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Nº 2931 du vendredi 10 janvier 2014

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Stripped de The Incompetents. De l’art engagé qui dure

Le temps d’une chanson et d’un clip, dont la qualité fait davantage penser à un court métrage, Serge Yared, chanteur du groupe The Incompetents, et Salim Mourad, réalisateur du clip de la chanson Stripped, nous plongent dans la peau d’un individu dépossédé de ses droits les plus fondamentaux. Visant à améliorer la compréhension entre des individus qu’une situation d’inégalité sépare, ces travaux trouvent une résonnance toute particulière dans l’actuelle question des réfugiés syriens, et le ressentiment que beaucoup de Libanais peuvent avoir à leur égard. Rencontre avec ces deux artistes libanais…
 

D’abord, pourquoi s’être appelé 
The Incompetents?
On est un groupe très alternatif. On se fiche de faire la couverture des magazines. On fait de la musique qui dérange. Je dirais même qu’on est un groupe violent, pas dans notre apparence ou notre attitude, mais dans notre âme et dans le message que véhicule notre musique.
L’idée, c’est d’inciter les gens à sortir des sentiers battus, à aller au-delà de la simple forme, pour comprendre le message qu’il y a derrière tout ça. D’où le nom d’«incompétents», on n’a de compte à rendre à personne. Bien sûr, c’est à double tranchant. Les gens un peu paresseux peuvent dire: «Voilà un groupe qui porte bien son nom». Mais d’un autre côté, le public qui nous apprécie est très influencé par notre musique. Ça lui parle. On fait de la musique différente, étrange pour certains, mais qui vient tout droit de nos tripes, ce qui fait réagir les gens.

Justement, la chanson Stripped ne laisse pas indifférent à l’écoute. Quel message avez-vous voulu faire passer, et qu’est-ce qui vous a inspiré pour l’écrire?
J’ai écrit cette chanson en 2009 en réagissant à un fait d’actualité.
C’était l’époque où les Israéliens avaient envahi Gaza, en réponse aux lancements de roquettes que les Palestiniens avaient commis. Tzipi Livni, alors ministre des Affaires étrangères, avait prononcé un discours qui m’a profondément choqué. Elle a dit que «ce que nous faisons, c’est non seulement pour notre protection, mais aussi pour le bien-être, à long terme, des Palestiniens. Nous allons les débarrasser de leurs terroristes…».
Le titre de la chanson, Stripped (Dépossédés), traite de manière ironique l’idée de déposséder des gens se trouvant déjà dans un état de dénuement avancé. Le morceau exprime cette frustration du point de vue de l’opprimé. Il commence par une litanie: «Je suis dépossédé de ma famille, de ma voix, de mon vote, de mon ombre…», et finit par «je suis même dépossédé de ce qu’il me reste».
Au départ, je voulais appeler cette chanson Gaza Stripped, pour faire un jeu de mots qui reprendrait le mot «strip» (déshabiller). Mais après mûre réflexion, j’ai préféré éviter toute référence à une cause particulière, afin de  privilégier le côté universel du message.
Je voulais que cette chanson fasse réfléchir, pas seulement pour le problème palestinien, mais pour tous les cas où l’être humain est privé de ses droits.
Et j’ai bien fait, car cette chanson a inspiré beaucoup de gens, comme Salim − venu me voir quatre ans après −  qui avait une interprétation différente de la chanson mais toute aussi valable.

Salim, quelle a été votre interprétation de la chanson Stripped?
Une chose m’a interpellé et m’a fait penser à cette chanson. L’année passée, il y avait des banderoles, dans des villages libanais, où il était écrit: «Interdit aux non-Libanais de se déplacer dans le village après 19 heures».
Je m’imaginais par exemple en France, à Paris, où il me serait interdit, en tant que libanais, de me déplacer dans la ville après 19 heures. C’est terrible!
Traiter ce problème d’une manière si systématique et discriminatoire ne peut qu’attiser les haines. On n’est pas loin du IIIe Reich! Ça commence comme ça, et un jour un fou a envie de tuer dix Syriens et une guerre éclate. En invitant le public à se mettre à la place d’un étranger, j’ai voulu contribuer à la sensibilisation et à la compréhension des réels problèmes de nos sociétés.

Comment avez-vous traité ce sujet dans ce clip?
J’ai adopté la même démarche que Serge, à savoir éviter toute référence à un cas spécifique.
C’est dur dans le milieu de l’art de se dire que notre travail n’aura peut-être pas une portée tout de suite. C’est un deuil à faire. Sinon on ferait du journalisme ou de la politique. Ce que l’on fait est un travail plus subtil, qui est dans la réflexion et qui essaie de pénétrer l’inconscient des gens, pour leur faire se poser des questions, et peut-être faire évoluer les mentalités.
C’est pourquoi il n’y a rien qui dit que le personnage du clip est un syrien, pas même un réfugié… Il est simplement étranger à la cité, au sens conceptuel du terme.

Peux-tu nous raconter l’histoire que tu présentes dans ce clip, qui d’ailleurs se regarde comme un court métrage?
C’est l’histoire d’un étranger qui arrive dans un pays. On lui donne de manière clinique tout ce dont il a besoin pour survivre, pas plus, et on le marque d’un statut spécial. Il est déclaré «temporaire» et subit un couvre-feu. Lors de son expérience, le personnage passe par toutes les situations. Il est confronté à sa condition d’étranger, il se révolte, tombe amoureux d’une fille qui fait partie de l’administration qui le ségrégue, et finit par quitter le pays. C’est en noir et blanc, et sans paroles, ce qui permet à la personne qui regarde le clip d’avoir sa propre interprétation. C’est pourquoi je préfère ne pas trop détailler l’histoire, et plutôt recommander à vos lecteurs de regarder la vidéo. Elle est disponible gratuitement sur YouTube.
 

Propos recueillis par Elie-Louis Tourny

Le clip et la chanson sont disponibles sur Internet à ce lien: http://www.youtube.com/watch?v=juKy4mE7_a0, ou en inscrivant simplement dans la barre de recherche du site YouTube: «the incompetents stripped»

La scène alternative
The Incompetents est un groupe alternatif, tant dans leur musique, dans leur mode de vie, que dans leur fonctionnement financier. Depuis sept ans maintenant qu’ils s’autoproduisent, à perte donc, bénéficiant toutefois des locaux du studio Tunfork recording studio, dont le guitariste, Fadi Tabbal, est le propriétaire. Les albums et les clips sont financés en grande partie par Serge Yared, le chanteur du groupe. Au départ, Serge chantait en solo, pour son plaisir. Puis un jour où il enregistrait au 
studio de Fadi Tabbal, celui-ci lui a proposé d’enregistrer un album avec une bande son de folk alternatif. C’est de là qu’est né le groupe. Ensuite, il a fallu trouver des musiciens et 
former un vrai groupe afin de donner une forme et un visage à l’album pour la scène. Après de nombreux changements au sein du groupe, The Incompetents sont aujourd’hui au nombre de cinq; Serge à la voix, guitare, percussion et xylophone, Fadi à la guitare, harmonica, synthétiseur et beat machine, Maya Aghniadis aux percussions et à la voix, Pael Conca à la basse et aux percussions, ainsi que Stephane Rivers aux synthétiseur et 
saxophone. Ensemble, ils ont produit cinq albums, trois en studio, et deux en live. Preuve de leur succès, des réalisateurs de talent comme Salim ont proposé par six fois de réaliser des clips pour des chansons qui les inspiraient. Leur prochaine représentation sera le 9 décembre 2014 à la Boule noire à Paris.
www.theincompetents.com

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