Jocelyne Saab. Une pionnière du cinéma s’en est allée
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Nº 3098 du vendredi 1er février 2019

Jocelyne Saab. Une pionnière du cinéma s’en est allée

 
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    Jocelyne Saab. Une pionnière du cinéma s’en est allée
    Décédée le 7 janvier 2018, Jocelyne Saab a été journaliste, puis cinéaste et plasticienne. Elle a été avant tout un témoin important de l’histoire, dont elle a tenu à marquer...
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Décédée le 7 janvier 2018, Jocelyne Saab a été journaliste, puis cinéaste et plasticienne. Elle a été avant tout un témoin important de l’histoire, dont elle a tenu à marquer la trace dans ses œuvres tout au long de sa vie.
 

Reporter de guerre pour la télévision française au début des années 1970, Jocelyne Saab fut rapidement envoyée en zones de guerre comme interprète, puis réalisatrice pour couvrir la Guerre d’Octobre en 1973, la guerre au Kurdistan ou la Marche verte de Kadhafi en Libye. Elle s’apprêtait à partir au Vietnam lorsque se déclenche la guerre du Liban: en 1975, elle quitte la télévision et travaille en indépendante pour filmer sa ville, Beyrouth, tomber en miettes sous les ravages d’une guerre civile qui a duré quinze ans.
Très tôt, elle s’engage en faveur de la cause palestinienne. Les documentaires qu’elle propose se révèlent de plus en plus subjectifs, le montage et la narration déconstruisant chaque fois davantage le reportage traditionnel. Elle a recours au texte de la poétesse libanaise Etel Adnan dans deux de ses films phares, Beyrouth, jamais plus (1976) et Lettre de Beyrouth (1978) et travaille avec le dramaturge Roger Assaf pour son film sur le siège de Beyrouth par l’armée israélienne en 1982, Beyrouth, ma ville (1982). Vendus aux chaînes de télévision françaises et du monde entier, ses films sont tout de suite repérés dans les festivals de films documentaires les plus renommés.
Très vite, on place Jocelyne Saab dans la lignée de Joris Ivens et sa notoriété et son audace lui valent des menaces.Internationaliste, elle soutient toutes les causes de son époque et se rend au Sahara aux côtés du Front Polisario (Le Sahara n’est pas à vendre, 1977) et en Iran, deux ans après la Révolution islamique (Iran, l’utopie en marche, 1981).
Amoureuse de l’Égypte, elle commence à y filmer très tôt, plus précisément aux lendemains de la révolte du pain en Égypte en 1978 dans un film qui dénonce la politique d’ouverture au capitalisme lancée par Sadate (L’Égypte : Cité des morts, 1978). Elle y tourne par la suite plusieurs documentaires, ainsi que sa grande œuvre de fiction, Dunia, célèbre tant par son chatoiement que par les scandales qu’il a soulevés. Ode à la liberté de s’exprimer et de créer, dénonçant l’excision en Égypte, le film fut condamné par les fondamentalistes et censuré par les autorités.

Changement de cap artistique
Ce n’était pas son premier film de fiction, ni sa première preuve d’audace. Elle a tourné son premier long-métrage, Une vie suspendue, dans une Beyrouth en démolition. Sorti en 1985, le film est remarqué à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes. Son second film de fiction est aussi mégalomane. Il naît du projet de reconstruire, au cœur de Beyrouth en ruines, une cinémathèque qui rassemblerait tous les films réalisés à Beyrouth, par des Libanais ou des étrangers. Elle entama ce travail colossal, rassembla 400 copies de films du monde entier et en fit restaurer trente. Ce projet, baptisé 1001 images lui valut d’être décorée Chevalier des Arts et des Lettres. Malheureusement, le Liban n’était pas prêt à un tel projet, et les copies furent perdues. Jocelyne Saab garda tout de même une trace de cette mémoire cinématographique à reconstruire à travers un film, Il était une fois Beyrouth: histoire d’une star, qui reprend des extrait d’une trentaine de ces films, pour offrir des fenêtres sur le Beyrouth d’avant la guerre.
Après Dunia, Jocelyne Saab change de cap artistique. Choquée par le triste destin de Dunia – elle disait sans arrêt vouloir destiner son film aux Égyptiens – malgré un immense succès d’estime à l’international, elle se tourne vers des formes plus expérimentales de création et vers la photographie. Sa dernière exposition en date (Un dollar par jour, 2015) proposait un travail plastique de grande qualité: des photographies en noir et blanc des camps de réfugiés syriens de la Békaa libanaise peintes pour rendre vie à ces êtres meurtris, accompagnées de grande toiles flex montrant des portraits d’enfants, réhaussés de feuille d’or. Ce travail se double d’une installation vidéo. Légères et graves, les trois dernières vidéos réalisées par Jocelyne Saab sont comme des lettres de souffrance. Un dollar par jour (2015), Carte postale imaginaire (2015) et l’inédit Mon nom est Mei Shigenobu (2019) sont comme des rayons de lumière traversant l’état du monde.
Bilan sublime d’une carrière au sommet, elle publiait en décembre 2018 un ouvrage de photographies, Zones de guerre (Ed. de l’œil), qui retrace par quelques photogrammes choisis dans sa filmographie et des photographies tirées de différentes séries, souvent inédites, la carrière entière de cette artiste remarquablement émouvante. Un travail pictural soigneux auquel elle a consacré plus d’un an, et qui nous plonge dans la beauté de l’œuvre de Jocelyne Saab, qui sait déceler le magique des situations de désespoir les plus sombres.

Mathilde Rouxel

 

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Éditorial
En route pour l’âge de pierre

Dans ses mémoires publiés en 2010, le vice-président de l’Etat des Emirats arabes unis, cheikh Mohammad Ben Rached al-Maktoum, évoque un rêve qu’il dit avoir souvent fait, celui «de voir un jour Dubaï devenir un Beyrouth». Les Libanais sont-ils conscients que leur capitale a inspiré cet homme visionnaire et ambitieux, qui a réussi à faire émerger des sables du désert un émirat au rayonnement planétaire? Un centre d’affaires qui s’est réservé une place parmi les grands, tels Hong Kong, Shanghai, Londres et New York? Un bouillon de culture qui a transposé la Sorbonne, le Louvre, et bien d’autres noms et lieux prestigieux dans la Péninsule arabique? Une cité médiatique qui a attiré les titres et les plumes les plus convoités?Quelle que soit l’opinion que l’on se fait de Dubaï aujourd’hui, force est de reconnaître que cette ville sous-peuplée, sans patrimoine, ou si peu, sans beauté sinon celle des dunes dorées, propre à toutes les cités du Golfe, est devenue l’une des destinations les plus prisées du monde. Voilà un prince qui a réussi son pari, qui a concrétisé son rêve! Certes, l’atout des pétrodollars, qui n’est pas des moindres, lui a facilité la tâche. Mais les pétrodollars, qui coulent aussi à flot en Arabie saoudite, au Koweït et au Qatar, n’ont pas fait bourgeonner d’autres Eldorados dans ces pays immensément riches.    Pendant que Dubaï entrait à pas sûrs dans l’avenir, Beyrouth, lui, sombrait dans les précipices du passé. Les Libanais ont réussi le tour de force de plonger leur ville dans les affres de la guerre, puis une fois la paix revenue, de reconstruire la pierre sans y insuffler l’âme qui lui donnait ce cachet unique. La gloire d’antan n’est plus qu’un vieux souvenir, la culture se raréfie, la beauté ressemble à celle d’une femme (ou d’un homme) toute refaite, la joie de vivre n’est plus qu’amertume et aigreur, la satisfaction apportée par le travail plus qu’un dur et insupportable labeur. Avec une insouciance couplée à une affligeante ignorance et une criminelle irresponsabilité, les Libanais, peuple et dirigeants, ont perdu un à un les atouts qui faisaient de leur capitale le phare de la région. Fut un jour où Beyrouth était l’université, la maison d’édition, la cité médiatique, du monde arabe, une oasis de liberté pour les opprimés et les oppressés, un havre de tolérance. Il n’est plus qu’une ville sévère et peu hospitalière de par la cherté de la vie et l’absence des services les plus élémentaires. A vouloir cloner bêtement l’émirat du désert, les Libanais ont perdu ce qui faisait la gloire et la beauté de leur ville, sans pour autant gagner les atouts qui font la force de Dubaï. Beyrouth s’enfonce dans le passé. A ce rythme, et si rien n’est fait pour stopper la chute, l’âge de pierre n’est plus très loin.


 Paul Khalifeh
   

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