Kornet Chehwan. Une commune modèle sans l’aide de l’Etat
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Nº 3093 du vendredi 7 septembre 2018

Kornet Chehwan. Une commune modèle sans l’aide de l’Etat

 
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    Kornet Chehwan. Une commune modèle sans l’aide de l’Etat
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Au cœur de la montagne, à quelques minutes de leur lieu de vie, les habitants d’une localité nichée à 600 m d’altitude peuvent accéder librement à une réserve naturelle pour se détendre, respirer l’air pur, en un mot se ressourcer… Promenade enchantée à Kornet Chehwan.  

Arlette arrive du travail, fatiguée. Elle enfile des habits confortables,  prend ses clés, laisse son téléphone sur la table et trois minutes plus tard, le trafic, la pollution, la nervosité des conducteurs et la trépidation du trafic sont oubliés.   
À l’entrée de ce qu’elle appelle «son poumon», un gardien, toujours là, de jour comme de nuit, lui fait un signe de la tête et un grand sourire. Elle ne le connaît pas vraiment, mais ici, tous se saluent, font la causette, partagent leur satisfaction d’être des privilégiés dans un espace sûr et avenant, planté dans la nature, accessible et gratuit.  
Là où il y a 30 ans étaient postés des canons sur le flanc de la montagne, face à la vallée du Metn-nord, dans cet emplacement qu’on appelle «marbad», un panneau en bois lui souhaite la bienvenue et lui rappelle l’hymne de la forêt. Ici, à chaque pas, tout est  orchestré pour faire honneur à l’environnement.  
Arlette allonge la laisse de son chien et avec le petit sac qui lui est remis (au cas où son toutou aurait des besoins), elle avance, déchargée du poids de la journée et des soucis qu’elle a laissé quelques mètres plus tôt. Pour elle, cet endroit est inestimable, bien pensé, agréable à souhait. Le chemin en terre battue,  jalonné de paniers de fleurs suspendus à des poteaux électriques qui se rechargent à l’énergie solaire; les bancs en bois pour recevoir ceux pour qui la jasette s’éternise ou pour les étudiants qui s’y abritent un cahier à la main, les paniers poubelles, les enfants qui piaillent gaiement… Peu à peu, avec le jour qui décline doucement sur la forêt dense et touffue qui va jusque dans la vallée d’Antélias, elle cadence son pas à sa respiration et sourit aux joueurs de pétanque. Ils sont nombreux ces hommes et ces femmes férus de la balle qui court (ou pas) vers son bouchon. Si nombreux qu’ils jouissent depuis quelque temps d’un terrain couvert pour les jours de pluie. Juste à côté, une estrade en bois regroupe les amateurs de Zumba cette fin d’après-midi, alors que le matin, les adeptes de gym faisaient leur stretching avec leur coach.   
Arlette avance sur un chemin de deux kilomètres, laissant derrière elle les joueurs d’échec, de ping-pong et de babyfoot. Elle longe une immense volière où un microclimat a été créé pour les oiseaux que grands et petits observent pendant de longues minutes. En face, dans un coquet enclos en bois, un âne bien appliqué broute paisiblement dans un pré verdoyant sous le regard des bambins qui viennent le visiter. Juste à côté, des bicyclettes sont mises à la disposition de ceux qui ont envie de filer tout droit là où on rejoint le petit pont en bois et la grotte de Ayoub.
Ici, Arlette est chez elle. Tous les jours, immanquablement, elle a comme un rendez-vous dans cette pinède réservée, à deux minutes de chez elle, avec autant d’habitués qui, comme elle, font leur jogging, sortent leur chien ou promènent les enfants. Dans ce paradis de poussettes et de trottinettes, elle fait partie, avec bonheur, d’une communauté de résidants du village qui peuvent manifester leur amour de la nature, du sport, du bon air dans un environnement propre,  agencé, organisé par les bons soins d’un conseil municipal vigilant présidé par un architecte amoureux de son village qui me reçoit dans le bel édifice qu’il a entièrement rénové il y a huit ans.
Passionné et fougueux, Jean-Pierre Gebara est surtout vaillant et visionnaire. L’élu explique tout de go qu’il vise à bâtir une infrastructure à son village, moderne et adaptée au 21e siècle: «En général, dans les villages, on trace une route et on met un peu d’asphalte et c’est tout.  Or une route, c’est aussi prévoir les égouts ménagers, les rigoles d’eau de pluie, les câbles, les conduits, les poteaux d’électricité, les trottoirs, les murs de soutènement, les remblaiements, les ronds-points, les feux de signalisation, l’éclairage de cette route ainsi que les plantes et les arbres qui la bordent… »   

Tri des déchets
En effet, sur certaines rues du village, on constate les chantiers.  «Durant les travaux, les gens se plaignent et m’insultent. Puis, quand tout est fini et qu’ils voient le résultat, les remerciements pleuvent.» Et il y a de quoi! Les rues sont accessibles, bien numérotées, les places de stationnement précises, les aires de repos prévues, les routes larges, balisées, éclairées. «Les habitants veulent la paix, un environnement qui soit fonctionnel. Ils veulent voir leur argent réinvesti. D’autant plus que les taxes municipales recueillies ne peuvent pas être thésaurisées. Les municipalités ne profitent pas de l’intérêt de l’argent placé. Elles ne peuvent le placer qu’à la Banque centrale avec zéro intérêt. Moi, je réinvestis 80 cents du dollar payé par le citoyen en lui aménagement son espace de vie.  Le reste va au fonctionnement de la municipalité. Les amateurs de sport profitent gratuitement des cours, mais leurs instructeurs par contre sont payés par la municipalité, les étudiants engagés en été aussi, les agents de la sécurité qui sillonnent à longueur de journée les villages, les jardiniers…»
Se lève alors un membre du Conseil municipal pour aller apporter une bouteille d’huile d’olive et un bocal de mélasse de caroube. «Les produits des arbres qui appartiennent au domaine public reviennent aux habitants du village. Ils peuvent ainsi cueillir sur les bords du chemin des oranges, profiter de l’huile qu’on extrait des oliviers. Ils peuvent à tout moment venir prendre des œufs frais du poulailler qui comprend 70 ou 80 poules nourries des déchets organiques après le tri des ordures.» Un tri primaire qui n’est pas pour le moment auto-suffisant, bien que les poubelles soient ramassées deux fois la semaine, triées et que les matières recyclables (plastique, verre, papier) revendues.  

L’état abscent
Dans cette localité qui regroupe quatre villages (Kornet Chewhan, Aïn Aar, Beit el-Kekko et Hbouss) et 28 000 habitants parmi lesquels beaucoup de migrants qui y ont élu domicile après l’exode de la guerre qui a favorisé l’implantation de trois grandes écoles: St Joseph School, Jesus and Mary, et une branche de l’IC, l’International college-, dans cette petite agglomération devenue une très grande commune s’étalant sur la colline à une altitude allant de 110 à 800 m, pourrait-on parler de village libanais idyllique? Probablement, sauf que l’Etat y demeure absent. Pas de ramassage d’ordures, mais surtout pas d’électricité, pas d’eau. La municipalité est contrainte d’acheter de l’eau pour arroser les pots de fleurs qui jalonnent les avenues et les ruelles. «Tout ce qui a rapport à l’Etat est arrêté.  Or nous avons besoin de son approbation pour beaucoup de décisions à prendre sur ces 9 km 2 de superficie», déplore M. Gebara. «6 000 abonnés aux moteurs payent des fortunes à des particuliers. Un argent dont l’Etat, et nous par ricochet, sommes privés.»
Mais en attendant, 12 membres, pas nécessairement des experts, mais des professionnels excessivement motivés mettent en œuvre leurs prérogatives, appliquent les lois, sans aucun détournement d’argent et exploitent toutes les ressources mises à leur disposition pour rendre leur village non seulement avenant, mais aussi et surtout efficace, branché, culturiste.
En fait, et probablement c’est ce qui est le plus louable, c’est qu’ils redonnent vie à la «communauté» au vrai sens du terme, unie et solidaire. «Avant, les gens balayaient leurs escaliers et jetaient les détritus sur le trottoir. Quand on leur fait un beau trottoir, ils l’épargnent en repoussant les détritus sur la rue. Mais quand on leur érige une rue bien définie, propre et bâtie selon les normes, ce sont eux qui en prennent soin également. Il faut juste les initier à cela.»  
Travailler en équipe, redécouvrir la notion de bien public, respecter la nature, assurer confort et sécurité, tisser les liens sociaux, exploiter les ressources de la terre et les redistribuer… En promenant son chien dans la nature, Arlette ne met pas en mots tous les bienfaits de vivre dans ce village, mais qu’importe, satisfaite et soutenue, elle en profite à pleins poumons, le cœur léger et le sourire aux lèvres.

Gisèle Kayata Eid

 

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Éditorial
Diplomatie à la hussarde

Gebran Bassil a parfaitement raison de mettre en garde dans les termes les plus directs des dangers qui se cachent derrière l’«accord du siècle» proposé par Donald Trump pour en finir une fois pour toute avec le conflit israélo-arabe. Proposer n’est d’ailleurs pas le verbe adéquat. Le président américain veut imposer sa vision aux Palestiniens en usant de pressions, d’intimidations, de sanctions économiques et autres mesures coercitives, avec l’accord ou le silence complice de pays arabes.La décision de Washington de ne plus participer au financement de l’UNRWA est un nouveau jalon posé sur la voie de ce plan. Le transfert, en mai dernier, de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem en était un autre. Ces mesures viennent compléter la loi sur l’Etat-Nation juif, votée par la Knesset le 19 juillet, qui enlève la dernière feuille de vigne de la «seule démocratie du Proche-Orient», où les Arabes, chrétiens et musulmans, ne pourront plus prétendre aux mêmes droits que les juifs.Pour faire avaler ce cocktail nauséabond aux Palestiniens, Trump use d’une diplomatie à la hussarde. Il a déjà suspendu une grande partie de l’aide financière octroyée à l’Autorité palestinienne. La fin du financement de l’UNRWA était prévisible, car le plan américain enterre le droit au retour des 5 millions de réfugiés palestiniens des territoires de 1948 et de leur descendance, installés au Liban, en Jordanie, en Syrie, en Cisjordanie et à Gaza.Le ministre des Affaires étrangères s’interroge, dans un tweet émis dimanche 2 septembre, sur «ce que cache l’accord du siècle». «Transfert (de population), exode, implantation etc…?». Ses craintes sont confirmées par le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, qui a révélé, le jour même, que le plan américain consistait en une Confédération jordano-palestinienne. Cette nouvelle entité serait donc appelée à accueillir les Arabes toujours installés en Israël, afin que le caractère juif de l’Etat puisse être consacré.L’énormité de ce que propose Donald Trump n’a d’équivalent que le silence complice des dirigeants arabes. Le plan américain est purement et simplement un remodelage géographique et démographique du Proche-Orient, avec ce que cela implique comme nouvelles complications.Le Liban ne saurait être à l’abri de ce séisme annoncé. Et une fois de plus, une partie de la classe politique montre qu’elle n’est pas à la hauteur des défis qui se profilent à l’horizon. Sinon, comment expliquer l’absence de réaction face à ce qui est en train de se mettre en place? Au lieu de décréter l’état d’urgence politique pour examiner les moyens de mettre le pays à l’abri de ce qui se prépare, ils traînent les pieds dans l’affaire du retour des déplacés syriens, un autre dossier encore plus dangereux que celui des réfugiés palestiniens. En prenant leur temps dans la formation du gouvernement, ils rendent le Liban encore plus vulnérable.Face à ces comportements douteux, nous sommes en droit de nous demander si une partie de la classe politique ne voit pas dans le plan de Trump et ses implications l’occasion rêvée de modifier les rapports de force internes.


 Paul Khalifeh
   
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