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Nº 3098 du vendredi 1er février 2019

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Le centre d’éducation non formelle installé dans le quartier défavorisé de Hay el-Gharbé, dans la banlieue sud de Beyrouth œuvre depuis plus de dix ans sur le terrain. Modèle d’engagement et de solidarité, il constitue aussi un microcosme de la misère et du dénuement qui hantent notre société.



Dans le centre d’éducation non-formelle Tahaddi, les enfants préparent la fête de Noël et de fin d’année sur les toits, aménagés en aire de recréation. Ils défilent un par un en récitant de courtes phrases qui disent tout: «Nous voulons vivre en paix, nous sommes tous égaux, nous avons droit à une enfance, à une identité, à l’éducation… Nous vous souhaitons une bonne année 2019». Des éducatrices bienveillantes et patientes veillent sur leur tenue sur scène et sur leur élocution; elles ne sont pas forcément complaisantes. Garçons et filles sont mélangés, Syriens, Libanais et Doms – des Libanais d’origine gitane – chantent, jouent et étudient ensemble.
Parce que c’est dans l’enfance que tout commence, Catherine Mourtada, la cofondatrice de Tahaddi, et son équipe, ont choisi depuis dix ans de semer des graines d’éducation auprès de ces enfants qui auraient été autrement, les laissés-pour-compte d’une conjoncture et d’un système. Au lendemain de la guerre, Catherine Mourtada, Suissesse de père syrien, vient enseigner le Français, à l’école Notre-Dame-de-la-Paix à Dora. Elle découvre aussi la misère du quartier de Hay el-Gharbé, où résident de nombreux Doms  – naturalisés pour beaucoup d’entre eux dans les années 1992-1994 – et Libanais, à quelques mètres du rond-point de Cola et de la Cité Sportive. Avec une amie française, médecin de profession, le Dr Agnès Sanders, elles arpentent les ruelles du quartier et prodiguent des soins de base à ceux qui en ont besoin. Elles y viennent une fois par semaine et boivent souvent le café avec les habitants. Un lien se crée. A l’époque, elles constatent que beaucoup d’enfants souffrent d’infections oculaires et, au-delà de ce problème spécifique, combien cette population a difficilement accès aux soins médicaux et à l’éducation. C’est notamment le cas des Doms, souvent  «rejetés» selon Catherine Mourtada, du fait de leurs origines. Avec un groupe d’amis, Catherine Mourtada et Dr Agnès Sanders se mobilisent pour collecter 100 dollars par enfant afin de les scolariser dans l’école publique. Elles louent par la suite un deux-pièces dans le quartier pour accueillir une quinzaine d’enfants âgés de 8 ans et plus et n’étant jamais allés à l’école. Quelques années plus tard, en 2008, elles fondent l’ONG Tahaddi qui devient un centre d’éducation non-formelle.

Réinsérer les exclus du système
Le centre reçoit des enfants dans le cadre d’un programme préscolaire de 3 ans avec l’objectif de les insérer ensuite dans l’école publique. Il accueille également ceux qui n’ont pas pu être admis à l’école publique, à cause de certaines difficultés, de manque de place ou de leur âge, l’école gouvernementale ayant aussi certains critères d’admission. Par exemple, à partir de l’âge de 8 ans, un enfant n’y est plus admis s’il n’a pas été scolarisé au préalable, sachant aussi que l’école n’est pas obligatoire avant l’âge de 6 ans. Ainsi, «ceux qui ont 8 ans et plus seraient condamnés à l’illettrisme», déplore Mme Mourtada qui cherche justement à lever cette fatalité, de même qu’à augmenter les chances de réussite de ceux qui sont déjà inscrits à l’école publique en fournissant à plus de 100 enfants un soutien pour les devoirs. Le programme de Tahaddi suit le curriculum libanais tout en étant adapté aux besoins émotionnels et cognitifs de ces enfants.
L’ONG reçoit les élèves pendant un maximum de 7 ans. Ensuite, ceux qui le désirent sont placés avec l’aide de l’assistante sociale du centre dans des organismes comme Dar el-Chabab, Moujad, le Mouvement social ou dans les formations offertes par le ministère des Affaires sociales. Certains font des stages de pâtisserie, de pharmacie ou autre dans des établissements de renom comme la pharmacie Mazen ou  la pâtisserie T-Square à Sodeco. Le centre prodigue aussi des cours d’informatique, d’arts plastiques, de chant, de théâtre. Un atelier de couture permet aux femmes de vendre le produit de leur travail au travers de marchés solidaires. Depuis deux ans, ces femmes ont par exemple cousu des centaines de couvertures, distribuées dans les camps de réfugiés de la Békaa.
A côté de l’éducation, Tahhadi propose des services de soutien psychologique et social à une population qui en a bien besoin, au vu de l’état d’insalubrité, de promiscuité et de dénuement dans lequel elle survit. Deux psychologues, cinq assistantes sociales, deux orthophonistes, une psychomotricienne collaborent avec l’ONG, qui reçoit également des enfants à besoins spéciaux intégrés dans les classes de son centre éducatif. Un centre médical dirigé par un médecin libanais accueillant des  résidents de l’AUBMC, fournit gratuitement des soins de base et les vaccins nécessaires aux enfants.

Redonner de la dignité
Dans ce contexte d’extrême pauvreté, la drogue et la petite délinquance sont des fléaux fréquents parmi les adolescents, ainsi que le mariage précoce des jeunes filles. Tahaddi cherche à relever les défis de la pauvreté et des préjudices en soustrayant les enfants de la rue, en accueillant des familles et en employant des personnes sans distinction de religion, de nationalité ou de niveau social. Une quarantaine d’employés issus de différents coins du pays, collaborent aux activités du centre. Près de 400 enfants bénéficient actuellement de ses différents programmes éducatifs. «Une des particularités de ce centre est qu’il reçoit de façon égale Syriens (52%) et Libanais (48%) qui étudient et jouent ensemble sans problème», explique Catherine Mortada, sachant que les Libanais et Syriens ne vont pas aux mêmes horaires à l’école publique, les capacités d’accueil des salles de classe de ces établissements étant limitées. 
Modèle de mixité et d’ouverture, le centre Tahhadi a pu, heureusement, trouver de nombreux soutiens. La Principauté de Monaco, Les Apprentis d’Auteuil, la Coopération Suisse, celle du Liechtenstein, la Lebanese Society for education and social development (LSESD et la Coopération française figurent parmi les principaux donateurs institutionnels. Des particuliers, Libanais et autres, contribuent également financièrement mais aussi avec des dons en nature (habits, jouets, etc.) et du temps. «Notre équipe est motivée parce qu’elle voit que donner accès à l’éducation ou à la santé physique ou mentale, fait une différence, même si la vie reste très difficile pour les familles de Hay el-Gharbé», souligne la directrice du centre, qui avec ses collaborateurs, a «constamment de nouveaux projets pour l’ONG». «Depuis que nous avons commencé, nous voyons l’impact sur la population. Nous cherchons à ce que les gens ne soient pas dépendants de notre aide mais qu’ils puissent vivre dans la dignité et le respect». L’équipe mène son combat avec entrain. «Le jour où ça sera lourd pour moi, j’arrêterai», confie Catherine Mortada, qui entraîne par son enthousiasme, dans la foulée, de nombreux bénévoles, collaborateurs et contributeurs.

Nicole Hamouche

Mardi, 29 Janvier 2019 14:12

SLAM. Des poètes comme militants

De nombreuses communautés alternatives d’artistes promouvant «l’art parlé» fleurissent au Liban, dévoilant l’autre visage d’une société qui semble immobile.
 

De l’extérieur, Riwaq Beirut est un café comme un autre, légèrement excentré d’un Mar Mikhael bourdonnant dès la tombée de la nuit. Pourtant, au sous-sol, se tient chaque mercredi soir un événement rassemblant des jeunes adultes comme des sexagénaires. Certains sont assis sur un canapé avec un verre de vin, d’autres se sont posés en tailleur par terre, leur chope de bière à la main. Ensemble, ils écoutent des artistes en herbe ou confirmés se produire tour à tour. Sidewalks Beirut rassemble des gens qui n’ont en commun que leur envie de s’exprimer librement.
C’est en novembre 2017 qu’est née l’association, d’une commune volonté de quelques artistes souhaitant démocratiser l’art «parlé», une catégorie regroupant entre autres le slam, la poésie et bien sûr la chanson. Le but est l’expression de soi-même, sans aucune censure. La soirée s’organise sous la forme de performances préparées à l’avance en première partie puis d’ «open mic» en seconde partie, laissant libre court à l’improvisation pour ceux qui désirent participer. Défilent autant des artistes confirmés et spécialisés dans leur catégorie que des amateurs qui n’ont jamais connu la scène. Rap, poésie, contes, slam, morceaux instrumentaux, discours, pamphlets, tout est possible tant qu’il s’agit de transmission et d’expression.
Rachelle April Bassili, une musicienne de 28 ans professionnelle depuis huit ans, fait partie d’un groupe de rock ainsi que d’un collectif acoustique. Elle se produisait pour la première fois sur la scène de Sidewalks. «Je voulais présenter notre travail à un nouveau public, faire part du côté intime dans le processus d’écriture d’une chanson. Sidewalks offre un cadre idéal pour être pleinement soi-même plutôt qu’un visage de scène. On s’expose sans se sentir vulnérable» Le cadre chaleureux de la petite salle et les encouragements d’auditeurs qui se connaissent souvent entre eux aident en effet à combattre le trac et l’angoisse des apprentis artistes.
Rayan Sammak, jeune rappeur et poète de 19 ans, membre de l’équipe d’organisation, explique à quel point cette communauté est devenu un secours pour lui. «Sidewalks, c’est ma famille. Même quand c’est la première fois que quelqu’un se produit, le public est très encourageant. Monter sur scène, c’est une expérience incroyable, mais surtout ça fait découvrir des choses sur soi-même. Les problèmes de confiance en soi disparaissent immédiatement. C’est une prise de pouvoir. Je suis toujours assez timide et mal à l’aise en société. Maintenant, quand je fais face à mes problèmes, je n’ai plus aucune anxiété».

LIBERTE POUR LA JEUNESSE ARABE
C’était une des ambitions de Maysan Nasser, la fondatrice de la plateforme, lorsqu’elle décide d’important le concept à Beyrouth. Syro-yéménite émigrée au Liban, diplômée de l’Université Américaine de Paris en Psychologie et Théâtre, elle fonde Sidewalks Beirut à son retour en constatant qu’il n’existait pas encore ici de telle initiative.
«Depuis la nuit des temps, des gens racontent des histoires qui ne sont pas les leurs. Il y a un tournant dans le pouvoir aujourd’hui, dans le fait que les gens se lèvent et montent sur scène pour raconter leurs propres histoires, plutôt que d’entendre quelqu’un d’autre raconter leurs expériences. Spécialement pour nous, la jeunesse arabe, il y a une grande différence entre ce qu’on nous raconte et ce que nous avons à dire. Nous devons être capables de raconter notre propre histoire».
Pour cette communauté, cette alternative aux moyens classiques d’expression est le meilleur moyen de faire prendre conscience à la société des nouveaux enjeux de notre temps, comme tout art est supposé le faire.
«L’art n’est pas un miroir de la réalité, mais c’est le marteau par lequel on la façonne, explique Maysan. Contrairement aux compétitions de slam où tout est structuré et jugé, ici tu as juste à prendre le micro et t’exprimer. On réveille les consciences de façon bien plus directe. Un être humain et ses émotions, c’est cela qui révèle réellement la société telle qu’elle est». Rayan Sammak d’ajouter: «Aujourd’hui, ce sont nous, ces jeunes considérés par les anciens comme des gens qui ne font que boire et fumer, qui font bouger les choses. Au Liban, nous sommes depuis toujours soumis aux mêmes stimulations. Rien ne marche dans les manières classiques pour faire changer la société. Rien n’est contrôlé ici, tout est brut, tout est vrai».

Une société en mutation
Toutefois, Sidewalks Beirut est loin d’être la seule association qui promeut ce type d’expression alternative. Hakaya Storytelling, Cliffhanger, Poetry Pot sont autant d’exemples similaires. FADE IN est une communauté d’autant plus intéressante qu’elle aide les aspirants artistes à travailler leur écriture, qui est à la base du message. Nadia, coach en écriture, scénariste et réalisatrice notamment à Hollywood, a créé ces ateliers d’écriture créative pour permettre à ses étudiants de les mettre en valeur lors d’événements de poésie ou d’open mics. Un panel très varié de séminaires d’écriture et d’entraînements est proposé selon le niveau et le type de création souhaité par l’apprenti.
Aujourd’hui, de nombreux étudiants ont réussi à écrire et monter leurs propres courts-métrages pour être diffusés dans des festivals ou ont publié leurs nouvelles. Toutes ces initiatives ont au fond un seul message à faire passer, celui d’une société qui mue et se transforme. Une société qui invite ceux qui se sont tus jusque-là à prendre la parole et à tout changer par eux-mêmes. «Si on s’exprime correctement, on gagne en puissance dans son message, explique Nadia. Maintenant, nous avons une opportunité de changer les mentalités et montrer ce que nous avons à offrir – simplement car nous vivons dans un monde où les plateformes de streaming Web et les réseaux sociaux sont hégémoniques. Nous avons une chance d’écrire notre propre histoire».

MAELYS DE LA RUELLE

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Éditorial
En route pour l’âge de pierre

Dans ses mémoires publiés en 2010, le vice-président de l’Etat des Emirats arabes unis, cheikh Mohammad Ben Rached al-Maktoum, évoque un rêve qu’il dit avoir souvent fait, celui «de voir un jour Dubaï devenir un Beyrouth». Les Libanais sont-ils conscients que leur capitale a inspiré cet homme visionnaire et ambitieux, qui a réussi à faire émerger des sables du désert un émirat au rayonnement planétaire? Un centre d’affaires qui s’est réservé une place parmi les grands, tels Hong Kong, Shanghai, Londres et New York? Un bouillon de culture qui a transposé la Sorbonne, le Louvre, et bien d’autres noms et lieux prestigieux dans la Péninsule arabique? Une cité médiatique qui a attiré les titres et les plumes les plus convoités?Quelle que soit l’opinion que l’on se fait de Dubaï aujourd’hui, force est de reconnaître que cette ville sous-peuplée, sans patrimoine, ou si peu, sans beauté sinon celle des dunes dorées, propre à toutes les cités du Golfe, est devenue l’une des destinations les plus prisées du monde. Voilà un prince qui a réussi son pari, qui a concrétisé son rêve! Certes, l’atout des pétrodollars, qui n’est pas des moindres, lui a facilité la tâche. Mais les pétrodollars, qui coulent aussi à flot en Arabie saoudite, au Koweït et au Qatar, n’ont pas fait bourgeonner d’autres Eldorados dans ces pays immensément riches.    Pendant que Dubaï entrait à pas sûrs dans l’avenir, Beyrouth, lui, sombrait dans les précipices du passé. Les Libanais ont réussi le tour de force de plonger leur ville dans les affres de la guerre, puis une fois la paix revenue, de reconstruire la pierre sans y insuffler l’âme qui lui donnait ce cachet unique. La gloire d’antan n’est plus qu’un vieux souvenir, la culture se raréfie, la beauté ressemble à celle d’une femme (ou d’un homme) toute refaite, la joie de vivre n’est plus qu’amertume et aigreur, la satisfaction apportée par le travail plus qu’un dur et insupportable labeur. Avec une insouciance couplée à une affligeante ignorance et une criminelle irresponsabilité, les Libanais, peuple et dirigeants, ont perdu un à un les atouts qui faisaient de leur capitale le phare de la région. Fut un jour où Beyrouth était l’université, la maison d’édition, la cité médiatique, du monde arabe, une oasis de liberté pour les opprimés et les oppressés, un havre de tolérance. Il n’est plus qu’une ville sévère et peu hospitalière de par la cherté de la vie et l’absence des services les plus élémentaires. A vouloir cloner bêtement l’émirat du désert, les Libanais ont perdu ce qui faisait la gloire et la beauté de leur ville, sans pour autant gagner les atouts qui font la force de Dubaï. Beyrouth s’enfonce dans le passé. A ce rythme, et si rien n’est fait pour stopper la chute, l’âge de pierre n’est plus très loin.


 Paul Khalifeh
   

Combien ça coûte

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