Magazine Le Mensuel

Nº 2893 du vendredi 19 avril 2013

POLITIQUE

Le nouveau front de la guerre syrienne. Qoussair contre Qasr

Les répercussions du conflit syrien se font de plus en plus ressentir au Liban où, ces derniers jours, le village chiite de Qasr, situé à la frontière syro-libanaise, a été pris pour cible par des rebelles syriens. Ces bombardements risquent d’agir en catalyseurs confessionnels entre les populations sunnites et chiites dans la Békaa, de plus en plus confrontées à des réalités divergentes.

 

«Deux personnes sont décédées des suites de leurs blessures et neuf autres ont été blessées», signale Hassan Zeaïter, président de la municipalité de Qasr au Hermel. Au nombre des victimes figurent l’adolescent Ali Hassan Kataya et l’enfant Abbas Kheireddine, touchés par des éclats d’obus tirés à partir du territoire syrien.

Il y a un mois, l’Armée syrienne libre (ASL) avait menacé de bombarder les villages chiites du Hermel dont Qasr, en représailles aux opérations menées par le Hezbollah en Syrie et à de présumés tirs de roquettes à partir de bases au Liban. Ces menaces étaient restées lettre morte. Cette semaine, le coordinateur politique de l’ASL, Louaï Mokdad, accusait le Hezbollah d’avoir intensivement bombardé les bases de l’ASL qui a «riposté aux sources de tirs», selon Now Lebanon

La bourgade de Qasr compte 12000 habitants et accueille actuellement près d’un millier de réfugiés syriens. Géographiquement, elle se situe face à la ville de Qoussair, en Syrie. Cette dernière région est le théâtre de violents combats entre l’ASL et les troupes régulières syriennes, qui seraient épaulées par des combattants du Hezbollah.

 

Protéger les Libanais en Syrie
Le Hezbollah, lui, affirme que ses combattants sont présents dans les zones frontalières en Syrie pour protéger les quelque 30000 chiites libanais qui y résident actuellement. «Tous les Libanais doivent faire entendre haut leur voix pour la défense des résidents libanais dans les villes syriennes qui souffrent du mal et de l’injustice. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés alors que notre peuple, femmes et enfants, est lésé», avait déclaré, le mois passé, le cheikh Mohammed Yazbek, membre du haut commandement du Hezbollah aux obsèques d’Oussama Msarra, qui avaient eu lieu à Qasr. Msarra était mort au combat dans les zones frontalières syriennes.

La révolution syrienne, ayant débuté en mouvement pacifique, a pris une tournure communautaire, opposant les sunnites au régime du président Bachar el-Assad, qui appartient à une branche de l’islam chiite. Depuis le début de l’insurrection, le Hezbollah soutient le régime. L’Associated Press publiait un reportage sur des combattants du Hezbollah patrouillant tout le long de la frontière, dans le périmètre de Qasr, «pour protéger les villages chiites contre les attaques des rebelles».

Ces derniers mois, de nombreux rapports attestent du décès en Syrie de combattants libanais et de cadres iraniens. En décembre 2012, un commandant du Hezbollah et plusieurs combattants ont été tués en territoire syrien. Al-Intiqad (devenu depuis alahednews.com), un magazine en ligne publié par le Hezbollah, avait annoncé la mort d’un cadre du parti, Ali Hussein Nassif, Abou Abbas, «dans l’exercice de ses fonctions jihadistes». Le général Hassan Shateri, haut commandant des Gardiens de la révolution iranienne, qui  supervisait des projets de reconstruction financés par l’Iran au Liban et en Syrie, a été tué en Syrie en février.

Selon des activistes, cités par la chaîne saoudienne al-Arabiya, au moins quarante combattants du Hezbollah auraient péri le week-end dernier dans le secteur de Qoussair en Syrie, dans la province de Homs. Des habitants de la Békaa (Est) avaient affirmé à l’AFP le rapatriement des corps de cinq combattants du Hezbollah entre dimanche et lundi derniers.

 

Takfiristes syriens
A Qasr, le président de la municipalité nie toutefois la présence d’une base du Hezbollah dans la région qui opérerait en territoire syrien. «Pensez-vous vraiment que nous garderions nos familles au village s’il s’était transformé en nouvelle ligne de front? Les bombardements sont l’œuvre de groupes takfiristes (jihadistes radicaux)», s’insurge-t-il.

Le régime du président Assad a également nié, à plusieurs reprises, que des combattants du Hezbollah intervenaient dans des batailles en Syrie. «Il n’y a pas un seul combattant du Hezbollah en Syrie», avait déclaré, il y a quelques semaines, le ministre syrien de l’Information Omran el-Zohbi dans une interview àal-Alam, la télévision iranienne en langue arabe.

Le journaliste Nicolas Blandford, spécialiste du Hezbollah, évoque cependant l’implication grandissante du parti de Dieu dans le conflit en Syrie. «Stratégiquement, la disparition d’Assad porterait un coup dur à l’axe de la résistance, dont l’influence sur les événements en Syrie demeure limitée. Mais, au niveau de leurs supporters et des combattants, il existe une peur de la radicalisation des sunnites en Syrie. S’ils prenaient le pouvoir, cela entraînerait des remous chez les salafistes au Liban», explique le journaliste.

L’escalade militaire entre le Hermel et Qoussair est d’autant plus dangereuse que le Liban est divisé sur l’interprétation des événements en Syrie, les communautés sunnites et chiites vivant des réalités différentes. En mars, c’était l’aviation syrienne qui bombardait les montagnes de Ersal, une bourgade sunnite. Contrairement aux résidants de Qasr, les habitants de Ersal soutiennent la rébellion contre Bachar el-Assad, certains d’entre eux se battant aux côtés de l’ASL.

Ces dernières semaines, la bourgade a été agitée par une série de rapts opposant des chiites du clan Jaafar aux résidants sunnites de Ersal. «Les enlèvements font suite à un désaccord entre des gangs liés aux trafics de tous genres entre le Liban et la Syrie. Le conflit syrien a conféré à cet incident une dimension confessionnelle en raison de l’alignement des différentes factions avec ou contre le régime syrien», raconte une source locale. Une information également confirmée par Ramez Amhaz, président de la municipalité de Laboué, dont une grande partie des habitants soutient Amal et le Hezbollah.

Les fronts de Ersal et de Qasr aux réalités opposées ne peuvent qu’entraîner le Liban sur une piste dangereuse. Le jihad contre le jihad sera-t-il le nouveau slogan agité par les factions rivales?

Mona Alami

Rapts confessionnels
La série de rapts entre les Jaafar et les habitants de Ersal qui avait duré près de trois semaines, a pris fin samedi avec le retour de Hussein Kamel Jaafar, un chiite du village de Sahlet el-Maa au Hermel, et la libération des otages enlevés à Ersal par le clan Jaafar. L’otage avait été fait prisonnier dans le village syrien de Yabroud. Une rançon de 139 000 dollars a été collectée auprès des habitants aisés de Ersal, des notables de la région et de la Fondation humanitaire al-Walid Ben Talal. Hussein Kamel Jaafar a affirmé que son rapt avait eu lieu «dans le jurd de Ersal, avec l’aide des habitants de la ville» avant qu’il ne soit transféré à Yabroud en Syrie.

L’Armée se déploie
Les bombardements sur Qasr ont été confirmés par l’Armée libanaise, qui a précisé dans un communiqué: la ville avait été la cible d’un bombardement d’artillerie à partir du territoire syrien. Le président Michel Sleiman a condamné cet incident, précisant que ce type de débordement «conduira seulement à plus de morts parmi les Libanais innocents qui n’ont rien à faire avec ce conflit se déroulant hors de leur pays». le député Hussein Moussaoui, a présenté ses condoléances aux familles des victimes, estimant que «ceux qui ont tiré les obus ne peuvent pas être considérés comme des Syriens». Le représentant personnel du secrétaire général de l’Onu au Liban, Derek Plumbly, a également exprimé son inquiétude face à la détérioration à la frontière et souligné la nécessité, pour toutes les parties, de respecter l’intégrité territoriale du Liban, ainsi que la déclaration de Baabda et la politique de distanciation.

 

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