Magazine Le Mensuel

Nº 2917 du vendredi 4 octobre 2013

ACTUALITIÉS

Iran-Etats-Unis. Dégel sans précédent au grand dam d’Israël

La rencontre tant attendue entre Barack Obama et Hassan Rohani n’aura finalement pas eu lieu. Trop tôt. Il n’en reste pas moins que le contact téléphonique entre les deux hommes, entre autres, signe la fin d’une rupture diplomatique vieille de trente-cinq ans. Analyse.

La poignée de main historique n’aura finalement pas eu lieu. Pressés par les Américains d’organiser une rencontre historique dans les couloirs de l’Assemblée générale de l’Onu, les Iraniens ont décliné l’offre. Lors d’un entretien à la chaîne CNN, le président iranien, Hassan Rohani, a révélé que «les Etats-Unis se sont montrés intéressés par une telle rencontre et, en principe, elle aurait pu avoir lieu dans certaines circonstances», mais «je crois que nous n’avions pas assez de temps pour coordonner vraiment la rencontre». Un problème d’agenda donc, ou plutôt, la volonté de donner du temps au temps et de ne pas trop précipiter les événements.
Toutefois, visiblement obstinée dans sa volonté de renouer avec l’ennemi iranien, la Maison-Blanche n’a eu de cesse, jusqu’à la dernière minute, de tenter le rapprochement. Il s’en est fallu de peu pour que l’échange téléphonique entre Barack Obama et Hassan Rohani n’ait pas lieu. C’est en effet alors qu’il se rendait à l’aéroport pour quitter New York, que le président iranien s’est vu contacter par son homologue américain. Une conversation téléphonique d’une quinzaine de minutes, historique. C’est Barack Obama, pas peu fier, qui l’a annoncé, affirmant qu’il avait parlé d’une «solution globale» avec Téhéran. «Nous avons discuté de nos tentatives en cours de parvenir à un accord sur le programme nucléaire iranien», a-t-il indiqué, dans une intervention à la Maison-Blanche. «Nous sommes conscients de toutes les difficultés qui nous attendent. Le simple fait que (cet appel) était le premier contact entre des présidents américain et iranien depuis 1979 illustre la profonde méfiance régnant entre nos deux pays». «La voie menant à un accord significatif sera difficile et les deux parties, à ce stade, ont des inquiétudes importantes qui devront être dissipées. Mais je pense que nous avons la responsabilité de poursuivre sur la voie diplomatique et que nous avons une occasion unique de faire des progrès avec le nouveau leadership à Téhéran», a-t-il encore déclaré. La conversation se serait achevée par un «Have a nice day» du président iranien, auquel Barack Obama aurait répondu «Thank you, Khodahafez (au revoir)».
Outre ce coup de fil inespéré, une autre rencontre restera, elle aussi, dans les annales de l’Histoire. Celle de John Kerry, chef de la diplomatie américaine, avec son alter ego iranien, Mohammad Javad Zarif, intervenue en marge d’une réunion entre l’Iran et le groupe P5+1 au sujet du nucléaire iranien. Une rencontre qui commençait plutôt bien, puisque les deux hommes se sont donné une franche poignée de main. A la fin des pourparlers, Kerry saisit l’occasion pour inviter son hôte iranien à une discussion en privé, qui durera une demi-heure. Historique lui aussi, ce dialogue entre les équipes américaine et iranienne représente le contact au plus haut niveau entre les Etats-Unis et l’Iran depuis la révolution islamique de 1979 et la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran.
Il faut dire qu’en préalable à ces premiers dialogues, Hassan Rohani, surnommé visiblement à juste titre le cheikh diplomate, avait déployé une offensive de charme sans précédent. Outre ses déclarations d’ouverture et de modération, il avait par exemple fait libérer quelques prisonniers politiques dans son pays, dès sa prise de fonction. Très attendu à New York, il a fait le tour des principales chaînes de télévision américaines pour y plaider sa cause et le retour de l’Iran dans le concert des nations.
Devant ses pairs de l’Assemblée générale de l’Onu, Rohani a prononcé un discours apaisant, sans aucune comparaison avec ceux, plus virulents et provocateurs, de son prédécesseur, Mahmoud Ahmadinejad, annonçant que son pays «n’est pas une menace pour le monde». Conciliant, certes, Rohani n’a pourtant fait aucune concession sur le fond, en se montrant ferme sur le droit de son pays au nucléaire. Promettant toutefois plus de transparence, il a réitéré la position officielle de l’Iran sur les armes nucléaires et les armes de destruction massive − contraires aux principes religieux et éthiques du régime − tout en réaffirmant le droit des Iraniens au nucléaire à des fins pacifiques. D’ailleurs, avant de s’envoler pour New York, le cheikh diplomate avait fait annoncer l’ouverture officielle de la centrale nucléaire civile de Bouchehr.
De son côté, Barack Obama n’a pas caché son envie de renouer avec le régime des mollahs, même s’il continue d’afficher sa méfiance. Dans son discours à l’Onu, le président américain a cité l’Iran pas moins de 26 fois, contre 21 pour la Syrie et 15 pour Israël.

Hostilité israélienne
Devant cette amorce de dialogue, que penser? L’Occident doit-il répondre positivement aux sirènes iraniennes ou s’en méfier plus que jamais? Chaque partie va désormais avancer ses cartes. Mais les motivations sont profondes. Du côté américain, une prise de conscience s’est faite. L’Iran reste un acteur incontournable au Moyen-Orient, qui pourrait intervenir dans le règlement de plusieurs dossiers chauds, comme la crise syrienne, l’Irak, en proie à des attentats de plus en plus meurtriers et fréquents, mais aussi dans le conflit israélo-palestinien. «Pour stabiliser l’Afghanistan, l’Irak et, bien sûr, la Syrie, les Américains ne peuvent pas se passer de cette grande force régionale qu’est l’Iran, qui équilibre l’influence prédominante et dangereuse de l’Arabie saoudite», estime Bernard Hourcade, directeur de recherches au CNRS, sur les ondes de s. Du côté iranien, le guide Ali Khameneï tout comme Hassan Rohani veulent en finir avec un isolement et des sanctions internationales qui ruinent le pays et menacent le régime.
Ce sensible rapprochement, qui parviendra peut-être à une franche éclosion dans de prochains mois, ne fait pas que des heureux. Du côté israélien, on a été pris de court, moquant l’opération séduction de Rohani et appelant à la méfiance. Ardavan Amir-Aslani, spécialiste du Moyen-Orient (voir notre interview en page 45), souligne à Magazine que «Benyamin Netanyahu tentera bien de presser contre ce rapprochement notamment en insistant sur le zéro enrichissement, mais il risque de tomber sur des oreilles sourdes tant à Washington que dans les principales capitales européennes». L’obstination de «Bibi», qui estime que Rohani est un loup déguisé en agneau, pourrait même se retourner contre Israël. D’ailleurs, dans le pays, le chef de l’Etat en personne, Shimon Peres, a critiqué publiquement «le ton méprisant» adopté en Israël vis-à-vis de la diplomatie américaine, soulignant même: «Nous ne sommes pas les seuls à avoir une cervelle». «Une trop grande agressivité de leur part risquerait même d’attirer l’attention de la communauté internationale sur le fait qu’Israël, contrairement à l’Iran, n’est signataire ni du Traité de non-prolifération ni de la Convention sur les armes chimiques», note également Amir-Aslani. Depuis Washington, où il s’est entretenu avec Obama, Netanyahu qui devra jouer une partie serrée, a une nouvelle fois réclamé le démantèlement total du «nucléaire militaire iranien». Il compte pour cela rappeler aux Etats-Unis le modèle nord-coréen qui avait manœuvré pour lever les sanctions, tout en parvenant à acquérir la bombe nucléaire.
De son côté, Obama a promis de rester «vigilant», tout en ayant, semble-t-il, admis la possibilité d’un nucléaire civil en Iran. Autres pays hostiles à un rapprochement américano-iranien, les monarchies du Golfe. «Ils vont certainement continuer à déployer leur politique du portefeuille afin d’empêcher le retour de l’Iran à sa place légitime dans le concert des nations. Malheureusement pour eux, la lame de fond qui rapproche l’Iran des Américains est beaucoup trop importante pour qu’ils puissent l’arrêter», juge Ardavan Amir-Aslani.
Le 15 octobre, date de la prochaine réunion des P5+1 avec l’Iran sur le nucléaire iranien, sera déterminant. Il s’agira alors de voir si les avancées de New York étaient crédibles ou pas. D’ores et déjà, les déclarations, tant américaines qu’iraniennes, sont empreintes d’optimisme. En témoignent ces propos de John Kerry, dans l’émission 60 minutes de CBS: «Si c’est un programme (nucléaire) pacifique, et que nous pouvons tous le constater − que le monde entier peut le constater −, les relations avec l’Iran pourront changer radicalement, pour le mieux, et vite».

Jenny Saleh

Un espion iranien arrêté en Israël
Le Shin Beth a annoncé dimanche avoir arrêté un homme présenté comme un «espion» iranien, qui transportait des photos de l’ambassade des Etats-Unis à Tel-Aviv. Ali Mansouri, 58 ans, aurait été, selon les 
services de contre-espionnage israéliens, enrôlé par «l’unité opérationnelle spéciale des Gardiens de la révolution chargée de nombreux attentats terroristes dans le monde». Interpelé à son arrivée à l’aéroport Ben Gourion, l’homme voyageait sous 
l’identité d’Alex Mans et il lui aurait été promis un million de dollars en échange de ses activités destinées à «porter atteinte aux intérêts israéliens et occidentaux».

Le cadeau américain
Les livres d’histoire n’en parleront peut-être pas. Il n’en reste pas moins que l’anecdote est intéressante. Les Etats-Unis ont en effet «offert» comme cadeau à l’Iran une coupe en argent perse, datant du VIIe siècle, en forme de griffon ailé. Une créature légendaire à tête d’aigle et corps de lion, d’une valeur estimée à plus d’un million de dollars.
L’histoire a été dévoilée par Hassan Rohani lui-même, lors de son retour à Téhéran. «Les Américains nous ont contactés jeudi pour nous dire qu’ils avaient un cadeau pour nous», a-t-il raconté à des journalistes à son arrivée à l’aéroport.
En fait, ce «cadeau» avait été saisi par les douanes américaines en 2003, lorsqu’un marchand d’art essayait de faire entrer 
l’objet aux Etats-Unis. La coupe avait été pillée dans une grotte en Iran. L’œuvre d’art rejoindra donc les musées iraniens. Mohammad Ali Najafi, un responsable d’une organisation sur l’héritage iranien qui a accompagné Rohani à New York espère, de son côté, que «ce geste va marquer le début du retour d’autres objets d’art» perses.

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