Magazine Le Mensuel

Nº 2914 du vendredi 13 septembre 2013

à la Une

La guerre s’éloigne. La crise persiste

En proposant à Damas de placer ses armes chimiques sous le contrôle de l’Onu, Moscou, qui a su profiter du scepticisme du Congrès américain et de l’opposition de l’opinion publique, ôte aux Occidentaux le principal argument justifiant une intervention en Syrie. Une parenthèse diplomatique s’ouvre, éloignant la menace d’une guerre totale, mais la méfiance reste de mise et les forces en présence sur le qui-vive.

Lundi, après avoir atterri à Londres avant sa rencontre avec son homologue britannique, William Hague, le secrétaire d’Etat américain John Kerry a expliqué que le gouvernement syrien pouvait empêcher une attaque en remettant «chaque élément de son arsenal chimique à la communauté internationale dans la semaine à venir, tout cela sans retard et autoriser une vérification totale». Une sortie loin d’être improvisée. Des diplomates présents au sommet du G20 à Saint-Pétersbourg ont confié cette semaine que Barack Obama et Vladimir Poutine ont évoqué cette piste au cours de leur rencontre. La Russie a saisi la balle au bond. «Nous appelons les dirigeants syriens à accepter de placer sous contrôle international leur stock d’armes chimiques et ensuite à le détruire», a déclaré le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, quelques heures après avoir rencontré son homologue syrien Walid Moallem à Moscou. Une proposition à laquelle Damas a répondu favorablement le lendemain, en signe d’apaisement. La diplomatie a repris la main, l’imminence d’une intervention s’éloigne, mais l’Occident reste sur ses gardes.
La Maison-Blanche ne pouvait que reculer. En août 2012, Barack Obama prévenait que l’utilisation d’armes chimiques dans le cadre du conflit syrien constituerait une «ligne rouge». Le massacre de Ghouta l’a enfermé dans cette position. Bien qu’alerté par les débats passionnés qui ont opposé les diplomates du secrétariat d’Etat, favorable à une action punitive contre Bachar el-Assad et l’axe de la résistance, aux militaires du Pentagone, qui l’ont mis en garde contre les conséquences incontrôlables d’une telle action, le président américain a pris le pli de l’intervention. Le vote défavorable du Parlement britannique, allié historique, et l’incapacité de la France à convaincre ses partenaires européens de la rejoindre ont empêché la formation d’une coalition internationale. Une situation qui a conduit, par effet domino, l’opinion publique américaine, à s’interroger sur le bien-fondé d’une intervention en Syrie.
Bloqué par la Russie au Conseil de sécurité, et en l’absence d’un soutien international, Obama a refilé la patate chaude au Congrès. La Commission des Affaires étrangères avait avalisé la semaine dernière une intervention limitée. Aurait-elle été votée à la Chambre? Les pointages des médias américains laissaient penser que non, ce que le locataire de la Maison-Blanche a concédé lors de ses interventions télévisées. L’intérêt supérieur de la nation aurait pu conduire les élus à se ranger derrière le «commander in chief». Mais ses tergiversations ont entamé cette image. Autre donnée essentielle à la compréhension de l’inflexion de l’Administration, les élections de mi-mandat à la Chambre des représentants, prévues pour l’année prochaine. Fatiguée par les expéditions en Irak et en Afghanistan, la population américaine est essentiellement préoccupée par les affaires intérieures. Une nouvelle donne politique qui se ressent au sein des partis. Les démocrates, soucieux de préserver leur avantage, ne veulent pas brusquer leurs électeurs et les républicains, majoritaires à la Chambre des représentants, font les yeux doux au «Tea Party», qui fait peu de cas de la politique extérieure des Etats-Unis. Avec la mise sur la table de la proposition russe, c’est sans doute ce qui a poussé le président à repousser à une date indéterminée le vote du Congrès, initialement prévu pour cette semaine.
 

Guerre diplomatique
Le président américain évite un désaveu potentiel qui aurait usé une bonne partie de son capital politique. Doit-il remercier Moscou? La Russie fait d’une pierre quatre coups. Non seulement elle se donne le statut de puissance sage et clairvoyante, mais elle a coupé l’herbe sous le pied des partisans d’une intervention, tout en maintenant l’avantage tactique indéniable de Bachar el-Assad sur les rebelles et l’équilibre entre Téhéran et les pétromonarchies du Golfe. De la diplomatie de haute volée. Moscou peut se prévaloir d’avoir fait plier les va-t-en-guerre et d’être considéré comme le défenseur de la paix au Moyen-Orient. Une version des faits que les Occidentaux se sont empressés de nuancer. Après avoir déclaré leur soutien à la proposition russe, Washington et Paris, toujours sur leurs gardes, ont expliqué que jamais la Russie n’aurait fait un tel pas si elle n’avait pas eu le sentiment que les menaces de frappes étaient sérieuses. Retour donc à l’équilibre de la terreur.
Le combat se poursuit mais, cette fois, sur le terrain diplomatique. Barack Obama et le président français François Hollande maintiennent la pression, car ils craignent une manœuvre dilatoire. Une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’Onu, initialement prévue mardi, a été reportée sine die à la demande de la Russie. La raison? Un projet français de résolution qui prévoit le contrôle et le démantèlement des armes chimiques syriennes, la mise en place d’un dispositif d’inspection et de contrôle et autorise, en dernier recours, l’usage de la force pour contraindre Damas à respecter ses obligations. «Il est difficile de contraindre la Syrie ou un autre pays à se désarmer de façon unilatérale s’il y a une action militaire en préparation contre ce pays», a expliqué le président russe
Vladimir Poutine, qui a appelé les Etats-Unis à renoncer au recours à la force.
La parenthèse diplomatique s’est certes ouverte, mais sous la menace de la force militaire. «J’ai donné l’ordre à notre armée de garder ses positions actuelles, pour maintenir la pression sur Assad et afin d’être prête à réagir si la diplomatie échoue. Même une attaque limitée ferait passer un message à Assad d’une magnitude qu’aucun autre pays ne peut envoyer», a expliqué Barack Obama mardi soir dans une allocution solennelle. La menace d’une guerre comme moyen de pression.
Pressions légitimées par les préparatifs militaires engagés ces dernières semaines par l’ensemble des belligérants dans la région. Cinq destroyers américains − le Mahan, le Ramage, le Barry, le Gravely et le Stout − équipés de missiles Tomahawk, et commandés par la VIe flotte de la Marine, mouillent en Méditerranée orientale. En deuxième ligne, la marine française gérée depuis Toulon. En face, la base navale russe de Tartous, où seraient présents une dizaine de navires et plusieurs sous-marins, ainsi que son fleuron, le croiseur lance-missiles Moskva. Le porte-avions Kuznetsov serait en route.
Les Etats-Unis possèdent trois bases aériennes dans la région où trônent plusieurs dizaines de chasseurs F-15 et F-18, parfaitement adaptés à des opérations de frappes ciblées: par ordre de proximité avec le territoire syrien, à Incirlik, dans le sud de la Turquie, à Izmir, sur la pointe ouest du pays et à al-Dhafra, à Abou Dhabi, près d’une base française, sans oublier la Jordanie. La Grande-Bretagne possède également une base aérienne à Akrotiri, sur l’île de Chypre.
Cibles potentielles, les sites chimiques (voir encadré) et les bases aériennes de Syrie. La flotte de chasseurs syrienne à 480 appareils, notamment des MiG-21, 23 et 29 et des Sukhoi Su-22 et 24, répartis sur 27 bases aériennes. Les forces syriennes disposent également d’avions d’entraînement L-39. Les renseignements estiment que le conflit qui mine le pays ne rend opérationnelles qu’une dizaine de bases, dans les territoires encore aux mains du régime.
Du côté de l’axe Moscou-Téhéran-Damas, la solidarité est de mise et la répartition des rôles est actée. La Russie pour freiner les Etats-Unis, l’Iran pour menacer Israël. La semaine dernière, par la voix du chef d’état-major de ses forces armées, le général Hassan Firouzabadi, l’Iran a prévenu qu’une action militaire «mènera les sionistes au bord des flammes». Face à Israël, le Hezbollah est en mobilisation générale depuis plusieurs jours. Des experts militaires ont confié au quotidien israélien Yediot Aharonot que la Syrie a construit en sous-sol, dans la plus grande clandestinité, une base de missiles fortifiée, qui compterait plusieurs dizaines de milliers de missiles Scud et Chéhab, capables donc de frapper le territoire israélien. Ce scénario apocalyptique pour la région est aujourd’hui mis entre parenthèses.

 

L’issue à Alep?
L’internationalisation du conflit syrien a éludé, pendant un temps, que la guerre faisait encore rage sur le territoire syrien. Une commission d’enquête, mandatée par l’Organisation des Nations unies sur les atteintes aux droits de l’homme en Syrie, dénonce, dans un rapport rendu public mercredi, des «crimes contre l’humanité» commis par les forces gouvernementales et des «crimes de guerre» perpétrés par l’opposition armée. L’enquête porte sur une période allant du 15 mai au 15 juillet et n’aborde donc pas l’attaque chimique du 21 août dernier. Les rebelles syriens se trouvaient toujours mercredi dans la ville chrétienne de Maaloula, près de Damas, malgré l’annonce la veille d’un retrait, et l’armée syrienne tentait de les en déloger. La ville de Maaloula est stratégique pour les rebelles qui tentent de resserrer leur étau autour de Damas et menacer la route principale reliant la capitale à Homs, plus au nord, voie-clé pour le ravitaillement des troupes du régime.
En réalité, la seule victime de la proposition russe, est sans conteste l’opposition syrienne. «Le dernier appel du chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov est une manœuvre politique qui s’inscrit dans le cadre des atermoiements inutiles et qui n’apportera que davantage de morts et de destructions pour le peuple syrien», selon un communiqué de la Coalition de l’opposition syrienne. Il dénonce un blanc-seing donné au régime pour continuer à pilonner les poches de résistance de l’insurrection dont les yeux sont désormais tournés vers Alep où aura lieu la bataille décisive.
Nombreux sont à estimer, notamment en Israël, que les contacts conséquents et secrets de ces derniers jours entre Washington, Téhéran et Moscou pavent la voie à un nouvel équilibre des forces dans la région, basé sur les négociations sur le nucléaire iranien et la sécurisation d’Israël. Comme si, en pleine guerre froide, la Syrie était un prétexte pour les véritables puissances de la région de s’étalonner.

Julien Abi Ramia

Travail de longue haleine
L’arsenal d’armes chimiques, concentré en Syrie, est considéré comme l’un des plus importants au monde. Une note des services de renseignements français, rendue publique au début du mois, détaille de façon assez précise les quantités stockées sur différents sites. Ainsi, la Syrie aurait en sa possession plus de 1 000 tonnes d’agents chimiques de guerre, parmi lesquelles plusieurs centaines de tonnes d’ypérite (ou gaz moutarde) sous forme finale, plusieurs dizaines de tonnes de gaz VX et plusieurs centaines de tonnes de gaz sarin.
Gérés par le Centre d’études et de 
recherches scientifiques (CERS) de Damas, quatre sites de production suspectés près d’Alep, de Lattaquié, de Hama et de Homs; cinq sites de stockage à Masyaf, Furqious, près de Palmyre et à Khan Abou Shamat.
Avant les opérations de démantèlement, il faudrait effectuer un recensement précis de l’arsenal chimique, ce qui prendrait plusieurs mois, voire une année. La destruction des armes chimiques, qui interviendrait ensuite, prendrait «probablement plus d’une 
décennie». Rappelons que, depuis 1993, la Russie et les Etats-Unis se sont engagés, après la signature de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, à détruire leurs propres stocks, respectivement 30 000 tonnes pour les Etats-Unis et 40 000 tonnes pour la Russie. Les Russes et les Américains n’ont toujours pas terminé cette destruction.

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