Magazine Le Mensuel

Nº 2946 du vendredi 25 avril 2014

Semaine politique

Kassab. Epuration ethnique d’un village symbolique

L’attaque contre la ville de Kassab, adossée à la frontière turque, ne représente aucun intérêt stratégique. Soutenue par les autorités turques et les Syriens d’origine turque, elle semble comporter d’autres motivations.
 

Kassab n’est pas seulement connu pour ses hôtels et plages touristiques. Il est avant tout le symbole de l’Arménie occidentale. Témoin vivant du génocide, où périrent plus de 1,5 million d’Arméniens, son histoire est parlante. La retracer, c’est parler de la culture arménienne, du génocide, ainsi que de la résistance à l’oppression turque. Peuplé d’Arméniens depuis plus de deux mille ans, ce village fait partie de la Cilicie, autrefois appelée Petite Arménie, ou Royaume arménien de Cilicie. Il est aussi le dernier village de cette région à ne pas avoir été intégré à la Turquie.
La prise de ce village par les islamistes, entraînant la fuite de la totalité de ses habitants, constitue par conséquent un traumatisme pour la communauté arménienne au Liban. D’autant plus que Kassab ne représentait aucun intérêt stratégique dans le conflit syrien. Situé dans une vallée, le canton de Kassab est encerclé de montagnes. La maîtrise de son territoire ne constitue géographiquement que peu d’intérêt. Disposant d’une liberté totale de mouvement dans les territoires du sud de la Turquie, ni l’accès à la mer, ni le contrôle du poste-frontière de Kassab ne représentent une avancée militaire pour les rebelles. «Le seul intérêt stratégique de la prise de Kassab était la station radar russe sur la colline 45. Bizarrement, personne ne l’a évoquée. Si elle était importante pour les Russes, elle aurait été mieux protégée. Les jihadistes l’ont détruite immédiatement», remarque Fabrice Balanche, directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gremmo), qui connaît bien la région pour y avoir habité quatre ans et rédigé une thèse fournie, en 2000.
Le rôle ambigu de la Turquie et des Turkmènes dans cette attaque semble signifier que l’intérêt d’un tel assaut comporte des motivations autres que stratégiques. La Turquie, d’où sont passés les rebelles, a porté assistance militaire aux islamistes, en assurant une défense aérienne, empêchant ainsi les avions de l’armée syrienne de riposter aux attaques rebelles. C’est dans cette optique qu’un avion militaire syrien a été abattu près de la frontière par l’armée turque, le 23 mars, sous prétexte qu’il violait l’espace aérien de la Turquie. A l’issue de la prise de Kassab, le gouvernement turc s’est présenté comme sauveur des Arméniens, organisant une propagande montrant la quinzaine de personnes âgées ayant refusé de quitter le village, accueillies à la frontière turque par les autorités.
Quant aux Turkmènes, très présents dans la région du Nord-Ouest syrien, ils sont habitués pour la plupart à cohabiter et à travailler pour les Arméniens et les alaouites. Ils se sont tournés depuis le début de la crise vers la rébellion sunnite, créant un conflit communautaire dans la région. Connaissant aussi bien Kassab que les Arméniens, ils ont été d’un grand renfort pour fournir des informations aux groupes islamistes. S’improvisant  guides, certains ont d’ailleurs appelé depuis leurs maisons les Arméniens, pour qui ils avaient l’habitude de travailler, leur assurant au téléphone qu’ils s’occupaient de la propriété. Selon plusieurs témoignages d’Arméniens de Kassab réfugiés au Liban, leurs employés turkmènes leur auraient même dit qu’ils pouvaient retourner au pays sans danger, sous condition qu’une fois là-bas, ils se convertissent à l’islam.
L’attaque sur les villages arméniens de Kassab rappelle donc les scènes du drame de 1915: des gens sommés de quitter leurs maisons, ne pouvant prendre que le strict nécessaire sur eux, ne sachant même pas s’ils reverront un jour leur pays.
Même s’il n’y a pas eu de morts, la communauté arménienne insiste sur le caractère culturel de ce qu’ils qualifient de génocide. Nare, responsable du musée du génocide arménien à Antélias, confie ses inquiétudes. «Un musée du génocide avait été ouvert à Kassab, en novembre dernier. J’ai peur que les livres, peintures, objets, lustres et tapis récupérés du génocide ne soient perdus à jamais».
Plus qu’un simple enjeu stratégique, la prise de Kassab revêt donc un volet symbolique. La vie d’une mémoire et d’une culture 
multimillénaires étant menacée dans cette région, on peut parler de génocide culturel.

E-L.T.

Les excuses d’Erdogan
Pour la première fois dans l’histoire de la Turquie, un dirigeant turc a présenté ses condoléances «aux morts du peuple arménien, tués par l’Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale». Ces paroles apaisantes, prononcées la veille du 99e anniversaire du génocide arménien, cachent d’importants blocages. Pas question pour le gouvernement turc de reconnaître sa responsabilité dans les massacres, ni le chiffre revendiqué par les Arméniens, encore moins de parler de génocide.

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