servir au Liban, pays qui demeure presque par instinct dans le cœur des Français.

Propos recueillis par Joëlle Seif

 

Mélomane et polyglotte
Le nouvel ambassadeur de France est un grand mélomane. Il vient de recevoir un bouzouk et commence tout juste à en jouer. Il est guitariste et a fait même partie d’un groupe en France. Au Liban, il lui arrive de jouer à titre privé. Durant notre entretien, il tient entre ses mains un passe-temps, une habitude qu’il a acquise au Yémen. Sans être un collectionneur, il en possède plus d’une trentaine. Il parle couramment l’arabe, ainsi que l’anglais, l’allemand et l’espagnol.

 

 


 

Boutros Harb, député de Batroun
«Michel Aoun  est l’otage de ses positions»

«Je crois que le général Aoun n’a pas la capacité d’abandonner les armes du Hezbollah. Il est devenu l’otage de ses propres positions». Interview de Boutros Harb, député de Batroun, qui vient d’échapper à une tentative d’assassinat.

 

Pourquoi cette tentative d’assassinat du député Boutros Harb aujourd’hui?
J’aurais souhaité le savoir. Nous avions reçu des mises en garde suite aux informations relatives à une reprise des assassinats politiques sur la scène locale. Tous les membres du 14 mars prennent leurs précautions quand on leur transmet ce genre d’informations. Mais, au fond de moi-même, je ne sentais pas que les risques d’agression sur ma personne étaient grands. De par ma position politique et de par mon style, je ne suis pas quelqu’un qui attire l’animosité ou qui alimente la mode des tiraillements politiques. Je suis un démocrate. J’ai mes convictions et mes engagements que, peut-être, je sais défendre. Mais il s’agit, peut-être aussi, de mettre un terme à cette logique et cette approche ou que l’affaire soit liée à la liquidation des leaders du 14 mars dont je fais partie. Il est possible aussi que ma façon de faire leur facilite la tâche, je ne suis pas de ceux qui s’encombrent de mesures sécuritaires extrêmes…

 

Que vous ont appris les responsables sécuritaires? Vous avez reçu la visite du Procureur général, du commandant de l’armée, du directeur général des FSI, du responsable du département des renseignements…
Ils sont tous venus. J’estime qu’il n’y a aucun intérêt à publier les informations disponibles. Elles pourraient être exploitées par les coupables pour échapper aux poursuites. C’est la première fois qu’une tentative d’assassinat avorte alors qu’elle est encore au stade des préparatifs. On a pu identifier l’un des coupables. Il a laissé des empreintes qui peuvent servir à un test d’ADN, sans oublier qu’il y a 3 ou 4 témoins qui l’ont vu et qui ont vu l’individu qui l’a aidé à s’enfuir par les armes et la ruse, il y a aussi les caméras de surveillance… Tous ces éléments favorisent les chances d’identification des criminels.

 

Est-il permis de les identifier?
C’est une autre paire de manches. Je m’exprime en tant qu’avocat et je sais que les chances de réussite sont considérables. Sur le plan sécuritaire et politique, si l’un des criminels est rattaché à une sphère à laquelle l’Etat n’a pas accès, ce serait une autre histoire.

 

Il existe des précédents. Il y a quatre accusés dans l’assassinat du président Rafic Hariri, et d’autres qui ont attaqué la chaîne al-Jadeed, l’Etat n’a pas réussi à les arrêter…
On m’a même informé que ceux qui ont cambriolé l’évêché grec-orthodoxe de Beyrouth résident dans des coins où l’Etat ne peut pas aller les chercher. Ce crime est un message adressé à tous les acteurs politiques, notamment du 14 mars, pour qu’ils redoublent de vigilance. Nous sommes à la veille des élections. La tentative, dont j’ai fait l’objet, pourrait avoir pour but de provoquer un climat de tension sécuritaire qui empêche les membres du 14 mars de mener campagne librement et de communiquer avec leurs électeurs.

 

Le crime a-t-il une relation quelconque avec les législatives à Batroun ou avec la présidentielle, surtout que votre nom a été avancé comme éventuel candidat?
Je ne sais pas. Je ne peux rien présumer à ce sujet. Je ne peux pas non plus empêcher les gens de parler… Nombreux sont ceux qui croient à ce scénario… Personnellement, je dis: attendons les résultats de l’enquête.

 

Certains journaux se sont demandés si Boutros Harb était bien la cible des assassins. Le ministre de la Défense habite l’immeuble ainsi qu’un avocat qui dit avoir reçu des menaces…
Je ne souhaite aucun mal au ministre de la Défense, ni à personne. Mais le ministre n’habite pas l’immeuble. Son épouse possède un appartement vide. Je n’ai absolument aucun plaisir ni aucune volonté à dire que la tentative d’assassinat est dirigée contre moi. S’il s’avère que tel n’est pas le cas, je serai ravi. Mais ma vie et celle des occupants de l’immeuble étaient menacées tout comme la stabilité… Ce crime aurait pu déclencher la fitna.

 

Vous avez rencontré le président de la République et parlé au téléphone avec le ministre des Télécommunications, pensez-vous que les données téléphoniques, y compris les IMSI, seront livrées?
Le ministre m’a assuré qu’il allait transmettre le mouvement des télécommunications, c’est ce qui se fait dans tous les pays du monde pour des considérations sécuritaires. Je ne suis pas un expert en la matière et je ne connais pas les détails. Mais il semble qu’il soit possible d’utiliser une Sim Card pour exécuter un crime et de la détruire par la suite pour dissimuler le forfait, mais si vous avez le IMSI, même si la carte est détruite, vous pouvez découvrir l’usage qu’en a fait son propriétaire avant de la supprimer. C’est une question fondamentale. J’en ai parlé au ministre, si les données IMSI ne sont pas transmises, cela signifie, à mon avis, aider les criminels à échapper à leur crime. Si le gouvernement ne veut pas livrer l’ensemble des données aux instances en charge de l’enquête, je considérerai que l’ensemble du Conseil est complice de l’attentat qui m’a visé et je ne me tairai pas.

 

Comment le Bloc du Changement et de la Réforme a-t-il réagi à cette tentative d’assassinat contre votre personne? Certains pôles du Tayyar avaient mis en doute celle qui a visé le Dr Samir Geagea.
Il est certain que les deux crimes sont de nature différente. Les éléments du crime dont j’ai été la cible sont complets, ce qui n’était pas le cas à Meerab. Le nombre de preuves et de données disponibles dissipe le doute… Mais, malgré cela, il existe certains abrutis reliés à d’autres abrutis qui colportent des nouvelles qui n’ont aucun sens. Dieu leur pardonne. Mais, en général, un nombre non négligeable de membres du Bloc du Changement et de la Réforme m’ont contacté à titre social et humain et je les en remercie. Mon grand différend avec le CPL porte sur la manière d’agir. En tout cas, une divergence d’opinion ne signifie pas un conflit personnel.

 

Le ministre Gebran Bassil vous a-t-il appelé?
Non, je savais qu’il ne me contacterait pas.

 

Votre avis sur la séance parlementaire au sujet de l’affaire des journaliers au cours de laquelle les députés du Tayyar, des FL et des Kataëb se sont solidarisés et ont protesté contre la méthode de gestion de la séance…
Le hasard a voulu que je sois présent. Mon avis est que vous ne pouvez pas nouer de nouvelles alliances politiques pour des considérations fondées sur le principe de la construction de l’Etat et, en même temps, accepter des pratiques anciennes qui sont, en quelque sorte, contraires aux principes que vous défendez. Pour ce qui est de la gestion de la séance, ce n’est pas nouveau. Il y a eu des plaintes à ce sujet par le passé. Je suis de ceux qui ont contesté certaines pratiques de la présidence de l’Assemblée comme de quelques collègues. Je pense que la contestation de certains aujourd’hui est née du heurt avec les intérêts du Bloc du Changement et de la Réforme, ou plutôt de l’un de ses ministres, qui est fort important. L’affaire a alors pris une tournure nationale. Il faut respecter les gens et agir avec un minimum de sérieux. J’imagine que si le député Ghassan Moukheiber qui partage mon avis sur la nécessité d’amender le règlement interne s’y était tenu et si le Bloc du Changement et de la Réforme avait soutenu le député Sami Gemayel, nous n’en serions pas là. Lorsque celui-ci a proposé l’adoption du vote électronique, personne ne l’a appuyé, pourquoi ont-ils changé d’avis aujourd’hui? Parce que cela heurte le ministre de l’Energie qui se positionne contre ses alliés politiques qui, depuis des années, engagent leurs partisans alors qu’ils laissaient faire lorsque leurs intérêts n’étaient pas menacés.

 

Pensez-vous que le général Michel Aoun puisse renoncer à son soutien aux armes du Hezbollah et réintégrer le 14 mars pour un rapprochement interchrétien?
Non. Je crois que le général Aoun n’a pas la capacité d’abandonner les armes du Hezbollah. Il est devenu l’otage de ses propres positions. D’après mes prévisions et mes analyses, il essaye de combiner sa situation d’otage du Hezbollah avec la perspective des législatives qu’il veut gagner. Cela va être difficile.

 


 

Akkar
Victime de la crise syrienne et de la défaillance de l’Etat

 

Les incidents à répétition dont est victime le Liban-Nord depuis le début de la rébellion syrienne creusent l’écart entre cette région et le reste du pays. La lente dérive du Akkar, qui échappe de jour en jour à la loi, réduisant l’Etat à sa plus faible expression dans la plus parfaite indifférence de nos responsables, est porteuse de nombreux dangers à long terme.

«Il est urgent qu’une force militaire soit postée aux frontières avec la Syrie, afin de mettre fin à l’état de non droit qui prévaut dans cette région depuis plus d’un an». Cette demande, tout à fait justifiée, n’en est pas moins étonnante du fait qu’elle émane de Rateb Ali, un contrebandier familier des sentiers illégaux reliant le Pays du Cèdre à son puissant voisin.
Ce cri de désespoir est celui de nombreux habitants du Nord résidant dans la verdoyante vallée de Wadi Khaled, trouvant son prolongement dans la plaine de Homs, en proie depuis plusieurs mois à de violents combats entre l’Armée syrienne et les rebelles syriens.
La crise syrienne est hautement contagieuse. En effet, en début de semaine, ces régions ont été le théâtre d’échanges de tirs des deux côtés de la frontière, accompagnés de chutes d'obus, faisant trois morts au Liban, dont deux Syriens et un Libanais. Selon l’agence de presse Reuters, cinq immeubles auraient été endommagés par les bombardements.

5000 soldats aux frontières
La gravité des derniers affrontements a finalement poussé le gouvernement à réagir, en demandant à l’armée de se déployer aux frontières Nord et Est. 5000 soldats devraient être envoyés pour «combler les failles» qui existent à la frontière, selon le commandant en chef de l’armée, le général Jean Kahwagi.
Ces combats ne sont pas seuls à enflammer la rue sunnite. Le week-end dernier, des dizaines de jeunes ont entassé des sacs de sable et brûlé des pneus sur l’artère principale reliant les villages de la région du Akkar à Tripoli, l’isolant donc de fait. «Une altercation entre des manifestants ayant érigé un barrage et des passants alaouites aurait également eu lieu», reconnaît Nabil Rahim, un cheikh salafiste de Tripoli. Il semblerait que les militants aient pris pour cible une voiture conduite par des alaouites qui aurait refusé de s’arrêter. Ces derniers auraient été battus. Des miliciens se seraient aussi déployés, selon certaines sources résidant dans le secteur.
Cette résurgence milicienne est liée à la mort de deux cheikhs sunnites en mai dernier. Les deux dignitaires religieux, Ahmad Abdelwahed et Mohammad Houssam Merheb, originaires du Akkar, ont été abattus à un barrage de l’Armée libanaise. Trois officiers et huit soldats arrêtés dans le cadre de cette affaire ont été libérés la semaine passée. Cinq sont toujours en détention.

Pressions islamistes
Les habitants et le Comité du Wakf islamique du nord se sont insurgés contre cette libération, appelant l’Etat «à revenir sur sa décision». S’adressant au Premier ministre Najib Mikati, le député Khaled Daher du Courant du futur, proche des cercles islamistes tripolitains, a déclaré que l’affaire devrait être discutée en Conseil des ministres: «Vous devez prendre une position qui protège la justice et le peuple», a-t-il déclaré. Le député a exprimé des doutes quant à la manière dont les deux dignitaires sunnites sont morts, laissant croire à un complot et à un meurtre prémédité. Un assassinat qu’il compare à celui de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, et d’autres attentats politiques qui ont visé des ministres et des députés. «Dès le début, nous avons prévenu que le tribunal militaire n’était pas l’institution adéquate pour traiter de l’affaire. On ne peut être juge et partie dans une même situation», a-t-il rappelé.
Une opinion que semblent partager les frères du cheikh Abdelwahed. Ces derniers auraient également accordé un nouveau délai qui expire vendredi, afin que l’affaire du meurtre de leur frère soit transférée à la Cour de justice. Dans la négative, de nouvelles mesures de désobéissance civile seraient prévues en fin de semaine.
«Les habitants de Akkar ne font plus confiance aux institutions étatiques et plus particulièrement à la Cour militaire dont le procureur est un allié indéfectible du Hezbollah», clame une source du Nord. Légitimes ou non, ces accusations reflètent le profond malaise qu’éprouvent les habitants de la région envers l’Etat.
Un malaise exacerbé par d’autres incidents sécuritaires entachant la souveraineté des institutions militaires. En effet,  la semaine passée, le poste de la Sûreté générale dans la région frontalière de Bkeiya au Liban-Nord a essuyé des tirs provenant des forces syriennes régulières, blessant deux membres de la Sûreté générale. Selon une déclaration de la Sûreté générale, les forces syriennes qui poursuivaient des éléments armés, se seraient infiltrés en territoire libanais, jusqu’au poste de la SG, d’où ils ont kidnappé deux agents, qu’ils avaient conduits en Syrie, avant de les relâcher. Un incident rapidement dénoncé par le président de la République Michel Sleiman. Une dénonciation toutefois tempérée par les déclarations du ministre des Affaires étrangères. Adnan Mansour qui a exprimé des regrets pour la mort des deux Libanais tout en ajoutant que ces affrontements résultaient «d’erreurs involontaires».
Ce laisser-faire politique, quasi atavique laisse un goût amer aux habitants de Wadi Khaled. Ali s’insurge: «Où est donc mon gouvernement, quel est son rôle, pourquoi ne se préoccupe-t-il pas de ses citoyens?» s’interroge-t-il, en faisant remarquer que bien que sa maison ait été prise pour cible en début de semaine, aucun officiel n’est venu constater les dégâts. «Vers qui les citoyens du Akkar doivent-ils se tourner?»
Cette question demeure au cœur du problème, bien qu’ignorée par la plus grande partie de la classe politique. Dans une région longtemps oubliée par les gouvernements successifs, près de 50% des personnes résidant à Tripoli, dans la plaine du Akkar, Minyé et Denniyé au Liban-Nord vivent sous le seuil de pauvreté. Cette réalité, avec la crise syrienne en toile de fond, permettent aux mouvances islamistes de gagner lentement du terrain par le biais d’associations caritatives financées par des pays arabes. A Wadi Khaled, comme dans le reste du Liban-Nord, le pouvoir du Courant du futur, parti politique modéré, s’étiole progressivement, laissant un vide pouvant facilement être comblé par des mouvances plus radicales.
Interviewé il y a quelque temps par Magazine, le sociologue Talal Atrissi estimait que l’absence de l’Etat au Liban-Nord contribuait à la marginalisation des populations locales et à l’apparition de groupuscules extrémistes. Pour affronter cette nouvelle réalité qui se dessine dans cette région, le Liban se doit de tirer les leçons du passé en évitant ainsi les erreurs qui ont marqué sa gestion du Liban-Sud, laissé à l’abandon jusqu’à l’émergence du Hezbollah. Un Etat faible et déconsidéré peut, après tout, facilement devenir défaillant…

Mona Alami

 

 

Les exigences de la population
«Nous rejetons une enquête militaire sur cet incident, car l'armée est impliquée dans ce crime», ont annoncé les parlementaires du Akkar à la suite d'une réunion d'urgence. «Le gouvernement est moralement responsable de cet incident», ont-ils ajouté. Lors d’un meeting qui a eu lieu à Bireh dans le Akkar, le député Khaled Daher a menacé «de recourir à tous les moyens de protestation pacifiques, jusqu’à la désobéissance civile, si l’affaire des deux cheikhs n’est pas transférée de la Cour militaire à la Cour de justice». Daher a précisé que «les députés du Akkar seront reçus demain (cette semaine) par le président de la République pour discuter de cette question». «Nous voulons que l’affaire soit transférée de la Cour militaire à la Cour de justice», a-t-il souligné. «Tout le monde au Liban sait ce qu’il en est avec la Cour militaire. Il n’y a qu’à se souvenir de la mort de l’officier Samer Hanna, par exemple, dont le meurtrier a été libéré quelques mois plus tard».  «Nous nous inclinerons face à la décision de la justice», a-t-il déclaré au quotidien. «Mais jusque-là, nous ferons usage de tous les moyens démocratiques pour protester contre la libération des militaires. Nous irons progressivement des sit-in devant le domicile du Premier ministre Najib Mikati jusqu’à la désobéissance civile dans les différentes localités». Le mufti de Tripoli, cheikh Malek Chaar, a souhaité de son côté que le dossier du double assassinat, ou de la double mort, si l’on ne veut pas anticiper sur le jugement du tribunal, soit confié à la Cour de justice, estimant que, ce faisant, «un grand sujet de discorde serait neutralisé». Selon certaines sources du Nord, dans le cas d’une escalade qui recevrait le blanc-seing du Comité du Waqf islamique du Nord, ce dernier pourrait interdire aux sunnites du Akkar faisant partie des forces régulières de se rallier à leurs troupes.

 

 

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Éditorial
Faites taire le cheikh Ahmad el-Assir

Le cheikh Ahmad el-Assir est aujourd’hui le salafiste le plus médiatisé. Son côté folklorique et son discours peuvent plaire. Il appelle à la primauté des institutions étatiques. Sur les armes du Hezbollah, il hausse le ton pour satisfaire les ultras qui reprochent au 14 mars un manque de courage à ce sujet. Il ne demande pas qu’on protège les chrétiens, il sollicite leur protection! Mais le discours est une chose et la réalité en est une autre. Le cheikh Assir se réclame de la tendance salafiste et de son plus grand théoricien Ibn Taymiya. Comment celui-ci s’adresse-t-il aux trois grandes communautés libanaises, les sunnites, les chrétiens et les chiites? Dans son ouvrage al-Wassatia, il prête au Prophète un rôle de législateur dont les travaux ont été complétés par les écoles juridiques. Il demande une application à la lettre de la Charia et une contrainte des mauvais musulmans, sunnites inclus, à appliquer rigoureusement une vision austère de l’islam, sous peine de coercition et même d’élimination physique. Les salafistes extrémistes irakiens ont tué, sans distinction, autant de sunnites que de chiites. Les chiites, eux, n’ont eu droit à aucune considération. Je rappelle qu’au XIIIe siècle, quand les mamelouks déferlèrent sur le Kesrouan pour y massacrer et chasser les chiites, c’est sous l’autorité d’une fatwa d’Ibn Taymiya. Selon sa théorie d’al-Wala’wal-Barra’, il demande de couper tout lien avec les chrétiens et d’être intransigeant à leur égard. Il va à l’encontre de la tradition de tolérance de l’islam qui avait vu, à l’époque des conquêtes arabes, les chrétiens en conflit avec Constantinople, soulagés d’être débarrassés de son joug et trouver leur compte sous le règne des musulmans. On a même vu, lors de la recon-quête de l’Espagne par Isabelle la Catholique, les juifs se réfugier en terre d’islam pour fuir les persécutions. Mais si cette forme de tolérance du Moyen Age n’est plus acceptable aujourd’hui, que serait-ce alors de la position d’Ibn Taymiya. Or, le cheikh Ahmad el-Assir n’a jamais, à ce jour, renié son mentor. Il ne faut pas se méprendre sur l’ampleur de ce phénomène. Quel que soit son pouvoir de nuisance, il restera limité, tant les extrémistes salafistes sont incapables de se regrouper sous une même autorité. Dans leur interprétation rigoureuse du texte, ils sont réfractaires à toute organisation cléricale hiérarchisée. Ils ne reconnaissent que l’autorité d’un calife dont le rôle principal est de permettre aux musulmans de pratiquer leurs devoirs cultuels. Ce calife doit être élu par l’ensemble de la Umma et reste sous la surveillance rigoureuse des hommes de religion. C’est dire combien cette forme de pouvoir est utopique et combien resteront nombreux et divisés les émirs salafistes. Mais le pouvoir de nuisance du cheikh Ahmad el-Assir n’en reste pas moins une réalité. Il suffit de l’écouter s’adresser aux chefs du tandem chiite. Il les insulte et traite de «cochon» un officier de l’armée qui ne lui est pas favorable. Ce n’est pas tant l’insulte qui est préjudiciable que son intention de «déshumaniser» ses adversaires. On se donne bonne conscience pour les éliminer. C’est ainsi qu’ont été traités les juifs avant le génocide et que les Israéliens se comportent avec les Palestiniens pour justifier la colonisation de leur terre; que les Hutus ont qualifié d’animaux à travers la radio des «mille collines» les Tutsi avant de les massacrer. C’est ainsi que le cheikh Ahmad el-Assir dédouane dès maintenant tout acte violent à l’égard de ceux à qui il s’adresse avec haine. Son public étant ce qu’il est, il ne faudra pas s’étonner de le voir un jour passer à l’acte. Phénomène spontané ou monté de toutes pièces, le cheikh Ahmad el-Assir n’en reste pas moins le révélateur d’un profond malaise. C’est à ce jour, l’expression la plus radicale face à la menace, au mépris et au doigt menaçant que brandit le Hezbollah, dès qu’il s’agit de ses armes. Chaque fois qu’on lui rappelle que ces armes doivent être entre les mains de l’Etat, condition indispensable pour bâtir un Etat moderne, il répond au mieux par l’indifférence, au pire il accuse ceux qui s’adressent à lui de traîtrise. Cela ne peut plus durer, nous sommes au bord de la rupture. Que le Hezbollah fasse un choix, sinon Ahmad el-Assir deviendra bientôt un héros, ou plutôt un antihéros, tant lui et ses clones au Liban-Nord provoqueront la violence.


 Amine Issa
   

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