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Nº 2927 du vendredi 13 décembre 2013

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Aux frontières de la soif, de Kettly Mars. «Le futur des Haïtiens est sombre»

Kettly Pierre Mars est une écrivaine dotée d’un style franc et réaliste. Elle ne mâche pas ses mots! A travers son œuvre, elle porte un regard objectif sur la société haïtienne. Cette femme souriante, qui a appris à être polyvalente malgré les difficultés que traversent son pays et son peuple, a décidé de se consacrer à l’écriture.
 

Comment avez-vous commencé à écrire?
Après avoir longuement travaillé dans l’administration, le terrible séisme de 2012 m’a rapprochée de ce que j’aimais faire le plus: écrire. Au début, j’ai commencé par la poésie, j’ai passé ensuite aux nouvelles, puis au roman. C’est une évolution que l’on retrouve chez beaucoup d’écrivains, notamment en Haïti, où la poésie est un genre très prisé. Au fur et à mesure, je me suis mis des défis: passer de la poésie à la prose était pour moi un challenge. Aujourd’hui, je m’y sens confortable.

Est-ce votre première participation au Salon du livre à Beyrouth?
Oui. Et c’est la première fois que je viens dans cette région. J’ai même l’impression que je suis l’une parmi les invités qui ont fait le plus de chemin pour arriver jusqu’ici. C’est une découverte. On n’a pas toujours l’occasion d’aller si loin et de connaître un autre pays, une autre culture et de rencontrer des gens différents. On ne sait jamais à quoi s’attendre, ce ne sont pas les journaux qui donnent la vraie impression, celle que l’on a une fois dans le pays. Il était important que je sois sur place. Quand j’ai dit à mes amis et à la famille que j’allais au Liban, tout le monde a eu un petit sursaut: « Mais pourquoi tu vas là-bas?». Comme quoi on se met en tête que c’est toujours un pays de conflits. C’est pareil pour Haïti. Certains sites déconseillent de venir! Et nous, les habitants, nous demandons pourquoi. Oui c’est vrai que c’est un pays qui souffre et où la vie est difficile, mais les Haïtiens rient, chantent, vivent…

Comment êtes-vous passée de la poésie au roman?
J’ai été rattrapée par la littérature en Haïti. Les gens y vivent dans la misère. C’est un pays qui n’arrive pas à émerger. Tous les citoyens connaissent ce sentiment que j’ai voulu exprimer. Je ne veux pas faire des recueils de misères, car ce qui m’intéresse ce sont les êtres humains. L’âme humaine dans le contexte haïtien est très particulière, les riches ont des problèmes de riches, les pauvres de pauvres et les gens entre les deux comment ils vivent? Les écrans montrent au monde une image de catastrophes, naturelles ou autres, de misère, de demande de charité… Moi, je veux montrer toute la vérité. Nous avons des faiblesses structurelles énormes, nous avons une politique qui ne se retrouve pas, nous n’avons toujours pas de gouvernement de stabilité qui puisse faire marcher le pays, nous avons une aide étrangère qui s’accommode de la situation et ça nous gêne. L’aide vient se greffer sur une catastrophe humanitaire mais, en réalité, c’est un business caché… Mais nous, où sommes-nous dans tout cela? Tous ces aspects m’ont menée au roman.
 

Quels sentiments avez-vous voulu transmettre dans votre roman Aux frontières de la soif?
Il y a beaucoup de colère dans ce roman, beaucoup de pessimisme et un petit brin d’espoir… Cet espoir qui fait que je reste dans mon pays. J’ai écrit ce roman un an après le séisme majeur de 2012. Il y a eu beaucoup de dégâts. A l’époque, nous avons connu un déferlement de l’aide internationale que nous avons certes appréciée mais sur laquelle nous nous sommes pleinement interrogés: comment elle était distribuée, contrôlée et gérée… Sans vouloir être ingrats, car nous n’en serions jamais sortis sans elle. Toutefois, il y a des milliards qui transitent sous couvert de l’aide internationale sans aucun contrôle et sans même un gouvernement pour imposer des directives et organiser ce genre d’opérations. Les résultats ne sont pas satisfaisants, il y a un gaspillage énorme. Tout le monde s’est posé des questions, les journalistes, les écrivains et même les cinéastes… C’est cela qui était à l’ordre du jour quand j’ai écrit ce roman.  Malheureusement, nous sommes tous devenus dépendants de cette aide. Quelle autonomie pouvons-nous avoir quand tout est payé pour nous? Même les élections sont payées; c’est une situation très frustrante qui ne débouche sur rien pour l’avenir de nos enfants.

Comment voyez-vous l’avenir de Haïti?
Le futur est plutôt sombre. Nous ne faisons pas vraiment confiance au groupe au pouvoir. Il est possible que les Haïtiens acceptent de passer une mauvaise période si jamais elle s’avère être déterminée, dix ans, quinze ans… Mais là, ils ont l’impression qu’ils ne s’en sortiront jamais. Nous avons l’impression de faire du surplace, voire même de reculer… 


Propos recueillis par Anne Lobjoie Kanaan

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