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Mouna Béchara

Un seigneur en mal de vassaux

Comment imaginer cette représentation surréaliste d’une très large délégation libanaise accueillie par un «grand maître» donneur de leçons à des élèves buvant ses paroles. Une fois de plus, le chef de guerre syrien se pose en patron à travers une fraction de Libanais en mal de pouvoirs. Ironisant sur le sens de la politique libanaise de «distanciation», préconisée par le président de la République et le chef du gouvernement démissionnaire, Bachar el-Assad se dit ignorant du sens de ce mot, ignorance que ses visiteurs n’ont pas manqué de partager. De toute évidence, il n’y avait pas de linguistes parmi eux. Les victimes du Hezbollah tombées en Syrie ont, enfin, dévoilé officiellement l’implication du parti aux côtés des forces régulières syriennes. Le Hezbollah, comme l’explique un député du parti, n’a pour mission que de «protéger les lieux saints en Syrie et de mater les rebelles qui s’en prennent aux Libanais à travers la frontière syrienne». Faute d’avoir à résister aux troupes israéliennes, le Hezbollah se place en protecteur des Libanais «menacés» par l’Armée syrienne libre. Devant ce sombre tableau, cette déchéance de certains Libanais en mal de tutelle et les dangers d’une explosion sunnito-chiite au Liban, le silence du pouvoir libanais est fracassant. Il ne nous manquait plus que les certificats de bonne ou de mauvaise conduite généreusement distribués par le pouvoir syrien pour élargir la fracture interne. Nous nous serions bien passés des éloges qui n’ont même pas épargné le patriarche maronite, nous disons bien «épargné» car, sous les propos syriens lénifiants, il y avait bien une intention perverse d’approfondir un fossé entre les différents partenaires libanais.
Ce qui reste inadmissible, pour le commun des mortels, ce ne sont pas uniquement les déclarations d’un ambassadeur de Syrie accrédité au Liban, ni celles d’un ministre des Affaires étrangères du gouvernement démissionnaire, longtemps porte-parole officiel de Damas, mais la quasi-absence de réaction libanaise face aux agressions syriennes avérées par l’Armée libanaise à l’intérieur du territoire libanais. Peut-on encore parler d’échange diplomatique entre deux pays voisins que tout, dorénavant, divise? La seule présence, dans un simulacre de chancellerie à Damas, d’un ambassadeur libanais, et à Beyrouth d’un diplomate syrien, suffit-elle à jeter de la poudre aux yeux et à laisser croire à des relations équilibrées entre deux pays qui avaient, pourtant, mis beaucoup de décennies avant de les admettre? Le minimum qu’on pouvait attendre du Liban, comme de la Syrie, c’est le retrait de leurs représentants respectifs. Mais, encore une fois, le sens politique échappe au lexique de la région.
Entre-temps, le Liban n’est toujours pas sorti de l’auberge. Son dilemme demeure entier. Faut-il placer l’œuf avant la poule ou la poule avant l’œuf? Faut-il s’entendre sur une loi électorale acceptable de tous, avant de réussir à mettre, aussi miraculeusement, en place un gouvernement homogène capable de faire face aux défis? Pourra-t-on former une équipe ministérielle d’obédience totalement nationale?
Des espoirs, à la fois grands et frileux, sont placés dans la personnalité du Premier ministre désigné dont le patriotisme et le courage ne sont pas en cause. Le président désigné n’est pas en quête d’un titre «prestigieux». Il sait qu’il ne sera pas toujours plébiscité comme l’a été sa désignation. Réussira-t-il à démêler l’écheveau, ce cadeau empoisonné, qui lui est offert? Le satisfecit syrien ne lui compliquera-t-il pas la tâche, déjà complexe?

Mouna Béchara
 

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