Magazine Le Mensuel

Nº 2864 du vendredi 28 septembre 2012

Editorial

Le grand mensonge

La révolte syrienne est celle qui aura, à ce jour, fait le plus de morts. Si l’on ne s’attendait pas à moins du régime, bombardements massifs et meurtres collectifs, c’est le comportement de certains groupes de révoltés qui laisse pantois. Elimination d’agents du régime sans autre forme de procès, séquestrations, vol et raquette sont à leur reprocher. Tout cela est de l’eau bénite pour Damas qui avance la thèse du complot terroriste contre toute la République syrienne, orchestré par les anciens et nouveaux Satan. L’apparition de jihadistes alimente cette théorie. De plus, le dernier Satan en date, la Turquie, principal pays actif de la coalition contre le président Assad est, par sa politique, un repoussoir de toute alternative viable au régime en place. Son ultranationalisme dirigé contre les Kurdes aux dépens d’une solution négociée, son ignorance des droits culturels des alévis et sa dérive communautaire en conflit permanent avec la laïcité, ne peuvent que marquer sa politique vis-à-vis de la Syrie. Or, si Damas devait changer de système politique, c’est un régime citoyen et non communautaire qui stabilisera ce pays et le dotera d’un gouvernement efficace et moderne. C’est là que réside la mystification. Au risque que courent les minorités et à la violence des islamistes, certains analystes regrettent le régime laïque du Baas. A cela, deux réponses. Le régime syrien n’a jamais respecté les minorités par conviction laïque, mais par besoin face à la majorité sunnite. Si les chrétiens sont choyés par le régime, c’est parce qu’ils augmentaient le nombre de ceux qui le soutenaient. Le pouvoir alimentait sans cesse la peur qu’ils devraient avoir des sunnites. C’est tout aussi vrai pour les druzes et les Kurdes qu’on effraie, sans cesse, par le nationalisme arabe exacerbé des sunnites qui voudraient effacer leurs particularismes. Cette politique a-t-elle fait des Syriens, majoritaires et minoritaires, des citoyens égaux d’une même République? Si c’était vrai, le pouvoir aurait perdu ce levier essentiel pour imposer sa loi à une majorité de sunnites qui ne s’y reconnaissaient pas. Ainsi, la tolérance à l’égard des chrétiens, des druzes et des Kurdes était savamment dosée. Suffisante pour qu’ils se sentent en sécurité, et pas trop pour qu’ils ne prétendent pas réclamer un système démocratique et une économie différente qui sortiraient leur grande majorité de la misère. Quant aux sunnites qui sont contre la révolte et soutiennent le régime, leur profil ressemble à celui des minorités, mais ils sont séduits autrement. En leur laissant des miettes du pouvoir et, surtout, en les associant aux grandes manœuvres économiques, le régime a créé une classe bourgeoise de grands industriels et commerçants qui lui sont redevables de leurs soudaines richesses après des décennies de privations dues aux nationalisations décrétées par Assad père. Le capital est poltron, on le sait. On comprend donc la réticence de Damas et d’Alep à se soulever. Mais encore une fois, ces privilèges n’étaient accordés qu’à un nombre limité et pouvaient à tout moment être retirés. Cette alliance d’intérêts a vécu, et le régime récolte aujourd’hui les fruits de ces équilibres instables.
Ce qu’il faut également noter, c’est que la laideur de cette guerre était inévitable. Par définition, une guerre est une addition d’horreurs, mais celle qui se déroule en Syrie dépasse la moyenne acceptable. Michel Onfray dit: «Quand une culture s’effondre, après un long délitement, c’est toujours au profit de grouillements instinctifs, animaux. Comme si la pointe la plus élevée d’une époque devait laisser place au magma des énergies primitives» (1). Parce qu’en quarante ans de dictature, la pauvreté, la mauvaise éducation, les soins approximatifs, la corruption, l’humiliation au quotidien, l’absence d’une justice indépendante, la crainte des services de renseignements ont ôté à beaucoup de Syriens toute civilité et tout sentiment de respect du bien public et d’autrui. Ces quarante années, où il fallait tous les jours se battre dans la peur pour survivre, ont cultivé les instincts les plus agressifs chez une population qui n’en pouvait plus. Soudain, face à l’affaiblissement du pouvoir, au dépassement de la peur, elle exprime dans la plus grande brutalité sa frustration accumulée depuis si longtemps.
S’il faut condamner sans appel toute cette véhémence meurtrière, le régime est celui qui l’a engendrée. Aux Syriens maintenant de prouver qu’ils connaissent d’autres voies.

Amine Issa

1    La puissance d’exister 

 

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