Magazine Le Mensuel

Nº 2885 du vendredi 22 février 2013

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Suzan Hajj Hobeiche. Une pionnière

Dans l’univers masculin dans lequel elle évolue, elle allie charme et intelligence. C’est une pionnière, la première femme à gagner les rangs des Forces de sécurité intérieure. En une dizaine d’années, elle a déjà réalisé un parcours impressionnant pour occuper la fonction de directeur du bureau de la lutte contre les crimes informatiques et la propriété intellectuelle. Portrait de l’ingénieur commandant Suzan Hajj Hobeiche.

C’est à Fih, dans le caza du Koura, que Suzan Hajj Hobeiche a vu le jour. Dès sa plus tendre enfance, elle aimait jouer au gendarme et au voleur. Elle fait ses études à Balamand et, en 2001, elle obtient un diplôme en computer communication engineering et travaille dans une société commerciale. Un jour, son père l’appelle pour lui dire que les FSI recrutent des officiers spécialisés en computer communication. «J’étais sûre, dit-elle, qu’ils voulaient des hommes et de toute façon pour moi c’était un rêve sur lequel j’avais fait une croix depuis longtemps». Six cent cinquante personnes, dont quelques femmes, se portent candidates, alors que les FSI en veulent dix. Elle est la dernière à présenter une demande. «J’étais très emballée par l’idée. Pour moi, c’était devenu une bataille que je n’avais pas le droit de perdre». Les examens étaient répartis en deux volets: des matières scientifiques et des épreuves physiques. «J’ai obtenu des notes élevées car je possédais bien les matières et, étant de nature sportive, ceci m’a beaucoup aidée dans les épreuves physiques». Elles sont deux femmes à réussir les examens d’entrée mais un dilemme se pose au sein des FSI. Devait-on ou pas engager des femmes? Abdel-Karim Ibrahim tranchera: «Tant qu’elles ont battu les hommes, elles ont le droit d’avoir une chance», reconnaît-il. C’est ainsi que Suzan Hajj fait son entrée dans les Forces de sécurité intérieure au grade de lieutenant avec deux années d’ancienneté.

Le maniement des armes
Elle commence par participer à une formation de six mois et se familiarise avec le maniement des armes. «J’étais sidérée par moi-même et par la rapidité avec laquelle je pouvais démonter et rassembler de nouveau un revolver. Ce n’était pas compliqué pour moi. En tant qu’ingénieur, j’étais habituée à faire des choses plus difficiles». Durant cette période, elle apprend à sortir des clichés et de l’image véhiculée par la société orientale qu’une femme ne pouvait pas accomplir ce genre de missions. «Le problème est que les hommes et les femmes possèdent la même mentalité et considèrent la femme inapte à ce genre de travail. Celle-ci ne croit pas en ses capacités. J’ai appris que même si j’étais une femme, je pouvais le faire. Je me suis défait de ce complexe et j’ai cru en moi. Il me restait à convaincre les autres», confie le commandant Hobeiche.
Elle fait alors ses débuts dans le service des renseignements des FSI. «C’était un grand défi pour moi», dit-elle. En tenue civile, elle prend part à plusieurs missions et participe à des descentes. Certaines sont tenues secrètes à ce jour. Fin 2004, elle est transférée au service des communications puis à l’unité de force mobile. Durant la guerre de juillet 2006, elle fait partie de l’unité chargée du rapatriement des ressortissants américains. En 2008, elle est nommée chef du bureau technique de la police judiciaire du contre-terrorisme. Au cours de la même période, le général Achraf Rifi décide de recruter des femmes dans les FSI. «Je suis restée à mon poste mais en même temps je fus en charge de l’entraînement de la première promotion de femmes». Une grande responsabilité pèse sur ses épaules. Elle est en charge de 12 officiers, 60 agents et 200 jeunes filles. Cette session a été décrite comme la plus dure de toutes. «Je voulais qu’elles réussissent à tout prix. Je sais parfaitement ce dont une femme a besoin dans ce domaine. C’était dur car, nous y avons inclus beaucoup d’épreuves sportives telles que les descentes en rappel, les zip-line, etc.… Nous étions durs car ces femmes allaient être confrontées à des situations difficiles. Elles devaient savoir affronter des criminels. Nous avons réussi ce pari et maintenant, dans toutes les institutions des FSI, les femmes sont présentes. Elles participent aux arrestations et aux descentes, luttent contre le blanchiment d’argent et font le même travail que les hommes».

Une femme bien dans sa peau
Le commandant Hobeiche est fière de cette réalisation. «Je suis heureuse d’avoir apporté ma contribution à cette renaissance à laquelle nous assistons au sein des FSI et je suis reconnaissante au général Rifi de m’avoir donné la chance d’y participer», confie-t-elle. Pour le commandant Hobeiche, le but n’était pas que les femmes imitent les hommes. «J’ai refusé cette idée. Une femme doit rester femme. Si elle agit comme un homme, elle perd son humanité. Elle doit rester elle-même dans sa façon de traiter avec les autres. D’ailleurs, beaucoup de nos femmes travaillent sous couverture et elles réussissent parfaitement dans leur mission».
Depuis quatre mois, deux jours exactement après l’attentat qui a coûté la vie au général Wissam el-Hassan, le commandant Hobeiche est à la tête du bureau de la lutte contre les crimes informatiques et la propriété intellectuelle. D’ailleurs dans son bureau, trône un portrait de Hassan. Dans sa bibliothèque, un autre du capitaine Wissam Eid, lui aussi assassiné. «Wissam était un ami, nous étions de la même promotion», dit-elle avec émotion. L’activité du bureau couvre tout le Liban et les responsabilités sont lourdes. «Je bénéficie de l’appui du général Rifi et tous ont placé leur confiance en moi, convaincus de mes capacités. Les crimes informatiques sont les crimes du siècle». Sous sa belle apparence, le commandant Hobeiche cache une forte personnalité. D’une main de fer, elle gère une équipe exclusivement masculine. La femme qui nous reçoit avec le sourire et beaucoup d’amabilité n’a rien à voir avec celle qui, sèche et cassante, finissait l’interrogatoire d’un suspect quelques minutes avant le début de notre entretien. C’est avec beaucoup de sérieux qu’elle étudie chaque plainte présentée au bureau. «Ma priorité, ce sont les crimes qui portent atteinte aux citoyens. Rien ne m’arrête et je vais jusqu’au bout sans avoir peur». Son principal souci c’est la lutte contre la pédophilie. «Mon plus grand soutien est la société civile. En définitive, personne ne peut protéger des criminels lorsque le responsable fait sérieusement et correctement son travail sans être sensible aux pressions et lorsque la société civile l’appuie». Elle n’hésite pas à participer à toutes les descentes. Sa mission ne lui fait rien perdre de sa féminité et elle estime qu’il n’y a pas de lien entre son apparence et son travail. «Ce n’est pas lorsqu’on est moche que l’on réussit le mieux. Tout peut contribuer à rendre une femme belle sans rien lui ôter de son professionnalisme. Le sport, la propreté, l’élégance, tout cela rend une femme belle. L’apparence et la profession se complètent et ne se contredisent pas».

Joëlle Seif

Coup de foudre
Le commandant Hobeiche fait partie de ceux qui croient fermement au destin. «D’ailleurs toute ma vie est guidée par le destin. Celui-ci a changé ma vie». Sa rencontre en 2005 avec son mari Ziad Fawzi Hobeiche, relève elle aussi d’un pur hasard. C’est dans un café, où elle n’avait pas prévu de se rendre mais où elle rejoint des amis, qu’elle le rencontre. Entre les deux jeunes gens, ce fut tout de suite le coup de foudre. «Quelques mois plus tard, nous étions mariés». Ils ont trois enfants: Fawzi (6 ans), Angelina (5 ans) et Majd (4 ans). Ses fonctions ne lui laissent pas beaucoup de temps auprès de ses enfants. «J’ai parfois un sentiment de culpabilité mais je me dis que je construis quelque chose et que je pave la voie à beaucoup de personnes. Ceci rendra un jour mes enfants fiers de moi. Je me sens responsable envers ceux qui ont de moi une certaine image». Etre une source d’inspiration pour d’autres femmes qui voudraient suivre sa trace est une grande satisfaction pour elle. «Je suis convaincue que ce que je fais et mon travail ont des répercussions sur mes enfants et sur ceux des autres. Je voudrai leur assurer un monde meilleur». Pour pouvoir consacrer le peu de temps qui lui reste à ses enfants, et surtout à les faire étudier, Suzan Hobeiche a renoncé à toute vie sociale. Comme quoi vivre c’est choisir et choisir c’est sacrifier…

Ce qu’elle en pense
-La technologie: «La technologie a envahi notre vie. C’est un fait auquel on ne peut échapper. Mais je suis pour l’exercice d’un certain contrôle. Je suis sur Facebook et Twitter mais je pense qu’il faut savoir quand même préserver une certaine intimité. Je suis pour Internet mais il faut se méfier des hackers. Ce sont des personnes généralement très intelligentes et je profite pour leur adresser un appel pour mettre leur savoir au service de notre bureau au lieu de se rendre coupables d’infractions».
-Loisirs: «Je suis une grande sportive mais vu mes occupations je n’ai pas beaucoup de temps. Je me contente de faire du ski avec mes enfants de temps en temps. Je faisais aussi de l’équitation, de la plongée sous-marine et du volley-ball».
-Sa devise: «Agis pour ta vie ici-bas comme si tu devais vivre à jamais et agis pour ta vie de l’au-delà comme si tu devais mourir demain».

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